-- -- -- / -- -- --


Nationale

Enquête: Mohammed VI, du « roi des pauvres », au monarque en or massif

Enquête:  Mohammed VI, du « roi des pauvres », au monarque en or massif
Une enquête chirurgicale

Il y a un quart de siècle, le Maroc s’éveillait sous les traits d’un jeune monarque prometteur. À la mort de Hassan II, le prince héritier Mohammed VI incarnait l’espoir d’une rupture avec les « années de plomb », un souffle de modernité capable de réconcilier le trône avec son peuple. On l’appelait alors, avec une affection mêlée d’attente, le « Roi des pauvres ». Mais comme le démontre avec une précision chirurgicale du professeur de sciences politiques marocain Omar Brouksy dans son ouvrage, l’idylle s’est évaporée pour laisser place à un système de pouvoir où la sacralité religieuse sert désormais de bouclier à une hégémonie financière sans précédent.

L’enquête sans concession de Brouksy dessine le portrait d’un roi dont l’influence a glissé de l’arbitrage politique vers une omniprésence économique, étouffante et omnipotente. Ce que l’auteur qualifie de « monarchie prédatrice » n’est pas qu’une formule de style ; c’est une réalité chiffrée. En l’espace de quelques années, la fortune personnelle de Mohammed VI a été multipliée par cinq, atteignant les 2,5 milliards de dollars. Ce bond prodigieux fait de lui l’un des hommes les plus riches de la planète, alors même que le pays stagne dans les profondeurs abyssales des classements de développement humain.

L’ouvrage au titre révélateur « Maroc : les enquêtes interdites » dissèque les mécanismes de cette captation des richesses à travers le holding Al Mada (ex-SNI). Du secteur bancaire avec Attijariwafa Bank à la grande distribution avec Marjane, en passant par les télécoms et l’agroalimentaire, le Roi est devenu le premier acteur économique du royaume. Cette confusion des genres crée un conflit d’intérêts permanent : comment réguler un marché quand le souverain, qui nomme les régulateurs, en est le principal bénéficiaire ?

Le « Gouvernement de l’ombre » et les profiteurs du système

Ce système d’« affairisme et de prédation » a transformé l’économie marocaine en un domaine réservé où la concurrence s’efface devant les intérêts du Palais et de sa garde rapprochée. Brouksy, qui est docteur en droit publi  et en sciences politiques,  décrit un pouvoir verrouillé par un « gouvernement de l’ombre » composé principalement d’anciens camarades de classe du Collège royal, dont l’ascension financière a suivi celle du souverain. Ce cercle restreint d’affidés se compose de  fouad Ali El Himma, conseiller royal et ami intime, considéré comme le véritable architecte du système politique et sécuritaire actuel, de Mounir Majidi  secrétaire particulier du roi. Il est l’homme clé de la gestion des actifs royaux. Son nom est apparu dans les Panama Papers, illustrant l’internationalisation des circuits financiers de l’entourage royal.

Un palais royal e1778165051436

Derrière le cabinet de façade, un cabinet de l’ombre

L’auteur cite également Yassine Mansouri, chef des services de renseignement extérieur (DGED) qui assure le contrôle de l’information et la protection des intérêts du régime ainsi qu’Aziz Akhannouch, homme d’affaires richissime (propriétaire du groupe Akwa) et actuel Chef du gouvernement. Il incarne l’alliance parfaite entre le monde des affaires et le pouvoir politique sous l’égide de la Couronne.

Un chapitre particulièrement sombre de cette prédation concerne le Sahara Occidental. Brouksy qui était également ancien correspondant de l’Agence France Presse (AFP) lève le voile sur ce qu’il décrit comme un véritable pillage organisé des ressources naturelles de ce territoire occupé depuis 1975. S’appuyant notamment sur des câbles diplomatiques de Wikileaks, l’auteur détaille comment le régime et la haute hiérarchie militaire tirent profit de l’extraction des phosphates et des ressources halieutiques (pêche) au Sahara Occidental sur le dos du droit international. Cette exploitation ne profite pas aux populations autochtones , mais sert à alimenter des réseaux de corruption généralisée au sommet de l’armée. Le Général Abdelaziz Bennani est ainsi cité comme l’une des figures ayant bâti une fortune sur ce système de rente territoriale, protégé par l’opacité militaire et la « raison d’État ».

Un appareil sécuritaire au service du capital

Le coût de ce train de vie pour le contribuable marocain est tout aussi vertigineux. Brouksy dont les livres sont consacrés à la monarchie marocaine, révèle que le budget annuel alloué à la royauté avoisine les 250 millions d’euros, soit près de 700 000 euros par jour. Ces fonds servent à entretenir une cour pléthorique et à financer des déplacements royaux dont le coût de mise en scène a pu atteindre 17 millions d’euros pour une seule année.

Pour protéger ce château de cartes, l’appareil sécuritaire, dirigé par des figures comme Abdellatif Hammouchi (patron de la DST et de la DGSN), s’est modernisé de manière nuisible: surveillance via le logiciel Pegasus, harcèlement judiciaire et asphyxie financière des derniers bastions de la presse indépendante.

mohammed6 e1778165146972

Un souverain évanescent

En explorant la figure d’un « roi muet » qui contrôle chaque rouage du pays, Omar Brouksy livre un constat amer. Le Maroc n’est pas passé de l’absolutisme à la démocratie, mais d’un autoritarisme politique à un autoritarisme financier. Le silence imposé par le titre de « Commandeur des Croyants » permet aujourd’hui d’étouffer toute contestation de cet empire du cash et de ce pillage territorial, mais il ne saurait masquer éternellement la fragilité d’un système où le trône semble s’être réfugié dans les bilans comptables au détriment du destin de son peuple.

Le « roi en or massif » règne désormais sur un empire de silence, mais comme le démontre l’ouvrage, le silence n’est jamais une preuve de stabilité. C’est simplement le signe que la peur a remplacé l’adhésion.



Veuillez activer JavaScript dans votre navigateur pour remplir ce formulaire.

Cet article vous-a-t-il été utile?

Cet article vous-a-t-il été utile?
Nous sommes désolés. Qu’est-ce qui vous a déplu dans cet article ?
Indiquez ici ce qui pourrait nous aider a à améliorer cet article.
Email
Mot de passe
Prénom
Nom
Email
Mot de passe
Réinitialisez
Email