Une histoire méconnue en France  : Les déportés algériens ressuscités au Masque de fer – Le Jeune Indépendant
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Une histoire méconnue en France  : Les déportés algériens ressuscités au Masque de fer

Une histoire méconnue en France  : Les déportés algériens ressuscités au Masque de fer
Cimetière arabe à Nessadiou.

Un demi-siècle après avoir octroyé la Palme d’Or à « Chroniques des années de braise », Cannes a remis en perspective un épisode douloureux de la colonisation : l’internement lointain comme arme politique. 

C’est un cliché instantané que les moins de soixante ans parmi les Algériens ne peuvent pas connaître. Et pour cause ! Matériau visuel pour l’histoire, il est vieux de 48 ans. Consultable sur le site web de Getty Images, l’agence de photographie et banque images US, il immortalise pour la postérité un de ces instants qui, à raison, se prête à l’orgueil national et atteste d’un épisode de ‘’l’Algérie qui gagne’’.  En 2006, « Indigènes » de Rachid Bouchareb ne connaîtra pas un sort exactement à l’identique du sort de « Chronique des années de braise ». Pas de Palme d’Or mais, tout de même, le Prix de l’interprétation masculine. 

Si les bagnards de Nouvelle-Calédonie ont pénétré dans les foyers algériens à l’heure du prime time via des films et documentaires, leurs compatriotes de Sainte-Marguerite ont brillé par leur absence et leur invisibilité dans l’espace public. Le temps d’une exposition didactique brillamment scénarisée, Cannes a planté le décor d’un chapitre inédit de l’histoire de la colonisation : les trois à quatre milliers d’Algériens exilés par la France coloniale dans un cet archipel cannois. 

Un indicateur aux allures de record

Une cinquantaine de milliers de visiteurs un indicateur aux allures de record se sont succédé au musée du Masque de fer et du Fort royal. Précisément là où, pendant quatre longues décennies (1841-1884), des milliers d’Algériens de tous les coins du pays ont subi ce que l’historienne Sylvie Aprile (université Paris-Nanterre) qualifie d’«exil comme arme politique au XIX».

Une fois n’est pas coutume, les yeux des touristes en villégiature aux îles des Lérins ont été saisis par un affichage inhabituel pour des gens habitués à parcourir les tableaux des grands maîtres de la peinture mondiale. Des tableaux aux dessins et des gravures aux vieilles photos, des documents visuels il y en a eu au Fort Royal, mais c’était des œuvres qui racontaient un ‘’orientalisme’’ à rebours de l’orientalisme exotique.

Qu’il s’agisse du dessin de Joseph Contini (1827-1892), des gravure de Flavien Daveau (1838-1914) et de Pierre Letuaire (1798-1885), des cartes postales vintage de Jean Warburg de Bray (1838-1901) et de Jean Gilletta (1856-1933), des portraits d’Alexandre Cabanel (1823-1889), les documents qui ont jalonné le parcours de l’exposition ont remis des visages et des scènes de vie quotidienne dans un ‘’lieu de réclusion’’ et d’’’exil forcé’’ dédié par ‘’l’État carcéral’’ aux Algériens, selon les termes qui légendent la scénographie. 

Si l’heure du bilan des événements thématiques organisés en 2023 à Cannes n’a pas encore sonné — il le sera après les fêtes de fin d’année —, une première tendance se dessine d’ores et déjà : il ne fait aucun doute que « Prisonniers en terre d’exil » — c’est l’intitulé de l’exposition — émargera bel et bien au rang des événements qui, plus que d’autres, ont suscité le plus d’engouement et fait beaucoup parler dans un fécond retour d’histoire et de mémoire.

Cet événement couronne cinq années de travail patient et savant, un travail mené, au pas de charge, sous la direction du maire de Cannes, David Lisnard. À l’origine de cette thématique, un projet municipal — en coopération avec l’Office national des Forêts — destiné à valoriser le cimetière musulman de l’île Sainte-Marguerite et ‘’à sensibiliser le public à l’importance patrimoniale du cimetière’’. Considéré comme un lieu de mémoire ‘’unique en France’’ de par le nombre de sépultures musulmanes — 235 —, c’est un cimetière qui, jusqu’à l’été 2023, était un lieu inexistant aux yeux du grand public. Seuls une petite minorité de gens en relation avec l’histoire de l’émir Abdelkader connaissaient cette adresse ‘’musulmane’’ sis à l’archipel azuréen des Lérins. 

C’est le cas de Thierry Fabre, fondateur des Rencontres d’Averroès à Marseille, ex rédacteur en chef de « La Pensée du Midi » (une revue littéraire et de débat d’idées lancées par la maison d’édition Actes Sud). Fabre avait appris la connaissance de cimetière en 2003 ‘’grâce à l’ami Bruno Étienne’’, le professeur à la bibliographie incalculable et l’un des plus meilleurs portraitistes d’Abdelkader. C’est Cheikh Bentounès, guide spirituel de la confrérie soufie Alâwiyya, qui avait organisé une visite pour ‘’rendre hommage aux prisonniers algériens de Lérins et attirer l’attention sur l’état désastreux du cimetière’’.

D’autres connaisseurs à pied d’œuvre sur le terrain de la recherche — le père Christian Delorme et Michel Renard — connaissaient, eux aussi, le cimetière et ses ‘’locataires’’. Sinon, les ‘’235 cercles et tumulus de pierres’’ longtemps enfouies dans un ‘’sous-bois ombragé’’ de 2 200 m2 étaient une feuille blanche dans le long feuilleton colonial. C’est précisément par ce cimetière et son invisibilité dans l’espace public et dans la mémoire collective et le savoir académique que tout s’est enclenché dès 2018/2019 (voir interview du commissaire général de l’exposition).

Découvertes inespérées

« Le destin de ces populations d’Algérie a croisé nos rivages et nous devons le saisir, le comprendre, l’assimiler », expliquait le maire David Lisnard en justifiant le processus qu’il avait lancé à la tête des équipes de la direction des musées de Cannes. Acte inaugural, l’étude entreprise à partir de 2019 par l’historienne Anissa Bouayed à la demande de la Mairie de Cannes.

Curieuse à souhait, Bouayed s’est lancée, enthousiaste, dans de ‘’patientes recherches’’, selon les termes de ses pairs qui ont salué son travail avec des accents d’hommage. L’historienne a passé deux longues années à labourer les gisements de tous les lieux d’archives où pouvaient dormir un pan de cette histoire des prisonniers du Fort royal et des locataires du cimetière : Archives nationale d’outre-mer, Archives départementales des Alpes-Maritimes, Archives municipales de Cannes, Office national des forêts (propriétaire et gestionnaire de la forêt qui abrite le cimetière), le fonds de la lointaine Islamic Arts Museum of Malaysia. 

Découvertes inespérées, Anissa Bouayed est tombée sur une somme de documents. Arrêtés et circulaires du ministre de la Guerre, correspondances échangées entre le ministre de la Guerre et le maréchal Bugeaud, lettre de la préfecture de Constantine relative à un prisonnier connu, plans cadastraux, plans du Fort royal, listes de prisonniers, extrait du registre des entrées et sorties de l’hôpital civil de Cannes rattaché au service des hôpitaux militaires, requêtes adressées par les prisonniers à l’administration du Fort et aux autorités, lettres adressées à leurs proches en Algérie, lettres reçues.

En somme, une grosse quantité de documents dont nombre d’entre-eux ont nourri la scénographie de l’exposition. Et, prise inespérée, la liste des 274 prisonniers qui, victimes de maladie et de nostalgie dévastatrice, n’ont jamais quitté l’archipel des Lérins. 

Grâce à Anissa Bouayed et à son examen méticuleux des archives consultés, le cimetière cesse désormais d’être un creuset ‘’aux tombes anonymes’’, comme le souligne le maire dans un texte en guise d’édit au catalogue de l’exposition. Dans l’attente de sa rénovation et de sa restauration, le cimetière connaît, prénoms et noms à l’appui, l’identité des ‘’locataires’’.

À la différence de bien des ‘’chibanis’’ et d’ouvriers qui sont rentrés au bercail, ces exilés — hommes, femmes et enfants — ne sont pas listés dans la chanson mondiale de Dahmane El Harrachi. Les 274 morts ont voyagé, contraints, en direction de l’autre rive de la Méditerranée. Entre autres embarcations, ils ont rallié Sainte-Marguerite à bord de la gabare ‘’La Provençale’’, selon le récit circonstancié du belcourtois Xavier Yacono, historien de la génération de Charles Robert-Ageron et premier à lever un coin du voile — quasiment avec un style de grand-reporter témoin de cette croisière-exil — sur cette histoire. C’était à l’aube des années soixante-dix dans deux études très documentées, des ‘’articles pionniers’’, selon Anissa Bouayed. 

Cimetière musulman de l’île Sainte-Marguerite.

Les deux années de recherches d’Anissa Bouayed ont été résumées dans un rapport de mission pour la ville de Cannes : « Les déportés algériens au XIX siècle à l’île Sainte-Marguerite et le cimetière musulman ».

Ce précieux éclairage scientifique de 84 pages s’est traduit, toutes affaires cessantes, par la tenue du colloque scientifique in-situ, là-même où les milliers de prisonniers algériens ont séjourné entre 1841 et 1884. Fermé au public et ouvert aux seuls participants, ce conclave a été l’occasion pour Anissa pour présenter les résultats de ses ‘’patientes recherches’’ dans les archives ; des résultats qui, deux jours durant, ont donné lieu à un échange très fécond. Avant de se séparer, heureux et comblés d’avoir labouré un chapitre important et inédit de l’histoire coloniale, les historiens et spécialistes — pertinemment orientés par le comité scientifique — se sont répartis les tâches pour l’édition du riche catalogue de l’exposition prévue plus tard. 

Forte de son aura dans le milieu académique depuis la soutenance, en 1999, de sa thèse fondatrice sur « La Justice dans la guerre d’Algérie » (publiée chez la Découverte sous le titre de « La Drôle de justice »), Sylvie Thénault, meilleure spécialiste en la matière, a brossé un tableau sur l’internement à Sainte-Marguerite. À partir de l’arrêté du ministre de la Guerre, le maréchal Soult, en date du 30 avril 1841 et d’autres documents — instructions du Ministre, notes de service, correspondances du maréchal Bugeaud — qu’elle a lus et relus à la faveur de ses régulières plongées dans les Archives d’Aix et de la Justice, elle a contextualisé avec force détails ce qui relève à ses yeux de spécialiste de ‘’captivité coloniale et politique’’. La forteresse de Sainte-Marguerite, ses tenants et aboutissants sont un sujet que Sylvie Thénault a connu voici des années à la faveur de son monumental travail sur la justice.

L’archipel des Lérins comme champ d’application d’une politique chère au maréchal Bugeaud — les prises d’otages — et expérimentée en Catalogne (en 1813) était déjà au menu de son livre « Violence ordinaire dans l’Algérie coloniale. Camps, internement, assignations à résidence » (Paris, Odile Jacob 2012). ‘’Née dans les circonstances de la conquête, prolongée par l’administration militaire de la colonie’’, la pratique de l’internement des Algériens en France — captivité ‘’coloniale et politique’’ s’il en est — aura finalement duré tout au long des décennies de résistances armées que les Algériens ont opposé à la soumission coloniale’’, résume Thénault. 

Lettre d’un déporté algérien à sa famille

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