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Culture

Tahar Achiche est-il un héros ou un traître ?

Tahar Achiche est-il un héros  ou un traître ?

L’affaire de l’opération « Oiseau bleu » n’a, de toute évidence, pas révélé tous ses secrets. En effet, 62 ans après, des points noirs subsistent encore.

C’est le cas du rôle joué par l’un des principaux acteurs de cette opération au profit du FLN, Tahar Achiche, que d’aucuns savent qu’il a été liquidé physiquement par le FLN le 29 septembre 1956, soit juste après la tenue du congrès de la Soummam. De nos jours encore, les partisans et les adversaires de sa réhabilitation s’entredéchirent.

L’un des plus farouches militants pour la réhabilitation de Tahar Achiche, Mohamed-Saïd Chekini, qui était agent de renseignement du FLN dans la région d’Azzazga entre 1954 et 1956, année de son arrestation par les autorités coloniales, ex-futur cadre de la nation et historien, a suscité de grands débats, hier soir, à l’occasion de la conférence qu’il a animée au siège de la fondation Amirouche de Tizi-Ouzou.

Dans la salle de conférence pleine à craquer, il y avait des moudjahidine, des universitaires et des intellectuels et, naturellement, les membres de la famille du défunt Tahar Achiche.

Dans sa conférence intitulée « La guerre d’Algérie dans la wilaya III », Mohamed-Saïd Chekini a commencé par donner un aperçu historique sur les débuts de la guerre d’indépendance nationale en Kabylie, marquée surtout par l’indisponibilité des armes. 

« Certes, dit-il, il y avait la volonté de faire la guerre, mais hélas les armes et les minutions faisaient grandement défaut, d’où la tâche très compliquée pour Krim Belkacem ». L’affaire de « l’Oiseau bleu » était tombée alors à point. Le conférencier a reconnu qu’il n’était pas un acteur direct de cette opération puisque sa mission était de recueillir des renseignements dans toute la partie géographique d’Azazga.

« Toujours est-il que par mes fonctions d’agent de renseignement, j’ai pu connaître les faits de cette opération et les rôles joués par les uns et les autres », précise Mohamed-Saïd Chekini pour informer l’assistance ensuite de la corrélation existante entre cette opération « Oiseau bleu » et les 350 armes avec des munitions qui ont atterri dans les maquis du FLN, ainsi que la somme de 300 millions de francs français qui est tombée dans les caisses du FLN.

Selon le conférencier, un montant de dix millions de francs a été toutefois détourné et le détournement avait un lien direct avec la gestion d’un restaurant à Azazga.

L’argent détourné aurait servi à payer une dette. Quand le pot-aux-roses fut découvert, Tahar Achiche, acteur qui a joué un rôle majeur dans cette opération « Oiseau bleu » au profit du FLN, entra dans une violente colère. Ses propos n’auraient pas été appréciés par ses supérieurs. En tout cas, c’est le témoignage recueilli auprès de certains responsables du FLN.

Une réhabilitation postindépendance

Le conférencier n’a pas caché son étonnement que les deux compagnons directs de Tahar Achiche, en l’occurrence Mohand Ousmer et Ahmed Zaïdat, aient été honorés et reconnus par l’Etat algérien et non Tahar Achiche. Ahmed Zaïdat sera promu comandant de l’ALN lors du congrès de la Soummam et Mohand Ousmer décoré de la médaille du mérite.

Mohamed-Saïd Chekini révélera également que Mohammedi Saïd a réhabilité Tahar Achiche dès l’année 1963 et décidé l’octroi des droits légaux à sa famille, mais cette décision de reconnaissance n’aura duré que quatre ans puisqu’en 1967, une décision est venue annuler cette reconnaissance.

C’est alors qu’un intervenant interviendra pour signaler que la décision d’annulation de la reconnaissance établie par Mohammedi Saïd au profit de Tahar Achiche date en réalité de l’année 1997 même si toutefois les avantages ayant trait à cette reconnaissance ont été supprimés effectivement dès l’année 1967.

Une fois cette mise au point faite, le conférencier reprendra son intervention pour ajouter que dans le cadre de ses recherches sur le dossier, il a lu le livre d’un ancien officier supérieur du MALG et proche collaborateur de feu Abdelhafidh Boussouf, un certain Yousfi. Ses écrits ont été en faveur de Tahar Achiche. 

Plus loin encore, le conférencier lancera un appel pour que Tahar Achiche soit réhabilité et reconnu au même titre que Ahmed Zaïdat et Saïd Mahlal, car cette reconnaissance ne sera qu’un correctif à une terrible iniquité à l’endroit d’un homme qui servi de toute son âme sa patrie. C’est lors des débats que le ton montera entre les partisans et les adversaires de la réhabilitation du défunt.

Les algarades seront aussi de la partie. D’ailleurs, à maintes reprises, certains moudjahidine impliqués dans les débats ont essayé de quitter l’espace de la conférence, mais les organisateurs ont réussi à les convaincre de rester.

C’est le lieutenant de l’ALN et non moins chercheur en histoire, Si Ouali Aït-Ahmed, qui prendra la parole le premier pour contredire le conférencier sur un certain nombre de points. Si Ouali Aït-Ahmed qui, selon sa propre déclaration, a rejoint le maquis le 17 juin 1958, a commencé par annoncer qu’aucun responsable du FLN ne lui a témoigné de l’innocence de Tahar Achiche.

Il ajoutera que la réunion des responsables du FLN au village Arrous (commune de Larbaâ Nath Irathen) est une nouveauté pour lui car aucun de ses compagnons d’armes ou autre responsable du FLN ne lui en a parlé.

Cette réunion des responsables du FLN au début de la guerre au village d’Arrous, le conférencier l’a annoncée dès le début de sa conférence. Si Ouali Aït-Ahmed sera appuyé dans sa déclaration par deux autres moudjahidine dont l’un s’appelle Amar Azouaou. 

D’ailleurs, c’est celui-ci qui sera en confrontation avec le conférencier. Amar Azouaou commencera par reprocher à Mohamed-Saïd Chekini d’avoir mis 61 ans (date de son arrestation) pour prétendre rendre justice à Tahar Achiche. 

Un commandant « négatif »

Le moudjahid Amar Azouaou, qui a rejoint le maquis en 1961, dira que c’est à partir de cette année qu’il commença à mener une enquête sur le rôle de Tahar Achiche qu’il connaissait très bien d’ailleurs et qu’il avait toujours respecté.

« Au PC de la wilaya et tous mes compagnons d’armes m’ont dit à l’unanimité que Tahar Achiche a eu un comportement négatif », a déclaré l’intervenant avec véhémence.

« J’ai eu l’âme déchirée en apprenant cela de la part de tous ceux que j’ai approchés sur cette affaire », a signalé Amar Azouaou pour revenir à la charge aussitôt après : « Moi, je n’ai pas attendu 61 ans et ce n’est pas entre les quatre murs d’une prison ou dans quelques salons huppés qu’on prétend à réparer quelque injustice commise à l’endroit d’un homme ». Cette attaque est dirigée naturellement contre le conférencier. 

Le conférencier et beaucoup d’autres intervenants, tous des intellectuels, ont demandé à Si Ouali Aït-Ahmed et surtout à Amar Azouaou de révéler les noms des moudjahidine et surtout des responsables du FLN qui leur auraient témoigné de la traîtrise de Tahar Achiche, mais leur requête n’obtiendra pas de réponse.

Les partisans de la réhabilitation de Tahar Achiche, une pile de documents appuyant leur position, ont demandé à faire référence au contenu du journal El Moudjahid n° 3 de 1956.

Si Ouali Aït-Ahmed répliquera que le journal El Moudjahid n’est pas un journal officiel. Cela signifie donc que selon son principe, le contenu de cette édition d’El Moudjahid n’est pas forcément juste.

Le Jeune Indépendant, en conformité stricte avec sa mission journalistique, interviendra à travers cette question : Dès lors que les deux parties sont motivées par la recherche de la vérité, rien que la vérité, seraient-elles d’accord pour le lancement d’une enquête par des compétences dont les résultats détermineront si Tahar Achiche est un héros ou un traître ?

Toute l’assistance répondit par un tonnerre d’ovations, notamment de la part des partisans de la réhabilitation de Tahar Achiche. Par ailleurs, un document établi par l’association des enfants de chahid « Thanaïmt 57 » de Bouzguène, dont nous détenons une copie, est en faveur de Tahar Achiche. Notons également qu’en aparté, le conférencier nous a déclaré que Tahar Achiche a été victime d’un règlement de compte.

A la question de savoir qui a détourné les dix millions de francs et si ce détournement avait été vigoureusement dénoncé par Tahar Achiche, notre interlocuteur ne révélera pas l’identité du « voleur » et réitérera tout simplement que ce détournement avait un lien étroit avec la gestion du restaurant d’Azazga. En revanche, il ne rejettera pas la thèse selon laquelle la mort de Tahar Achiche ne serait pas étrangère à ce détournement. Notons enfin que ce dossier Tahar Achiche est désormais ouvert.

Le conférencier a fait le serment qu’il ne cessera son militantisme pour la réhabilitation de Tahar Achiche qu’à son dernier souffle. Bien d’autres partisans de cette réhabilitation ont manifesté la même détermination. En définitive, c’est une affaire à suivre de très près.

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