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Karim Merghemi, porte-parole du SNAPO, au Jeune Indépendant : «Le projet de décret est un véritable acte de décès pour la pharmacie d’officine»

Karim Merghemi.

Présenté comme une réforme attendue depuis des décennies, le projet de décret exécutif encadrant l’exercice de la profession pharmaceutique provoque une levée de boucliers sans précédent. Dans cet entretien accordé au Jeune Indépendant, Karim Merghemi, porte-parole du Syndicat national des pharmaciens d’officine (SNAPO), dénonce un texte jugé dangereux, obsolète et élaboré en dehors de toute concertation réelle, mettant en péril l’équilibre du réseau officinal et, au-delà, la sécurité sanitaire du citoyen.

 

Le Jeune Indépendant : Quelle est la position du SNAPO vis-à-vis du projet de décret exécutif encadrant l’exercice de la profession pharmaceutique et quels sont les principaux motifs qui fondent cette position ?

Karim Merghemi : Le bureau national et le Conseil national du SNAPO, réunis en session extraordinaire pour examiner l’avant-projet de décret exécutif fixant les conditions d’exercice du pharmacien et du pharmacien assistant, ont décidé, à l’unanimité, de rejeter catégoriquement les dispositions de ce texte.

Les instances syndicales considèrent ce projet comme un véritable « acte de décès » pour la profession et une menace existentielle pour les pharmaciens. Ce rejet s’appuie sur les points critiques suivants : le texte ignore la spécificité du métier, qui est à la fois une profession de santé réglementée et une activité soumise aux dispositions du code de commerce.

Le projet se focalise exclusivement sur un objectif social étroit, à savoir la multiplication du nombre d’officines et le recrutement massif de pharmaciens assistants, sans aucune étude d’impact préalable sur la viabilité économique ou la performance qualitative des pharmacies. Environ 95 % des articles traitent de procédures administratives (installation, ouverture, transfert et fermeture), tandis que le cœur de l’exercice officinal a totalement été occulté.

Les volets essentiels tels que les gardes, les activités et les services de santé autorisés en officine, ainsi que la formation continue ont été renvoyés à des textes réglementaires ultérieurs (arrêtés). Cette approche vide le projet de sa substance et de son importance.

Je considère qu’après une attente de près de 30 ans, ce projet de décret constitue une profonde déception pour l’ensemble de la corporation, ne répondant en rien aux aspirations légitimes des pharmaciens d’officine.

 

Vous avez alerté sur un risque réel de fermeture de milliers de pharmacies et de licenciements massifs si ce décret est adopté en l’étatEn quoi ce texte menace-t-il concrètement l’équilibre économique du réseau officinal et, par ricochet, le système de santé ?

L’avant-projet de décret semble occulter les impératifs économiques de l’officine, la réduisant à une simple entité administrative. En proposant d’abaisser le seuil démographique à 3 000 habitants pour l’ouverture d’une nouvelle pharmacie (en zones urbaines et isolées), contre 5 000 habitants par commune auparavant, le texte s’aventure dans un flou juridique préoccupant. Faute de définitions claires sur la délimitation des « zones urbaines » ou les méthodes de recensement de la population, cette mesure risque d’engendrer une prolifération anarchique des officines, sans aucun fondement technique rigoureux.

Le paysage actuel compte déjà environ 12 400 pharmacies privées et près de 800 agences Endimed. La majorité des communes du pays, y compris les plus isolées, affichent un seuil de saturation critique. Autoriser de nouvelles ouvertures sans besoin réel, dans un contexte de fragilité financière, relève de l’aberration économique.

Les pharmaciens font face à une érosion constante de leurs marges, régies par un décret exécutif (98-44) obsolète qui n’a connu aucune révision depuis 1998. Pourtant, les charges n’ont cessé de croître : le salaire national minimum garanti (SNMG) a bondi de 5 000 DA en 1998 à 24 000 DA en 2025. A cela s’ajoutent la pression fiscale, la baisse continue du prix des médicaments et les pénuries récurrentes. Cette asphyxie financière ne manquera pas d’exacerber une concurrence déloyale, poussant certains vers des pratiques contraires à la déontologie. Pour couvrir leurs frais de gestion, des officines pourraient être tentées par la vente illicite d’antibiotiques sans prescription, voire le trafic de psychotropes. A terme, c’est la survie même du réseau qui est en jeu, avec un risque réel de fermetures massives et de licenciements.

Le projet impose également le recrutement obligatoire de pharmaciens assistants en fonction du chiffre d’affaires, sans aucune mesure d’accompagnement ou d’exonération fiscale. Cette disposition entre en contradiction flagrante avec la loi de santé 18-11, qui laissait ce choix à la discrétion et aux capacités de chaque officine.

Nous sommes en droit de nous interroger : le ministère de la Santé souhaite-t-il transformer les pharmacies en agences de placement pour pallier ses propres lacunes de planification ? Il est impératif de dénoncer la dangerosité d’un projet qui, loin de renforcer le rôle du pharmacien dans le système de santé, semble sacrifier une profession stratégique sur l’autel de politiques sociales conjoncturelles visant à absorber le chômage des diplômés. Détruire un pilier de la santé publique, qui a prouvé sa résilience lors des crises sanitaires majeures, serait une erreur historique.

 

Le ministère de la Santé a reconnu l’obsolescence des textes actuels, mais vous avez affirmé que ce projet recyclait des décrets datant des années 1990 et 2000. Peut-on encore parler de réforme ?

A l’issue d’une analyse approfondie du projet de texte, notre organisation syndicale a pu dresser un constat sans appel : ce document n’est qu’une reproduction de textes anciens, désormais obsolètes. Bien que le ministre ait lui-même reconnu devant le Parlement que ces cadres juridiques ne répondent plus aux exigences actuelles, nous constatons avec stupéfaction que ces mêmes dispositions critiquées ont été « recyclées » et réintroduites dans le nouveau projet de décret.

Cette démarche paradoxale nous interpelle au plus haut point : quel bénéfice le pharmacien d’officine pourrait-il tirer de ce texte que nous considérions comme un véritable statut fondamental ? La réalité est amère : ce projet n’apporte absolument aucune valeur ajoutée, ni à la profession ni au pharmacien dans l’exercice de ses fonctions. »

 

L’accord tripartite conclu en mars 2022 devait garantir une élaboration concertée de ce décret. Pourquoi, selon vous, cet engagement n’a-t-il pas été respecté ?

A vrai dire, nous sommes profondément surpris par le revirement soudain du ministère concernant la méthodologie d’élaboration de ce décret, pourtant actée d’un commun accord en mars 2022. Nous ignorons les raisons réelles qui ont poussé la tutelle à opter pour une démarche unilatérale, excluant le syndicat et le Conseil national de l’ordre des pharmaciens (CNOP).

Cette décision rompt avec les engagements solennellement pris par les anciens ministres et les cadres du secteur, qui nous assuraient que ce texte ne revêtait aucun caractère d’urgence. Le temps devait être mis à profit pour instaurer des ateliers de travail approfondis au sein d’une commission tripartite. Or, lors de notre dernière réunion, les services du ministère nous ont signifié qu’un délai de seulement dix jours nous était imparti pour soumettre nos observations par écrit.

Pour nous, cette précipitation n’est que le signe d’une consultation purement formelle, visant à éviter tout débat de fond sur un projet pourtant déterminant pour l’avenir de la profession. Cette approche contredit ouvertement les orientations de Monsieur le président de la République, Abdelmadjid Tebboune. Ce dernier a, d’ailleurs, rappelé, lors de sa dernière sortie médiatique, l’obligation pour l’administration d’ouvrir des concertations approfondies avec les partenaires sociaux avant toute publication législative, citant l’exemple du code de la route dont l’élaboration précipitée avait provoqué une vague de contestation.

En conséquence, nous revendiquons notre droit légitime de débattre de ce projet aux côtés de nos confrères du Conseil de l’ordre. Il s’agit d’une exigence à la fois légale, éthique et démocratique, dès lors que nous sommes les premiers concernés par les dispositions de ce décret.

 

Face au silence de la tutelle, vous n’excluez pas le recours à la grève. Qu’attendez-vous concrètement du ministre de la Santé pour éviter une escalade aux conséquences lourdes pour les patients et le système de soins ?

Notre organisation syndicale réaffirme son engagement indéfectible en faveur d’un dialogue constructif et se positionne, comme elle l’a toujours fait, en tant que force de proposition incontournable. Notre expertise a été le socle de plusieurs avancées législatives majeures, notamment à travers notre collaboration étroite avec le ministère de la Santé pour l’élaboration de l’arrêté sur la garde, ainsi que le décret exécutif n° 19-379 relatif au contrôle des substances psychotropes. Notre contribution s’est également étendue au ministère de la Justice dans le cadre de la loi n° 04-18 relative à la prévention et à la répression de l’usage illicite de stupéfiants.

Forts de cette expérience, nous restons convaincus qu’un dialogue direct, sérieux et responsable est l’unique voie pour résoudre les crises multidimensionnelles que traversent les pharmaciens d’officine. A cet effet, nous avons multiplié les appels et les correspondances à l’attention de Monsieur le ministre de la Santé, l’exhortant à s’impliquer personnellement pour entendre la voix des professionnels du secteur.

Il est paradoxal, voire inacceptable, de constater que la tutelle semble accorder une oreille attentive à des revendications émanant d’entités externes au secteur de la santé (pharmaciens demandeur d’agrément inscrits sur la liste d’attente), tout en ignorant les cris d’alarme de ses propres cadres (pharmaciens d’officine)

En conséquence, et face à ce mutisme persistant, nous réitérons notre détermination à faire valoir nos droits par toutes les voies légales. Le Conseil national, lors de sa dernière session, a officiellement mandaté le bureau national pour engager toutes les formes de lutte syndicale et de mobilisations légitimes si le mépris à l’égard de nos revendications et le refus de dialoguer avec les représentants légitimes des pharmaciens venaient à perdurer.

Nous refusons catégoriquement toute atteinte aux fondements et aux acquis de notre profession. Nous déclinons fermement que notre métier sert de bouc émissaire aux errements de responsables passés, dont les décisions ont lourdement complexifié la situation actuelle. Plus que jamais, nous resterons mobilisés pour protéger notre profession contre toute menace ou dérive, tout en poursuivant avec détermination notre combat pour son développement et sa promotion.