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Nationale

Fendri ou la seconde naissance de Abbas Laghrour

Fendri ou la seconde naissance de Abbas Laghrour

Dans le centre-ville de Khenchela, la rue Lamoricière était bien animée, ce matin là. Des grappes de badauds discutaient d’une exécution d’individus dangereux, de bandits, non d’espions, de…. Tout le monde savait que c’étaient des algériens qui allaient être passés par les armes.

Les supputations allaient bon train, on avançait une idée, non une information qui n’en était pas une en vérité. Abbas Laghrour, (colonel de la Wilaya I historique) encore adolescent en cette année de guerre mondiale allait de groupe en groupe pour savoir la cause de ce rassemblement. Ghazali Benabès l’accompagnait. Ils essayaient de savoir plus sur les condamnés, ils voulaient arriver à la cause de leur condamnation. Personne ne savait en réalité car personne n’ignorait ce qui se passait quand tout ce qui touchait aux algériens prenait une autre dimension. On parlait d’un certain Abdelhamid, un espion au service des allemands.

Un surhomme que pourtant les deux adolescents connaissaient mais auquel ils ne trouvaient rien d’extraordinaire : un homme jovial, sans complexe, toujours disponible. Laghrour n’en croyait pas ses oreilles. Il osa une question, « C’est le fils à oncle Allaoua ». L’homme toisa les deux adolescents avec mépris : « Allez jouer, les gamins ! C’est l’affaire des grands ». Abbès et Ghazali partirent sans dire un mot ; ils s’approchèrent du policier qui orientait les badauds vers l’emplacement du souk, le marché hebdomadaire.

« Allez les enfants, allez voir comment on se débarrasse des traitres et que ça vous serve de leçon. Attention à ne pas défier la France ! ». Les deux amis croisèrent leurs regards, la curiosité était plus forte. Ils demandèrent au policier. Il les mit au courant : Abdelhamid El Fendri allait être exécuté pour trahison. Le policier, tout fier se mit à raconter comment ce fou de traitre s’était mis en tête de s’attaquer à « la France, notre mère ». Abdelhamid mourra tout à l’heure dans le silence de ses compatriotes, la satisfaction des colons et l’anathème de ceux qui vivaient sous l’aile française.

Il y aura quelques uns qui le pleureront et qui promettront sa vengeance juste le temps d’exprimer leur colère. L’atmosphère est lourde, des militaires bien armés sont en faction devant les édifices publics, les gendarmes parcourent les rues ; interpellent de temps à autre quelques passants pour vérification d’identité. Les deux adolescents s’éloignent du policier, ils poursuivent leurs investigations.
Ils sont en quête de renseignements, ils veulent connaître ce personnage. Ils sont subjugués par le charisme de cet homme, ce martyre. Une attraction inexpliquée les pousse vers cet homme qu’ils connaissent de vue, ils ne l’ont jamais abordé.
Ils l’ont plusieurs fois rencontré devant le bain maure à la rue d’Alger. Il vend des herbes médicinales ; « il parait que c’est un grand guérisseur » dit Ghazali à Abbès qui se reproche de ne pas avoir été compté parmi les amis de ce « espion ». C’est un véritable film qui se déroule devant ses yeux, un film où il aurait pu décrocher le premier rôle sinon le second. Rêve où l’aura prend une dimension céleste. Rêve d’adolescent qu’il partage avec son ami Ghazali, qu’il souhaite à tous ceux qu’il aime.
Ghazali rit franc, il se voit en pleine bataille, défiant la mort pour libérer son pays. Son rire se fige, il regarde autour de lui. Il voit un peuple vivant dans la misère, la maladie et l’ignorance soumis aux pires conditions.
Il est l’heure de la prière, rendez-vous est pris avec l’omniprésent. « Allahou Akbar » répète le muezzin. On appelle les gens à assister à un assassinat en bonne est due forme.
On appelle les fidèles à se détacher de cette vie, on les appelle à se prosterner devant Dieu et uniquement devant lui. Abbès et Ghazali hésitent entre assister à l’exécution et assister à la prière dans la mosquée.
Allahou Akbar, élevé dans deux lieux différents. Allahou Akbar, on assassine. Allahou Akbar une prière est dite, en ce mardi, dans une mosquée exigüe ; elle n’a pas la même intonation que celle d’hier. Des hommes pleurent en silence, l’atmosphère est lourde. L’Imam met trop de temps pour terminer la première rakaa (prosternation), la deuxième prend plus de temps encore. La prière se termine à la quatrième rakaa. Les fidèles terminent sur un « Essalamou Alikoum… ».

Paix à vous, fin de prière, paix en ce monde. Paix sur cette terre qui n’en finit pas de voir ses enfants souffrir. Paix à Abdelhamid El Fendri qui ne verra plus l’injustice que subissent ses compatriotes. Paix à son âme, elle monte au ciel rejoindre, dans une tranquille ascension l’escadron de chouhadas. Essalamou Alikoum, les fidèles sont déjà dehors, ils courent presque pour aller voir un crime parfait commis par l’état français. Ils y assistent. Allahou Akbar.

L’officier allemand

Abdelhamid El Fendri fils d’Allaoua, une chéchia rouge sur la tête avance dans cette avenue de la Marine. Tunis, éclairée en cette nuit par des lampadaires de tungstène a un air fantomatique. Des bars ouverts propagent une musique de jazz afro-américain. Abdelhamid El Fendri pénètre dans l’un d’eux, il cherche des étrangers qu’il avait rencontrés auparavant. Il se dirige vers une table où quatre grands individus consomment des bières anglaises. Il tire une chaise, s’assoit à califourchon face à ces hommes. Ils lui proposent une bière qu’il refuse poliment. Il demande une « boga » -limonade- qu’il avale d’un trait. Il invite les étrangers à le suivre ; dehors il fait chaud. Ils remontent l’avenue de la marine jusqu’à la casbah où ils s’enfoncent dans un dédale de ruelles mal éclairées. Ils suivent Abdelhamid jusqu’à une demeure insignifiante, une bâtisse quelconque.

L’un des étrangers frappe à la porte ; un homme apparaît, il s’efface pour laisser les cinq hommes entrer. Sans discuter, l’un des contrebandiers, probablement un officier allemand, passe dans une salle où des caisses sont entreposées. Il ouvre l’une d’elles, elle est pleine de fusils. Dans d’autres caisses, d’autres armes de différents calibres. Abdelhamid est conquis, ses camarades étrangers ont tenu leurs promesses. Abdelhamid ne tergiverse pas trop, il conclut le marché.

Il remet une somme importante aux quatre contrebandiers. Les contrebandiers partis, les caisses sont immédiatement déplacées. Abdelhamid ne fait confiance qu’à lui-même, des amis sont arrivés juste après le départ des Allemands. Les caisses d’armes sont transportées à dos de mulets, ils prennent la direction d’El Kef. Ils traversent le dédale des rues de la casbah qu’Abdelhamid connait et où il ne risque pas d’être intercepté. Les mulets ont été chaussés de chiffons et de cuir pour étouffer le son des sabots sur les pavés. Ils avancent dans l’obscurité totale ; de temps en temps un mulet freine des quatre pattes.
Abdelhamid et ses compagnons utilisent toute la douceur et le bon savoir pour faire avancer les animaux. Il traverse la ville, ils sont en pleine campagne, les routes sont très peu fréquentées mais les précautions sont de rigueur. Du haut d’un mirador au loin, des sentinelles scrutent les environs à l’aide d’un projecteur.

Abdelhamid et ses compagnons ne risquent pas d’être vus par les cerbères, ils empruntent les oueds. La traversée des montagnes est pénible, ils s’arrêtent à l’aube, ils ne sont plus très loin de la frontière. Redoubler de précaution, c’est la consigne. Il y a des contrebandiers qui peuvent être attirés par les charges des mulets. Abdelhamid a eu affaire à ses bandits des grands chemins, ils sont sans scrupules. Heureusement pour lui, il était armé. La nuit était longue, ils sont fatigués, ils doivent se reposer pour reprendre la route vers le crépuscule. Une grotte qui avait maintes fois servi de refuge se trouve à quelques centaines de mètres de là. Ils s’y rendent, y passent la journée ; l’entrée est colmatée par des branchages.
Le lendemain, ils reprennent la route, ils sont près de Souk-Ahras, ils prennent la direction d’une ferme que Salah Berbouche connait et dont les propriétaires sont des camarades acquis à la cause algérienne. L’accueil est très cordial ; les gens de la ferme déchargent les mules.

Les caisses sont entreposées dans un silo à grain dans la salle d’outils. Une partie des armes est destinée à la région de Souk Ahras, le reste, les deux tiers, continue la route vers Khenchela et les Aurès. Deux jours après, la petite caravane reprend la route, des ânes portant « chouaris » remplacent les mulets.

Les Français doivent comprendre ce qu’est la colonisation.

Abdelhamid et ses deux camarades se font troqueurs ambulants –des chiadas-. Les grands paniers d’alfa (les chouaris) sont remplis de produits alimentaires, ustensiles, vêtements et toutes sortes de friandises. Ils ont mis deux jours pour arriver à Khenchela, ils ont dormi à la belle étoile et rarement dans un douar près d’habitations. Abdelhamid est un guérisseur, il utilise des herbes médicinales qu’il est seul à connaitre. Dans les milieux européens on le surnomme « le guérisseur d’Allah ». C’est le quatrième jour, Abdelhamid et ses camarades sont fatigués, ils entrent à Khenchela au crépuscule. Ils font une halte à Kellal, à l’entrée est de la ville. Il y a une petite grotte, ils y entrent, attendent la nuit complète pour pénétrer les rues mal éclairées. Il est dix heures quand ils décident de longer l’oued qui mène vers les abattoirs, ils passent par le cimetière mozabite, arrivent au boulevard des avaloirs, remontent par la rue de Constantine juste derrière la prison. Ils parcourent cinq cents mètres, tournent à droite, passent devant la maison du Caïd et de Zanetacci.

Ils pénètrent dans un grand garage, un autre groupe d’hommes les attend chez Hafidi. Abdelhamid est à deux cents mètres de la maison d’Allaoua El Fendri, son père. Abdelhamid ordonne qu’on étale les armes à même le sol. Une liste de noms fictifs à la main, il remet une arme à chaque membre présent.

Les armes sont désignées chacune, par le nom d’une herbe médicinale, chaque élément se voyait affecté une arme selon sa corpulence, ses qualités et ses connaissances au maniement des armes. Tous les hommes sont masqués, ils ne se connaissent pas et ne doivent pas se connaitre. Chacun porte un chèche dont un pan lui barre le visage. Un par un, les amis d’Abdelhamid sortent après un intervalle de quelques minutes. Ils prennent toutes les précautions, empruntant différentes directions.

Il y en a même qui prend juste devant le commissariat de police, traverse la place de la mairie et s’enfonce, plus loin, dans le dédale de la cité Maretto. Le jour se lève, Les deux compagnons d’Abdelhamid, fatigués par tant de kilomètres et d’émotions se jettent sur les couches préparées pour eux par le maitre de maison. Il est midi quand le jeune Bachir apporte un grand plateau bien chargé. Café, lait et makroud forment l’essentiel de ce petit déjeuner. Le plat de makroud est vite vidé de son contenu, les chaouias en sont friands et cette saine gourmandise est chantée à ce jour par un illustre troubadour. Abdelhamid est rentré chez lui, sa mère le serre dans ses bras, elle tremble. Son fils remarque cette frénésie : « Tu as froid maman ?, tu es fiévreuse ? » dit Abdelhamid à sa mère. La vieille femme, cette maman si sensible ne lui avoue pas ce pressentiment qu’elle a depuis qu’il est parti. « Non mon fils, c’est la joie de te retrouver qui fait mon excitation. Tu ne ressens pas le temps, ça fait plus d’un mois que tu es parti ». Abdelhamid fait semblant de croire les explications que sa mère lui fournit. Il prend sa maman dans ses bras, la serre très fort, il l’embrasse sur le front et lui demande pardon pour toutes les appréhensions qu’il lui cause. La maman sourit, un rayon de lumière traverse la cour ; la réflexion du soleil sur la vitre éclaire la cour qui fait dire à la mère une prière : « Allah préservez nous ». Elle prend son fils par le bras et l’entraine jusqu’à la cuisine.

Elle lui sert un petit déjeuner bien copieux ; des beignets achetés le matin même au tunisien sont servis avec de la confiture d’abricot. Abdelhamid se régale, il pense à ses deux compagnons, il voudrait les ramener chez lui mais il sait qu’en ce moment, ils dorment à poings fermés. Abdelhamid est très fatigué, il passe dans sa chambre et se met au lit sans même prendre la peine de se déshabiller.

Il tombe dans un profond sommeil. Il est trois heures du matin quand il se réveille le lendemain. Il a dormi plus de vingt heures. Son père et sa mère dorment dans l’autre pièce. Il sait qu’ils vont se lever dans quelques instants pour la prière du matin. Il allume le poste de TSF, il cherche la station radio de Monte-Carlo.
Il y a trop de parasites, il ne comprend pas très bien mais il croit avoir entendu que Paris était envahi par les Allemands. Il est désolé pour Paris mais les Français doivent comprendre ce qu’est la colonisation. Il éteint le poste, son imagination galope, il se revoit à Tunis pour un énième voyage, il décide de contacter l’officier allemand qu’il a connu à la goulette.

Abdelhamid est assis ce jour là sur un rocher qui domine la mer bleue lorsqu’un jeune officier l’aborde, c’est un allemand, il est blond, grand et fort. Abdelhamid le regarde méfiant, l’allemand avance toujours vers lui. Abdelhamid met discrètement sa main dans sa poche, il tient le couteau « boussaadi » dont il ne se sépare jamais. L’officier allemand remarque le geste d’Abdelhamid, il sourit en lui faisant signe que c’est inutile d’essayer de l’attaquer. L’officier en civil, montre l’arme sous sa veste pour signifier à Abdelhamid qu’il ne peut rien contre le mauser. Tout sourire, l’officier allemand avance vers Abdelhamid qui l’invite à s’assoir à côté de lui. Une longue discussion qui dure des heures entières, ils finissent par se serrer la main en signe d’amitié. Abdelhamid est conquis, il vient de s’engager dans une aventure dont il n’a jamais rêvé. Les deux hommes partent vers une villa pas loin de la goulette.

Abdelhamid l’impassible

Les quelques hommes qui s’y trouvent regardent avec curiosité ce bonhomme, son accoutrement provoque un rire contagieux. Sa chéchia, son pantalon et sa gandourah dans cette ferme, en réalité un camp allemand, ne sont pas pour laisser indifférents les jeunes recrues. L’officier se tourne vers l’un d’eux et le somme d’arrêter. Abdelhamid reste impassible Il avance d’un pas ferme, se tenant toujours à côté de l’officier avec qui il discute dans un français pas très convaincant. Un pavillon au fond, à droite, retiré du reste des bâtisses et des écuries propose une présence remarquée. C’est le bureau du colonel. Les deux hommes y pénètrent, l’Allemand se met derrière la grande table.

L’officier invite Abdelhamid à prendre un siège, il comprend qu’il a affaire à un officier supérieur. Les présentations sont faites. Commence alors un interrogatoire en bonne et due forme. Tout ce qui concerne la vie d’Abdelhamid est mis à nu. L’Allemand apprend qu’Abdelhamid est un marchand ambulant doublé d’un guérisseur reconnu. L’officier allemand invite cet homme à chéchia à rejoindre les services allemands.
L’officier lui apprend que Rommel n’est plus très loin de la Tunisie il est à la frontière Lybio-tunisienne. Prendre la Tunisie est une question de quelques semaines au plus. Les Allemands vont envahir l’Algérie après la Tunisie, il leur faut des hommes sur place pour les aider à chasser la France. Abdelhamid dépense toute son énergie pour réaliser son rêve ; le rêve de tout un peuple.

Il n’hésite pas ; on lui demande de surveiller le mouvement de l’armée, de surveiller surtout le bataillon de légionnaires stationné dans la caserne des spahis. Abdelhamid tombe des nues ; il ne savait pas que la légion s’est installée à Khenchela. Il promet de faire le nécessaire pour apporter tous les renseignements dont a besoin ce colonel. Pendant plus de trois mois, Abdelhamid, l’apprenti espion se démène, il est à la quête du moindre renseignement.
Il apprend que dans la ferme Maurin, des armes en quantités industrielles sont entreposées dans les étables et écuries. Des militaires, au nombre de huit, sont détachés pour surveiller et parer au moindre pépin. Tous les mouvements sont épiés par Abdelhamid, il connait le nombre approximatif de tous les militaires qu’il y a dans la caserne des spahis. Les légionnaires sont également recensés. Ils ne sont pas nombreux, juste une section. Pour connaitre le nombre de militaires, Abdelhamid eut recours au boulanger.

Il compta le nombre de pains que chaque jour vient prendre le sous-officier chargé de l’ordinaire. Soudoyer un spahi ne relève pas du miracle, Smail devint un ami à Abdelhamid avant d’épouser la cause nationale et collaborer avec cœur. Il fournit des renseignements très précis et si utiles qu’ils satisfont les allemands qui demandent les plans de la caserne. Abdelhamid obtient tout de son ami spahi. Originaire de M’sila, Smail, le spahi, ne se limite pas à fournir de simples renseignements : Il apporte même une contribution financière, c’est une aide personnelle à Abdelhamid. Smail est heureux chaque fois qu’il rencontre Abdelhamid, il ramène toujours quelque chose avec lui, souvent des cartouches de différents calibres. Il n’a jamais pu prendre une épée c’est encombrant et ça se remarque très vite. Abdelhamid aimerait bien en posséder une, Smail est désolé. Il promet de lui remettre la sienne le jour du soulèvement. En attendant, il lui donne la liste de tous les officiers et sous officiers de la caserne. Ils ne sont pas nombreux.

Personnage mystique

Ali Ben Said est un jeune engagé qui s’occupe de la cuisine. A ses moments perdus, il confectionne de petits plats qui laissent rêver le lieutenant commandant de la garnison. C’est un excellent cuisinier qui sait manier la louche, le verbe et la bouteille surtout. Quand il est gai, il prépare quelques petites friandises pour ses compagnons d’arme. C’est ainsi qu’il devint l’incontournable personnage dans ces lieux. Abdelhamid passe des heures avec ce personnage mystique, plein de vie, heureux de vivre l’instant sans soucis pour l’avenir. Ali Ben Said communique avec le siège de la commune mixte par une lucarne ouverte dans le mur qui se dresse en rempart entre la caserne et la résidence de l’administrateur, il a une vue sur la placette qui domine le pré devant la caserne où paissent, tranquilles, des vaches appartenant au chef garde forestier. La ville est plus bas, elle commence juste après la forge de Amara, les docks et le café de N’ssar.

C’est dans ce café qu’Abdelhamid rencontre le spahi, ils y jouent quelques parties de domino avant d’échanger les paquets que chacun ramène avec lui. Personne ne remarque le manège à l’exception du borgne qui voit que la disposition des pièces d’Abdelhamid n’obéit pas aux règles du jeu. Il ne dit rien mais dès que les deux hommes se séparent, le borgne suit Abdelhamid. Quelques mètres plus loin, Kejouh arrête Abdelhamid qui, surpris, fait un bond en arrière. Il reconnait Kejouh, il est rassuré.

« Tu es nerveux Abdelhamid, qu’est-ce-qui se passe ? » Abdelhamid fronce les sourcils, il comprend tout de suite que l’homme soupçonne quelque chose. Dans un sourire forcé, il présente le paquet à son suiveur. « Tu veux ouvrir le paquet, c’est ça qui t’a attiré ». Kejouh est pris au dépourvu, il lève la main en signe d’excuse. Il murmure quelque chose d’incompréhensible puis reprenant ses esprits, il avoue à Abdelhamid ce qu’il a remarqué depuis un certain temps et il vient lui proposer ses services. L’épicerie de Kejouh, à quelques deux cents mètres de la caserne et du siège de la commune mixte, devient le quartier général où se retrouvent les trois amis.

L’arrière-boutique est bien entretenue, on est à l’aise. Un matelas d’une place est étalé sur une banquette, une petite table trône au milieu. Plus loin dans un coin un réchaud à huile à brûler, une théière, quelques verres et un jerrican plein d’eau.

Il y a également une pierre romaine de forme carrée creuse qui intrigue Abdelhamid. Il finit par demander à son hôte l’utilité d’un tel vestige en ce lieu. Kejouh se lève, déplace la pierre et fait découvrir une cachette, pas bien grande, où un revolver et quelques munitions attendent un jour tant attendu. Viendra-t-il ce jour là ? Kejouh ne fait qu’espérer. « Le temps me manque » dit Abdelhamid à son ami, « il faut que je me rende à Tunis pour ramener les médicaments et les épices ».
Kejouh n’est pas bête, il saisit le message. Il faut des armes et des munitions pour entamer un soulèvement. Il sait que la répression sera dure si le soulèvement a lieu.

Les algériens doivent se battre, ils sont obligés de se défendre et ne plus se laisser faire comme en mille neuf cent seize où des centaines de chaouias avaient été exécutés et des milliers emprisonnés. L’armée coloniale avait mis sur pied plus de seize milles soldats pour réprimer des civils, tuer des femmes et des enfants. On bombarda les douars et les mechtas, la terre brulée ne suffit pas, on procéda à un génocide qui se répéta autant de fois que de soulèvements. Les chaouias complètement décimés fuirent vers les hauteurs pour éviter le massacre. La campagne est vide, pas une âme ne s’aventure dans ces espaces défrichés, sans arbres, aucune brindille ne pousse. Tout est calciné ; un paysage lunaire, vidé de sa substance. Les colons ont tout dévasté.

Ils se sont accaparés les meilleurs terres une fois encore, le peu que la conquête a dédaigné, Abdelhamid regarde par la vitre du car qui le mène vers la frontière. Le car se rapproche de Souk Ahras, le voyageur prépare son sac de voyage, l’entrée de la petite ville est gardée par des militaires. Quelques uns montent dans le véhicule, ils vérifient l’identité de tous les passagers. On s’attarde avec Abdelhamid, on lui pose beaucoup de questions, on lui fait passer un mauvais quart d’heure.

On lui permet de poursuivre sa route. Habitué aux contrôles policiers qu’il décrit sous toutes les formes, qu’il peint de toutes les couleurs. Il dira combien d’individus l’ont plaqué par terre pour une boite à tabac. Il rit aux larmes quand il évoque cette scène. Il dira qu’il a été mis à terre par un pachyderme qui l’a plaqué au sol et que d’autres se sont précipités sur lui. Il peindra la scène où il a manqué étouffer, écrasé par l’éléphant policier et ses acolytes. Abdelhamid en a vu de tout, il est rôdé, bien huilé. Il ne craint plus rien, tout est naturel, normal. C’est ce naturel, ce normal qui met sa mère dans tous ses états. Avec Abdelhamid, elle en a eu pour son compte, elle est passée par toutes les émotions. Abdelhamid continue sa route, son destin le mène vers Tunis où il retrouvera ses deux amis, ses compagnons.

Il s’engage dans l’inconnu, sans repères, il avance au hasard, au péril de sa vie. Il le sait mais le but qu’il s’est fixé est d’une telle noblesse qu’il ne peut ou plutôt qu’il ne veut contourner. Confiant en sa bonne étoile, il prend rendez-vous avec ses amis de Souk Ahras et M’daourouch.

Tunis est somnolant, toutes les activités qui le caractérisaient sont sous cloche, aucun théâtre n’est ouvert. La seule salle de cinéma qui continue de projeter des films, le Majestic, est boudé par les tunisois. La nuit Tunis n’est pas sûr, les agressions se multiplient, la famine pousse au brigandage, des bandes organisées rançonnent les veilleurs inconscients, les voyageurs qui ont toujours cette image tranquille du Tunis de la Zitouna – Université islamique au renom sans conteste.

Il fait chaud, les gens s’enferment, ils ne s’aventurent plus sur les plages où des veillées autour d’un feu de bois apportaient de la joie. Des chanteurs, des guitaristes envoyaient un message de paix qui voguait sur la méditerranée, il s’éloignait du rivage pour être englouti par les eaux profondes qui n’apportent plus que désolation en ces temps où le canon tonne de plus belle. Abdelhamid et ses deux compagnons prennent rendez-vous avec un groupe d’allemands dans une ferme éloignée de Tunis. Les agents désignés par la gestapo sont tous bien jeunes, ils font dire à Abdelhamid : « Qu’est ce que je vais faire de ces mômes ? ».

Mohamed Berbouche et Hamdane observent les cinq militaires, ils n’ont pas l’air si dur mais ils ont une belle allure. La discussion porte sur l’accompagnement de ses cinq espions en terre algérienne. Abdelhamid est chargé de les guider, de prendre toute l’opération en mains. Le colonel, voyant la tête d’Abdelhamid dont l’expression ne prête nullement à équivoque, comprend que celui-ci n’est pas chaud pour accompagner ces « gamins » dans une telle aventure. Il presse Abdelhamid de lui donner ses impressions et ce qu’il pense de l’opération. Abdelhamid ne se fait pas prier, il expose ainsi son opinion : « Mon colonel, je ne doute pas de l’engagement de vos soldats ni de leur courage mais ils sont trop jeunes et puis leur blondeur si juvénile attirera le regard de tous ceux qui les verront.

Je vous suggère de revoir les caractéristiques des hommes qui voudront nous accompagner ». Le colonel regarde bien dans les yeux Abdelhamid avant de lâcher : « J’attendais votre réaction mon ami, je voulais tester une dernière fois votre engagement avec nous. Vous êtes intelligent et vous irez très loin. Je vous félicite, je suis tout content de vous compter parmi nos amis, je vous présente ceux qui sont désignés pour vous accompagner, vous serez leur guide et leur protecteur. Vous serez hébergés dans la ferme avec vos amis. Il est nécessaire que vous appreniez à vous servir d’une arme. Pendant une semaine vous n’aurez à vous occuper que de votre formation d’agent du renseignement.

Je sais que c’est très insuffisant mais c’es assez pour ce que vous aurez à faire. Je sais que vous êtes capable de vous sortir des mauvaises situations. Je ne vous cache pas que vous avez été suivi par nos agents et nous avons vu comment vous vous en tirez d’affaires ».

Abdelhamid observe les cinq militaires allemands, ils n’ont pas le type européen. Ils sont vraiment quelconques et parlent arabe avec un léger accent qui passerait inaperçu en Algérie par son intonation tunisienne. Les jeunes soldats sont adoptés par Abdelamid et ses compagnons. Une somme convenable a été remise à chacun pour ne pas susciter la curiosité des gendarmes et policiers. La semaine passe vite, le retour à Khenchela semble plus rapide que d’habitude. Le car que le groupe a pris jusqu’à El Kef n’a été contrôlé que deux fois, à la sortie de Tunis et à l’entrée d’El Kef. Abdelhamid suit les instructions à la lettre ; un contact est établi dans cette petite ville de frontière. C’est dans une maison de chaume que le groupe se retrouve. De nouvelles instructions sont données par le maître de maison. Des armes, des munitions et de l’argent sont remis aux voyageurs. Les choses sérieuses commencent à partir de cet instant, Abdelhamid frémit au moment où il touche l’arme. Il a un mauvais pressentiment, une appréhension le saisit.

Il a presque envie de tout plaquer mais son engagement et la conviction du devoir sont plus forts que cette peur qui le paralyse l’espace d’un instant. La foi en ce qu’il accomplit lui donne l’audace de défier toutes les épreuves, il repart à la tombée de la nuit évitant les routes fréquentées, prenant par les montagnes, suivant son instinct et ne se fiant qu’à sa connaissance du terrain.

Les trois hommes ont traversé bien des contrées, ils sont à l’orée de Khenchela. Ils se séparent, chacun prend une direction différente, Abdelhamid passe par les abattoirs. Chacun des compagnons d’Abdelhamid est responsable de sa personne, il se prend en charge, on doit éviter les endroits où la présence des autorités est constante.  Une semaine passe, les allemands ne sont toujours pas arrivés, les trois compagnons ne se rencontrent que la nuit pour d’éventuelles recommandations et des directives. Ils remettent ce que chacun a pu glaner comme renseignements utiles à Abdelhamid. A Tunis, Abdelhamid assiste en simple spectateur à la réunion présidée par un officier allemand, il écoute cette langue qui le fascine mais qu’il ne comprend pas. Un plan de la ville de Khenchela est dressé avec tous ses points stratégiques, les compagnons d’Abdelhamid reconnaissent le commissariat, la gendarmerie, la commune mixte, la caserne, la mairie et l’hôpital militaire. Un téléphone représente la poste, tous les bâtiments importants sont mis en évidence. Les fermes environnantes des colons sont signalées par des chiffres que ne savent pas décrypter Abdelhamid et ses compagnons. Tout va pour le mieux jusqu’au jour où la faute est commise ; Abdelhamid remet de l’argent allemand à son plus proche ami commerçant, celui-ci est arrêté, il a commis une bourde impardonnable. Il a montré les billets allemands à un colon. Sous la torture il donne Abdelahamid qui est cueilli en compagnie des deux autres dans la maison qu’il avait louée.

LaghrourAbbès, Athmani Tidjani et Benabès Ghazali assistèrent à l’arrestation du groupe. Jeunes adolescents, ils ont vu le traitement infligé à ces hommes. Les gendarmes et les légionnaires qui procédèrent à l’arrestation n’étaient pas des enfants de chœur, ils s’acharnaient sur Abdelhamid et ses camarades ; les coups pleuvaient. Les rares passants s’agglutinent pour voir le spectacle inhumain qu’offrent les représentants de la force coloniale.
Laghrour et ses amis se mettent en quête d’armes quelconques, même les cailloux manquent.
Des adultes ayant deviné les intentions des adolescents mettent fin à leurs ardeurs en les calmant. Ils ne font pas le poids contre cette trentaine d’hommes armés jusqu’aux dents.
Ils assistent impuissants ; les hommes sont embarqués ou plutôt jetés tel du bétail sans ménagements. Les visages tuméfiés, le sang coulant à flot, Abdelhamid et ses amis ne sont plus que de véritables loques, malgré les coups qui pleuvent, Abdelhamid et ses compagnons adressent de violentes invectives à l’endroit des gendarmes et des légionnaires.

Un avion est passé au dessus de Khangat Sidi Nadji, il a parachuté un groupe d’allemands qui a été pris en chasse par des goumiers de la commune. Un jeune employé, le seul d’ailleurs, ayant de l’ambition à revendre se met en chasse. Encerclés par une trentaine d’hommes, cinq allemands sont arrêtés, ligotés, ils sont remis à l’employé qui essaya de les interroger en vain. Le seul camion du patelin est mobilisé, on y embarqua les cinq prisonniers qui atterrissent à la commune mixte, chez l’administrateur. Le lieutenant, commandant de secteur, les prend en charge, c’est le branle bas de combat. On procède à l’interrogatoire. Ce sont des espions.
Une semaine est passée, un procès a lieu dans la caserne. Les coupables sont jugés et condamnés.

Il n’y a pas de défense, il n’y a pas jugement, il y a réunion pour prononcer une sentence : condamnation à mort, c’est ainsi que l’on traite les traitres. Ce sont des traitres ces algériens alors qu’ils ne sont pas citoyens français. Ce sont des sous hommes que l’on va exécuter, ils ne seront pleurés par personne même pas par leurs parents annonça ce lieutenant colonel venu spécialement de Constantine présider ce tribunal.

Les autorités militaires interdisent aux parents de pleurer leurs enfants, elles ont interdit à Allaoua, le père d’Abdelhamid El Fendri, d’organiser le repas au mort.
Le commissaire de police se déplace lui-même pour donner des instructions fermes à Allaoua El Fendri. C’est un mardi, on annonça l’assassinat des huit personnes, Abdelhamid est mené à coups de crosse jusqu’au souk hebdomadaire, ses compagnons d’infortune l’accompagnent dans cet ultime voyage.

Sa chéchia sur la tête, une chéchia rouge qu’il essaie de maintenir malgré les coups et les bousculades. Il se retourne parfois pour regarder cette foule qui l’accompagne des abords de la caserne au souk. Le souk fait office de stade de foot ball, on y joue le dimanche, on y vend le bétail, on y assassine les braves.
Tournés vers l’est, ils sont attachés aux poteaux, ils voient le peloton se mettre en place. Un lieutenant demande à chacun des condamnés s’il regrette d’avoir trahi la mère patrie, la France qui le nourrit.
Abdelhamid, très mal en point, répond avec courage que la seule patrie qu’il a trahie est l’Algérie : « J’ai trahi l’Algérie parce que je me suis fait prendre, je n’ai pas terminé ma mission, celle de vous voir partir à jamais de mon pays ».

« Tu vas mourir et tu rêves encore, je te laisse le soin de l’emporter avec toi ce rêve, je t’enterrerai avec ». « Non mon lieutenant, mon rêve est si grand qu’il ne peut être contenu dans une tombe. Il est dans tout l’espace. C’est d’ici de cette partie de l’Algérie qu’il s’élèvera au ciel. Ce sera peut-être ce jeune adolescent ». Il désigna du regard un jeune homme qu’il a déjà vu dans la rue le jour de son arrestation.

Abdelhamid est tué, assassiné au pied du Chabord, cette montagne qui a vu tant de batailles, tant d’envahisseurs. Cette montagne qui domine de son imposante masse la ville des hommes, Mascula vibre ce jour là au son de l’appel des hommes libres qui, en l’instant, traverse les montagnes. On chante la mort du héros du moment, on le pleure pendant plusieurs années même Gueroui Mohamed, sénateur dans les années cinquante chantait Abdelhamid El Fendri : « Waldi Hamid khrej men andi. Essabah hazouh, fi camion eddouh.

Houa wa s’habou dharbouh. Fi jal dzair tourkouh. And laboto rebtouh ou berrassasse katlouh ». C’est mardi, jour de souk, que les allemands, Abdelhamid et ses deux compagnons sont passés par les armes. C’est l’exemple que veut donner la France aux algériens, une exécution ou plutôt un assassinat devant une population où des enfants, des adolescents sont spectateurs de l’horreur.

Ils avancent lentement, ils sont précédés par un militaire pour donner la mesure, à pas lents ils s’approchent dans un silence interrompu par le cri de commandement de l’officier. Une grappe humaine pleure en silence, de temps à autre on entend comme un souffle qui s’élève vers le Chabord, témoin de tant de vicissitudes. Ils sont morts ces jeunes qu’une destinée a fait rencontrer quelque part dans ce pays. Ils ne sont pas morts sans avoir crié pour l’un son nom et son origine : « Je suis Mohamed Berbouche de Souk Ahras, khenchelois prévenez mes parents de ma mort ». Amar de Sedrata perd connaissance, il n’a pas le temps de décliner son identité, le coup qu’il reçoit lui fait perdre connaissance.

Abdelhamid harangue la foule du pied du poteau où il est attaché. Le lieutenant Welzer s’approche d’Abdelhamid, il reçoit un gros crachat sur la figure avant même qu’il dise : « c’est moi qui vais te mettre une balle dans la tête pour t’achever tout à l’heure ». Abdelhamid aura le dernier mot : « Je serai mort déjà, vous pouvez faire ce que vous voulez. Je n’aurai plus rien à perdre ». Laghrour Abbès et ses amis regardent la scène sans dire mot. Ghazali pleure en silence, il vient de découvrir le vrai visage colonial.
Il sait désormais que sa vie et celle de tous les algériens ne pèse pas lourd. Jeunes adolescents, ils n’admettent pas l’injustice qui frappe les leurs, ils sont confrontés à une réalité jusque-là tue. Laghrour Abbès qui s’est toujours distingué par ses positions de front envers ce colonialisme constricteur, se tourne vers ses amis avec ce regard où l’on ne décèle plus qu’une colère qu’il ne peut refouler.
 

 * Après avoir occupé des fonctions diverses au Centre National Pédagogique Agricole, Chef de la Valorisation des ressources humaines, Chorfa Miloud, natif de Khenchela, se mit à l’écriture en mettant en scène sa ville et ses habitants. L’écrivain, issu d’une famille d’intellectuels, donna naissance à deux livres « Ode à la marseillaise » et « Le Deuil permanent », le premier sorti en France est épuisé alors que le second sortira
sous peu.

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