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Nationale

Légitimer une intervention française en Libye et au Sahel ?

Légitimer une intervention française  en Libye et au Sahel ?

Après l’émotion, c’est désormais le passage à l’acte. Et les répercussions des attentats de Paris vont se faire ressentir à l’échelle planétaire.

De nouvelles mesures seront prises, des politiques adoptées, des stratégies échafaudées, le tout dans un seul but bien évidemment, celui renforcer la mainmise occidentale sur l’économie mondiale par le truchement de la lutte antiterroriste et ses modus operandi extrêmes : interventions dans des Etats tiers, création de bases militaires dans certains pays, changer les régimes (exemple la Libye, et la tentative toujours en cours en Syrie).

Les mesures prises au lendemain du 11 septembre 2001 n’ont-elles pas suffi ? La batterie de mesures qui sera prise dans les semaines qui suivent risque de remodeler les relations entre l’Occident et les pays du Tiers-monde, notamment les pays de l’arc arabo-musulman.

La réunion des ministres de l’Intérieur de 11 pays européens avec le secrétaire américain à la Justice le 11 janvier a planté le décor. Dans l’immédiat, la décision a été prise pour revoir la législation qui régit l’espace Schengen : Français et Espagnols sont déjà d’accord pour réintroduire le contrôle aux frontières des Etats membres pour lutter contre la mobilité des personnes soupçonnées de terrorisme.

Mais c’est la déclaration du secrétaire américain à la Justice Eric Holder, présent dans la capitale française, qui précise davantage les contours du scénario qui se dessine. En effet, l’administration Obama a annoncé la tenue, le 18 février prochain, à Washington, d’un sommet contre « l’extrémisme violent dans le monde ». Récupération américaine du « drame » français ? Plutôt un partage de rôle entre les puissances occidentales !

Eric Holder précise encore la démarche qui sous-tend le sommet de Washington. « Ce sommet réunira tous nos alliés pour discuter des moyens par lesquels nous pouvons contrer l’extrémisme violent dans le monde », a déclaré le responsable américain. « Si nous travaillons ensemble, en partageant nos informations, en mettant en commun nos ressources, nous serons au final capables de vaincre ceux qui se battent contre nous et nos valeurs fondamentales », a-t-il ajouté. 

Un communiqué de la présidence américaine apporte lui aussi un éclairage sur les attentes de ce sommet. Ainsi, la Maison-Blanche a souligné que ce sommet visait à mettre en lumière « les efforts entrepris aux niveaux intérieur et international pour empêcher les extrémistes violents et leurs partisans de se radicaliser, de recruter ou d’inspirer des individus ou des groupes aux Etats-Unis et ailleurs, dans le but de commettre des actes de violence ».

Ces initiatives sont devenues « impératives à la lumière des attaques récentes et tragiques à Ottawa, Sydney et Paris », ajoute l’exécutif américain. Le sommet de Washington se penchera notamment sur « les thèmes de l’engagement dans la communauté, l’engagement des responsables religieux, ainsi que le rôle du secteur privé et des technologies », précise la Maison-Blanche.

Que faut-il comprendre de la déclaration d’Holder et du communiqué de la Maison-Blanche ? D’abord que le sommet prévu n’est pas sous les auspices des Nations unies, cadre naturel et légitime de toute action d’envergure planétaire au profit de la population mondiale. Eric Holder parle des « alliés » de son pays qui, en principe, présidera les travaux. Nous sommes loin de la logique inclusive, bien au contraire.

Le responsable américain parle également de partage d’informations, de mise en commun des ressources. A ce propos, l’expérience de la coopération internationale dans la lutte antiterroriste post 11 septembre a démontré que de nombreux pays étaient réticents à la notion de partage, mais aussi que certaines puissances, notamment les Etats-Unis, étaient très sélectives dans le traitement de l’information sécuritaire dans le sens du choix quasi égoïste de la ressource qui les intéresse en premier lieu, peu importe la gravité de l’information qui peut éventuellement se répercuter sur un autre pays.

Aujourd’hui, avec la nouvelle donne des djihadistes qui s’enrôlent dans les rangs de DAECH et des autres groupes terroristes nés pourtant avec la bénédiction des puissances occidentales, ces dernières ressentent le besoin de coordonner leurs bases de données et de partager leurs listes de candidats au djihad en terre d’islam et contre les Musulmans !

Le communiqué de la Maison-Blanche est, sur un autre niveau, également très dangereux parce qu’il hypothèque clairement la notion de souveraineté lorsqu’il traite des efforts entrepris à « l’intérieur » pour « empêcher les extrémistes violents… de commettre des actes de violences ».

Le décor ainsi planté, qu’en est-il du partage des rôles ? Si les Etats-Unis avec leurs stratégies globales au niveau planétaire tracent les contours de l’agenda à suivre, selon leurs intérêts propres, un terrain d’entente peut être trouvé avec des puissances occidentales intermédiaires sur une délégation de mission afin de partager le fardeau tout en concédant quelques dividendes stratégiques.

Vers une intervention française en Libye ?

Dans cette affaire d’attentats anti-français, il est évidemment établi que Paris redoublera d’efforts pour se réapproprier une posture « impériale » à l’image de celle adoptée par l’Amérique de George W. Bush après les attaques de New York et de Washington, toutes proportions gardées, bien sûr. Mais la France voudra se venger et montrer à sa population cette vengeance qui s’effectuera vraisemblablement sous d’autres cieux que dans l’Hexagone.
Et dans la gestion géopolitique des espaces mondiaux, la France a toujours revendiqué un théâtre d’action, le Maghreb (Afrique du Nord) et le Sahel (Afrique de l’Ouest).

Le Levant (Machrek) lui étant disputé d’abord par la Grande-Bretagne, et ensuite par les Etats-Unis. Il est donc quasi certain que Paris se mobilisera pour une intervention en Libye, un pays déstructuré et détruit par l’intervention de l’Otan contre la Jamahiriya en 2011. Hollande terminera-t-il la besogne entamée par Sarkozy ? Le président français avait, il y a quelques jours, refusé toute intervention en Libye.

Depuis, les pays du Sahel ont appelé à une intervention pour « nettoyer » le Sud libyen des groupes terroristes, mais il y a surtout les attentats de Paris et la nouvelle donne stratégique en France. L’opinion publique est désormais prête à supporter l’idée d’un engagement militaire français pour combattre les terroristes.
Le renforcement du dispositif Darkhan qui couvre tout le Sahel est également envisagé.

La boucle est bouclée : la France pourra se positionner à l’Est de l’Algérie (Libye) et ceinturant son Sud (Sahel) ! La nouvelle donne est d’autant plus inquiétante qu’elle dépasse de loin les précédents engagements français dans la région (Libye et Mali).

Le risque est grand de voir des laboratoires préconiser la déconstruction de certains Etats-nations sous prétexte de leur non-viabilité, de leur fragilité et de leur capacité de nuisance en demeurant à l’état où ils sont actuellement.

La Libye est la première candidate à subir ce scénario : aux velléités sécessionnistes de la Cyrénaïque, s’ajoute la sanctuarisation du Fezzan au profit de groupes terroristes. Le Mali risque de voir se concrétiser ce dessin déstructurant, n’eut été la célérité de la réponse algérienne qui pilote les discussions entre les groupes politico-militaires et le gouvernement malien.

Le processus d’Alger vise notamment à préserver l’unité du pays avec la mise sur pied d’une nouvelle gouvernance inclusive. Reste que dans le cas d’une intervention française en Libye, quelle sera la position de l’Algérie ? Alger préconise un dialogue inclusif qui exclut cependant les groupes terroristes.

L’Onu, la Ligue arabe avaient cautionné cette démarche. L’Union européenne, elle, considère que les pourparlers de Genève sont la dernière chance pour sauver la Libye du chaos et du terrorisme. Paris attendra-t-il la concrétisation de cette logique politique ? La tentation d’intervention est plus que jamais à l’ordre du jour.

L’Algérie se sentira bien soulagée de toutes les pressions l’appelant à intervenir en Libye. Certes, une présence française à l’est de l’Algérie sera mal perçue, mais le sentiment d’enlisement des forces françaises dans ce pays comme auparavant au Mali n’est pas pour déplaire à certains observateurs.

En attendant le sommet de Washington du 18 février, l’opinion publique française sera façonnée de telle sorte que toute idée de vengeance et de traque de terroristes devienne légitime, sinon moralement acceptable. Sinon, pourquoi toute cette campagne « Nous sommes tous Charlie » !

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