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Nationale

26 avril 1957, période de sidna Ramadan et la veille du vendredi Leilet El Kadri

26 avril 1957, période de sidna Ramadan et la veille du vendredi Leilet El Kadri

Cette opération contre l’armée française s’est déroulée au douar Sidi Mohand AKLOUCHE (CHERCHELL), région III, Zone II de la wilaya IV. Le commando Si Zoubir, dont je faisais partie, était composé de trente-six moudjahidine, dont l’âge variait de 17 à 27 ans.

Avant d’intégrer le commando, chacun de nous avait dû passer par l’épreuve probatoire d’une mission de fidaï, consistant à accomplir un attentat spectaculaire en plein jour et en milieu urbain. Ce n’était qu’à ce prix-là que l’on pouvait être ensuite admis dans les rangs d’un commando de l’A.L.N.

Notre chef Si Moussa Kellouaz, ainsi que son adjoint, Si Ahmed Khelassi et Si Abdelkader Chamouni, tous les trois natifs de Aïn-Defla étaient des déserteurs de l’armée française lors de la guerre d’Indochine. Quelque trois ou quatre de nos autres compagnons d’armes avaient effectué leur service militaire, comme Si Braham Brakni, et Si Maamar, de Oued-Djer.

Leurs compétences militaires et leur parfaite connaissance du maniement des armes à feu devaient être d’une très grande et inestimable utilité pour nous autres qui n’avions jamais reçu d’instruction militaire.

Ainsi, le mercredi 24 avril 1957, nous étions sur la route de Cherchell qui monte au sud vers les montagnes du Zaccar. Durant cette journée, l’ennemi ne s’était pas du tout manifesté, si l’on excepte les quelques avions espions que l’on voyait de temps à autre survoler la région. En fin d’après-midi, nous avons regagné nos refuges au douar Hayouna (Cherchell).Un agent de liaison vint nous porter une lettre du Capitaine Si Slimane, qui était le responsable zonal dont dépendait le commando Si Zoubir.

Si Moussa me tendit la missive et me demanda de lui en faire lecture. Celle-ci faisait état des fréquentes incursions des parachutistes français dans le douar Sidi Mohand Aklouche, y débarquant presque chaque jour, pour se livrer aux pires sévices et exactions, semant la terreur parmi les malheureux habitants. Le Capitaine Si Slimane nous donna l’ordre de marcher sur le douar pour attaquer la soldatesque ennemie et mettre fin à ses insupportables agissements contre la population civile.

Après une petite halte de quelques heures au douar Hayouna, nous avons tout de suite pris la direction du douar Sidi Mohand Aklouche, que nous avons enfin pu rejoindre après une dure marche de sept heures. Il était 3 heures du matin et un vent glacial soufflait sur la région. Si Moussa avait tout de suite porté son choix sur un emplacement qui conviendrait pour une éventuelle embuscade. Mais l’ennemi ne se manifesta pas ce jour-là.

Nous avons donc quitté la forêt vers 16 heures pour nous rendre au douar voisin. Les habitants furent étonnés de nous voir, se demandant d’où nous pouvions bien sortir comme ça !… Ils nous firent un accueil des plus chaleureux, et se sont empressés de nous préparer les refuges où nous devions nous reposer.

Nous étions en plein mois de jeûne, et ce jeudi 25 avril 1957 était en fait la veille du vingt-septième jour du mois de ramadan, réputée être Leilat El Kadr (la Nuit du destin). Le moudjahid Si Abderrahmane Sahnoun, d’El Biar – l’infirmier de notre Commando -, nous avait promis de nous régaler en nous préparant une bonne zlabia, dont il tenait le secret de la recette de sa propre mère.

En attendant l’heure du maghrib (coucher du soleil) qui nous permettrait de rompre le jeûne, nous sommes partis nous laver dans l’eau limpide qui coulait au fond de l’oued. Nous étions heureux de cette pause de relâche et de délassement, barbotant dans l’eau comme des enfants, assénant de petits coups de poing sur l’échine de notre cher compagnon Si « Listiklal », qui, impassible sous la pluie de tapes qui s’abattait sur lui, se contentait de nous dire d’un air détaché : « Ne vous gênez pas et faites donc tout ce qu’il vous plaira.

Demain, Incha Allah, je le sens très fort, je vais vous quitter pour un monde meilleur, et je vous devancerai ainsi au Paradis. Car moi, je vais mourir comme chahid, s’il plaît à Dieu. » Mais nous, sans arrêter notre jeu d’enfant, nous lui répondions qu’il ne devait pas trop compter sur ça, car nous allions tous jouir avant lui de l’honneur de la chahâda fî sabîl Allah…

Après le ftoûr (la rupture du jeûne), nous avons pu déguster la succulente zlabia promise par Si Abderrahmane Sahnoun. Nous avons entonné quelques hymnes patriotiques : Min Djibalina, fidaou El Djazaïr, etc. Après quoi, nous avons accompli notre prière en suppliant Dieu de nous faire sortir victorieux de la bataille du lendemain. Si Moussa nous ordonna de prendre quelques heures de repos pour pouvoir être en bonne forme, car la journée suivante risquait d’être très dure et très éprouvante pour nous.

Le vendredi 26 avril 1957, à 2 heures du matin, nous avons quitté silencieusement notre refuge pour aller reprendre notre emplacement de la veille, à quelques centaines de mètres du douar Sidi Mohand Aklouche. Il faisait toujours un froid de canard, car nous n’étions pas loin du littoral et de la route nationale reliant Cherchell à Gouraya.

Ce fut vers 6 heures du matin que nous avons commencé à entendre le ronflement des moteurs des camions militaires, sans cependant parvenir à déterminer exactement de quel côté il émanait. Comme l’endroit où nous étions tenus embusqués se trouvait séparé du douar par une clairière et un champ de blé, nous avons tout à coup aperçu des soldats français, les uns encerclant le douar, alors que les autres, disposés en formation de combat, avançaient dans notre direction.

Nous avons vite compris que nous avions été dénoncés, ce qui en fait n’avait rien d’étonnant, car nous nous étions trop attardés dans le secteur, alors que d’habitude nous ne restions jamais plus d’une journée au même endroit. Le plan d’attaque que nous avions échafaudé devenait donc inopérant, et nous nous retrouvions ainsi contraints par la force des événements à changer rapidement de tactique.

Le soleil se levait à l’horizon, et nous ne pouvions faire face à l’ennemi. Si Moussa, dont le sang-froid et la présence d’esprit étaient incomparables, nous ordonna de nous replier à la hâte. Certes, nous étions tous rongés au fond de nos coeurs par le désir ardent de livrer combat à l’ennemi, sur-le-champ et sans plus tarder, car nous avions l’avantage d’être dans la forêt, alors que l’ennemi se trouvait à découvert.

Mais Si Moussa cherchait surtout à gagner du temps, en attendant de pouvoir adopter une autre position stratégique plus correcte et plus efficace. Une distance de 50 à 60 mètres nous séparait des soldats ennemis, qui avançaient toujours vers nous. Nous pouvions parfaitement percevoir la voix du commandant qui leur hurlait à pleins poumons : « Avancez, avancez, et faites feu à volonté. »

Quand ils commencèrent à nous tirer dessus, nous en fûmes quelque peu inquiets, car, pour notre part, nous n’avions pas reçu l’ordre de riposter. Si Moussa nous ordonna de nous replier sur nos arrières, alors que l’ennemi n’arrêtait pas son offensive. Fort heureusement nous étions dans une forêt très dense, dont les arbres nous assuraient la plus efficace des protections.

Le commandant français n’arrêtait pas de donner ses ordres aux soldats : « Avancez, avancez, tirez ! » Pour tenter de freiner l’élan de la troupe et bloquer sa dangereuse avancée, le moudjahid Si Mahmoud Enemri, de Hammam-Melouane, les arrosa de quelques rafales de sa mitraillette américaine Thomson. En opérant notre repli, nous devions tâcher d’occuper la crête élevée d’une montagne mais pour y parvenir, nous devions traverser un terrain découvert de quelques dizaines de mètres.

Face à nous, l’ennemi avait placé un fusil-mitrailleur, afin de nous empêcher d’accéder à ce point stratégique que lui même projetait d’occuper.
Pour nous couvrir, Si Moussa avait pris position derrière un rocher, et il tirait en direction du fusil-mitrailleur pour le neutraliser : « Vite, vite, nous criait-il, la crête ! » Nous devions agir l’un après l’autre, avec pour unique couverture les tirs de la carabine U.S. de Si Moussa. À notre droite, se trouvaient les paras que nous voyions Se presser pour prendre la crête ; mais le moudjahid Si Tahar avait déjà atteint le sommet de la dite crête, où, après avoir pris position, s’était mis à tirer sur les hommes en tenue léopard avec son fusil Garant pour stopper leur escalade.

Si Tahar les canardait aux cris d’Allahou Akbar, tout en nous encourageant à continuer d’avancer pour le rejoindre : « Avancez, mes frères, nous criait-il, avancez !… » Ce fut ainsi que nous avons tous pu passer sans perdre un seul homme, prenant de vitesse les soldats ennemis, dont nous imaginions la rage, la déconfiture et l’humiliation d’avoir lamentablement échoué à nous couper la seule voie de repli qui s’offrait à nous…

Sur cette crête se trouvaient trois pitons rocheux, s’élevant à quelque 10 mètres l’un de l’autre. Comme nous étions répartis en trois groupes de 11 combattants chacun, Si Moussa avait placé un groupe sur chaque piton. Nous avons ainsi pris nos places avec beaucoup de calme, prêts à affronter l’ennemi et à en découdre avec lui. Notre position dominait tout le terrain, et nous pouvions surveiller tous les mouvements de la soldatesque française. Il y &avait là le 29e Bataillon de Tirailleurs, dont la base se trouvait à Fontaine-du-Génie (actuellement Hadjrat Ennous) : à droite les soldats martiniquais et sénégalais, à gauche les parachutistes.

À partir de notre nid d’aigle, nous observions avec beaucoup de sérénité et sans la moindre peur au cœur l’agitation qui régnait dans les rangs de l’ennemi, qui s’apprêtait à nous attaquer.
Il n’était guère que huit heures du matin, une heure trop précoce pour nous, ce qui ne pouvait être à notre avantage dans le feu de l’action. Nous aurions souhaité être dans l’après-midi pour pouvoir ensuite nous replier à l’approche de la nuit.

Cependant, en dépit de ce lourd handicap, nous étions joyeux, car Dieu nous avait offert l’occasion de cette journée doublement bénie à nos yeux pour combattre et mourir en martyrs un vendredi, jour sacré de la semaine, et qui plus était coïncidait cette fois avec le vingt-septième jour du mois de sidna ramadân, mois de la première révélation du Saint Coran… ! Nous avons tout de suite entonné Min Djibalina, puis nous sommes passés aux adieux mutuels, nous pardonnant nos offenses et nous souhaitant chacun le martyre, nous nous donnions rendez-vous au Paradis.

Notre frère Si « l’Istiklal », qui nous déclarait toujours qu’il serait le premier d’entre nous à tomber en martyr et à entrer au Paradis, était certes le plus joyeux de nous tous. Nous lui avions collé le sobriquet de « l’Istiklal » (l’indépendance), à l’occasion d’une discussion que nous avions eue sur l’avenir de notre pays.

Si Tayeb Benmira — c’était son vrai nom ! — ne parvenait pas à saisir le sens du mot Istiklal (indépendance), qui était pour nous le but ultime que nous avions entrepris d’atteindre lorsque nous avions quitté nos foyers et nos familles pour prendre les armes contre le colonialisme… Très sincèrement, sans plaisanterie ni feinte de sa part, Si Tayeb Benmira nous avait demandé de lui expliquer le sens de ce mot, qui nous tenait tant à coeur. Nous lui avions alors dit : « Lorsque nous aurons chassé le colonialisme français et son armée, le peuple algérien retrouvera son indépendance et sa liberté. »

Si Tayeb, qui ne comprenait toujours pas notre acharnement à parler d’indépendance, nous répondit : « Moi, je combats pour mourir en tant que martyr dans le Sentier de Dieu et non pas pour votre indépendance ! » Voilà comment il avait écopé du sobriquet de Si « l’Istiklal ».

Comme une partie des soldats français se trouvant sur notre flanc droit avait reçu l’ordre d’avancer et de nous attaquer, Si Moussa réagit à cette initiative de l’ennemi en ordonnant au chef de groupe Si Larbi, d’El Attaf, de descendre prendre position sur un talus situé à une dizaine de mètres à l’aplomb de notre position.

Il lui recommanda de laisser approcher le plus près possible les soldats avant de se mettre à leur tirer dessus et de ne pas entreprendre d’assaut (el-houdjoum) en aucune manière, car il devait se replier sur sa position initiale ; immédiatement après avoir tiré sur la première vague des soldats martiniquais et sénégalais, chair à canon privilégiée de l’armée française…
Le changement de position du groupe de Si Larbi ayant échappé aux soldats ennemis, ces derniers avançaient toujours, pour être soudain accueillis par un feu nourri.

Des dizaines de soldats tombèrent morts. Les blessés, râlaient de douleur, désespérément traînés par le col ou les pieds par leurs congénères. Pris d’affolement devant cette attaque inopinée, un Martiniquais blessé, s’était mis à ramper, tout en continuant à tirer avec son fusil-mitrailleur. Surpris et paniqués, les soldats pensaient que les moudjahidine allaient passer à l’assaut dans le but de récupérer l’armement, comme ils en avaient l’habitude. Tout de suite après cette attaque éclair, le groupe de Si Larbi avait regagné sa position sur la crête.

Le silence qui suivit était total, l’ennemi ne bougeait plus, cherchant la solution pour pouvoir nous déloger. Les soldats français avaient sous-estimé notre force de frappe et notre volonté de résistance.

Croyant sans doute n’avoir affaire qu’à une poignée de moussebiline armés de vieux fusils de chasse et de pétoires usées au tir peu sûr, voilà donc qu’ils avaient droit à un beau comité d’accueil avec armes automatiques ! L’ennemi se trouvait acculé à changer de tactique, après avoir essuyé ce cuisant revers. Pendant ce temps-là, tout heureux de notre avantage, nous restions décidés à combattre jusqu’à notre dernière goutte de sang.

À notre gauche, des dizaines de soldats nous faisaient des signes en criant : « Nous sommes des soldats algériens musulmans, nous voulons nous joindre à vous, pour combattre avec vous les militaires français. »

C’étaient des harkis. Si Moussa leur a répondu : « Avancez donc ! Si vous avez de bonnes intentions et la volonté d’être avec nous nous ne vous tirerons pas dessus. »

Si Moussa qui, bien sûr, avait flairé la ruse des harkis, nous ordonna de nous retourner tous et d’ouvrir le feu sur ces traîtres, sans cependant faire usage des armes lourdes (les mitrailleuses), pour ne pas dévoiler à l’ennemi nos capacités réelles. Au signal de Si Moussa, nous avons ouvert le feu. Les tirs de nos trois groupes furent instantanés et durèrent à peine quelques minutes. Les harkis surpris furent foudroyés sur place, et ceux qui n’avaient pas été atteints, s’empressèrent de prendre la fuite, abandonnant derrière eux leurs morts et blessés. C’était là un châtiment bien mérité pour ces ignobles traîtres.

Le silence revint s’installer de nouveau, pesant lourd dans l’atmosphère matinale. Ayant évalué nos forces, l’ennemi s’était finalement convaincu qu’il était aux prises avec un commando, sans pourtant arriver à nous identifier et à nous situer exactement. Les officiers réfléchissaient au moyen le plus sûr de nous déloger de la montagne. Les deux tentatives, qu’il fit pour cela, furent, on l’a vu, de lamentables et désastreux échecs.

Les soldats sénégalais et martiniquais qui se trouvaient sur notre droite ont été repoussés par le groupe de Si Larbi. Quant aux harkis qui voulaient nous avoir par une ruse, la haine implacable que leur trahison nous inspirait à leur égard s’était révélée sans pitié : les tirs que nous leur destinions étaient d’une précision cruelle. Je les vois encore tressauter sous l’impact des balles, s’élever en l’air comme des pantins désarticulés, avant de retomber, alors que leurs âmes pourries avaient déserté leurs carcasses.

Je mentirais si je disais que la mort horrible de ces traîtres, tortionnaires de leur peuple, nous causait le moindre remord ou chagrin.
L’ennemi s’était décidé à aller installer son P.C. un peu plus loin, avant de rameuter l’aviation par radio. Pendant quelques minutes deux bombardiers B26 survolèrent la zone de combats, sans cependant pouvoir larguer leurs bombes sur nous, car il y avait grand risque qu’ils ne touchent ceux des soldats français dont les positions étaient dans le voisinage de notre Commando.

De plus, ils ne pouvaient voler à basse altitude, à cause de la mauvaise visibilité et du risque de collision avec la montagne, sans compter qu’ils redoutaient d’être abattus par nos tirs. Les avions B26 s’étant, en l’espèce, révélés tout à fait inopérants, étaient repartis vers leur base pour être remplacés par deux avions T6 Morane (Jaguar) qui n’arrêtaient pas de survoler nos positions.

Si Moussa nous ordonna de nous tenir prêts à faire face à l’attaque des avions chasseurs, ordre qui s’adressait tout particulièrement aux servants des fusils-mitrailleurs, Si Maamar et Si Benaïcha, qui étaient munis de FM Bar américains, et Si Tayeb, qui disposait d’une mitrailleuse .30 américaine.

Les avions chasseurs commencèrent à descendre sur nous en piqué. Sur ordre de Si Moussa, l’arme à l’épaule, nous nous étions mis à tirer sur les deux avions qui tournoyaient au-dessus de nous,  nous attaquant à la roquette, sans cependant pouvoir nous atteindre, car nous étions bien couverts par les rochers.

Comme les pilotes avaient amorcé un grand virage et s’apprêtaient à revenir de nouveau décharger sur nous leurs ogives meurtrières, Si Moussa cria à l’adresse des servants des pièces lourdes : «À vous, tirez ! tirez !» Très rapidement, Si Maamar, Si Benaicha et Si Tayeb se sont dressés comme un seul homme, pour ajuster leurs tirs sur les T6. Pris de court par cette parade éclair tout à fait inattendue de notre part, les deux pilotes n’eurent pas le temps de réagir, car en fait l’ennemi ignorait que nous disposions d’armes lourdes.

Les deux appareils étaient touchés : le premier, qui avait pris feu, ira s’abîmer dans la mer, tandis que le second, s’écrasera beaucoup plus loin. Nous ne tenions plus de joie : abattre deux avions représentait à nos yeux un exploit de la plus haute importance, une prouesse dont nous étions fiers et heureux, en dépit de l’encerclement où nous nous trouvions.

Bien que nous nous soiyons dangereusement exposés en tirant sur les appareils ennemis, grâce à Dieu, les roquettes qu’ils avaient tiré sur nous n’ont pas pu nous atteindre.

C’était un spectacle inédit : les habitants des douars du voisinage, qui suivaient le déroulement des hostilités, n’arrivaient à en croire leurs yeux. La destruction des deux avions, nous a donné droit aux encouragements et aux youyous des femmes. «Allah Yansarkoum Ya El moudjahidine.» (Que Dieu vous donne la victoire, ô vous les moudjahidine), nous criait-on de partout. Car nous venions de gratifier la toute-puissante armée française d’une cinglante leçon de bravoure, de courage, de sacrifice et de foi dans la justesse de la cause défendue, réduisant les brillants officiers de «Madame la France» à contempler, bouche bée de stupéfaction et d’incrédulité, un douloureux spectacle aérien.

L’unique solution qui s’offrait à l’ennemi était de se résigner à faire de nouveau appel à d’autres avions. Entre-temps, un calme absolu, un silence lourd et total s’était mis à peser sur le théâtre des opérations, et la présence de centaines de soldats qui nous environnaient n’arrivait pas à en dissiper la pesanteur. Si nous étions les plus forts, c’était parce que notre combat était juste, la bénédiction de Dieu le Tout-Puissant et sa protection nous étant acquises, en raison de la grande foi que nous avions en lui. 

Quelques minutes après, quatre Morane T6 se pointaient à l’horizon pour venir nous attaquer de face. Si Moussa nous demanda de nous préparer à supporter le choc, en tâchant de bien nous abriter derrière les rochers. Les quatre avions nous survolaient, l’un se présentant directement face à nous, l’autre derrière nous, le troisième sur notre gauche et le quatrième à droite.
Les chasseurs grondaient dans un vacarme d’enfer qui mettait nos nerfs à rude épreuve, n’arrêtant pas de décrire des cercles au dessus de nos têtes.

On imagine l’insupportable torture à laquelle nous nous trouvions ainsi soumis de la part d’un adversaire qui savait pertinemment qu’aucun être humain, si courageux et fort fût-il, ne pouvait résister très longtemps à un traitement aussi monstrueux sans perdre la tête au bout du compte.

Nous étions de plus soumis au tir des mitrailleuses et au lancement des roquettes à un rythme acharné de la part des pilotes, qui, craignant de subir un sort identique à celui de leurs malheureux prédécesseurs, s’évertuèrent à ne pas trop s’exposer aux tirs de Si Maamar et Si Benaïcha. Nous étions dans une situation intenable. Si Moussa cherchait une solution pour éviter ce déluge de feu en opérant éventuellement un repli en catastrophe qui mettrait en échec la nouvelle tactique adoptée par l’ennemi.

Le temps était brumeux, nous étions très près du littoral, et seul un changement de temps était capable de nous sauver. Dans nos esprits et du plus profond de nos cœurs, nous implorions Dieu avec ferveur en ce jour de ramadan pour qu’il nous préserve et nous débarrasse de l’aviation ennemie. Quelques minutes plus tard, la montagne se trouva miraculeusement enveloppée par un brouillard épais comme un tapis, qui nous a masqués aux appareils ennemis. Dieu le Tout- Puissant avait exaucé nos prières ! Profitant de cette prodigieuse aubaine, Si Moussa nous ordonna de décrocher en vitesse, pour nous replier en arrière en longeant le flanc de la montagne. 

Il était midi et, en masquant les rayons du soleil, le brouillard avait assombri la montagne et ses environs. Subitement, je ne sais comment, j’ai glissé et me suis retrouvé dans le ravin, mais j’avais pu, dans ma chute, me raccrocher à une branche d’arbre. Voyant ensuite Si Braham Brakni passer devant moi, je l’ai hélé et  prié de m’aider à remonter sur le sentier.

Mais juste au moment où il se penchait vers moi en me tendant la main, le brouillard s’était dissipé, ce qui permit au pilote de l’un des quatre T6 de nous repérer, et de venir droit sur nous. Si Braham s’est jeté de côté pour se mettre à couvert, tout en me criant : «Si Cherif, laisse-toi tomber!» Je lui répondis que mon point de chute était trop profond, mais il m’a répliqué que je n’avais pas d’autre choix que de me laisser choir sans plus tarder. Effectivement, le pilote venait directement sur moi.

J’ai alors lâché la branche à laquelle je me retenais, pour aller atterrir quelques mètres plus bas au fond du ravin, secoué et endolori, mais parfaitement sain et sauf, moi qui redoutais d’avoir les os des jambes rompus ou fracturés, après une chute aussi périlleuse.  Grâce à Dieu, je m’en étais tiré avec beaucoup plus de peur que de mal, et, à partir de mon point de chute, j’ai vu exploser des roquettes juste à l’endroit où je me trouvais quelques secondes plus tôt… 

Je me suis précipité pour aller rejoindre mes compagnons. Nous nous trouvions en situation de grand danger au fond de l’oued, où nous courions à fond de train, en nous efforçant d’aller en zigzag pour tant soit peu contrecarrer le tir des pilotes des chasseurs T6 qui nous traquaient et nous attaquaient à la roquette.  Nous poursuivions notre course, la bouche et la gorge sèche et les poumons en feu. 

La soif commençait à nous torturer sérieusement, d’autant qu’en raison des obligations rituelles du jeûne, nous n’avions rien bu ni mangé depuis le commencement du jour. N’en pouvant plus, quelques-uns d’entre nous avaient dû se résoudre à avaler quelques gorgées d’eau qu’ils puisèrent avec leurs paumes au fond du lit de l’oued — chose qui, comme chacun sait, est tout à fait licite aux yeux de l’Islam, à charge pour celui qui s’autorise de le faire de récupérer en accomplissant un autre jour de jeûne après la fin du mois de ramadan.

Cependant, les autres compagnons ont refusé de rompre le jeûne, même s’ils en souffraient. Profitant de l’appui que leur apportait la chasse aérienne, les soldats français nous poursuivaient toujours.Soudain, notre frère Si «l’Istiklal» tomba, atteint au ventre par une roquette.

Comme il était très grièvement blessé, nous n’avons pas pu le transporter. Nous aurions bien souhaité le secourir, mais les circonstances ne nous le permettaient pas.  Si «l’istiklal», très conscient, nous disait : «Je vous le disais bien hier, n’est-ce pas, que je vous quitterais aujourd’hui, pour entrer avant vous tous dans la Djenat El Firdaws (le Jardin du Paradis ?» Son visage rayonnait de cette béatitude suprême qui, au moment de la mort, s’empare des Bienheureux.

Il continuait à parler, nous disant : «Prenez mon arme, et tâchez de transmettre mon salut à tous nos autres compagnons. Encore une chose : s’il vous arrive un jour d’être de passage dans le douar Mira, à Theniet El Had, allez donc saluer de ma part les gens de ma famille, et n’oubliez pas de faire la bise à ma fille au nom de son papa. Maintenant, allez-vous en vite et laissez-moi mourir !» 

L’ennemi nous talonnant, nous n’avons pas eu d’autre choix que de déposer notre compagnon dans un endroit camouflé. Les dernières paroles de ce chahid furent : «Pressez-vous donc de fuir. Vite, vite, partez, mes frères, adieu et ne vous en faites pas pour moi. Ne vous disais-je donc pas que je vous devancerai au paradis?» En principe, nous n’abandonnions jamais nos martyrs sur le terrain. Nous les enterrions dans un endroit discret.

C’était bien la première fois que nous l’avions fait, car nous n’en avions matériellement pas le temps nécessaire pour donner une sépulture digne et convenable à notre étonnant héros et martyr. Les larmes aux yeux et le cœur en peine, nous avions fait nos adieux au brave et courageux Si Tayeb Benmira, dit Si l’Istiklal.  Passé ce moment d’émotion intense, nous avons repris notre course pour rejoindre nos compagnons.

Aux environs de 16 heures, Si Moussa nous ordonna de sortir de l’oued pour aller prendre position dans un point stratégique où nous serions en situation privilégiée, tant pour faire face à l’aviation qu’aux soldats français, qui continuaient de nous donner la chasse.

Avant même que ne nous y installions et y placions nos mitrailleuses, nous avons vu que les pilotes des T6, ayant d’instinct senti l’avantage que nous procurait notre position nouvelle, refusèrent de nous approcher, redoutant de se faire tirer comme des canards sauvages. Les soldats français rebrousseront également chemin, car la nuit commençait à étendre son voile d’obscurité. 

Les habitants qui ont suivi le déroulement de notre combat ont applaudi, devant la subite volte-face de l’aviation. La bataille de Sidi Mohand Aklouche, qui fut à notre avantage le plus complet, avait ainsi duré du petit matin jusqu’au soir.

Un commando de l’A.L.N. composé d’une poignée de valeureux moudjahidine, commandés par un chef sage, courageux et hautement expérimenté, avaient réussi à tenir tête et à mettre en échec des milliers de soldats français, appuyés par des appareils de chasse, dont deux devaient être détruits. Après cela, nous nous sommes dirigés vers un douar proche où des refuges avaient été préparés à notre intention.

Nous y fûmes accueillis très chaleureusement par la population qui, de loin, avait pu suivre en direct toutes les péripéties de cette mémorable bataille.  Une heure après, Si Moussa désignera trois moudjahidine en les chargeant d’aller ramener le corps de Si «l’Istiklal» qui gisait au fond de l’oued.

Ayant rencontré des civils en cours de route, ces derniers leur apprendront que les soldats français qui nous poursuivaient avaient découvert Si «l’Istiklal» agonisant à l’endroit où nous l’avions laissé. S’adressant à lui, un lieutenant français lui lança : «Alors, sale fellaga, on t’a bien eu !»

Dans un ultime et surhumain effort, Si «l’Istiklal» aura le courage et la force de se redresser sur ses genoux pour cracher sur l’officier français, qui, fou de rage et d’humiliation, l’acheva en lui tirant trois balles à bout portant.
Dès que les soldats français furent partis, les civils l’ont enterré. Si «l’Istiklal» aura ainsi été jusqu’au bout de son idéal. Heureux les Martyrs comme lui pour lesquels seule la mort au combat est une vraie vie… !

C’était un moudjahid simple et entier qui ne vivait que pour sa foi et son idéal d’accéder au Paradis et rien d’autre.
La vie et la mort exemplaires de ce saint homme ont laissé en nous tous, qui l’avions connu et apprécié, des traces indélébiles.  Ainsi, dans la grande bataille de Sidi Mohand Aklouche, qui eut lieu le vendredi, vingt-septième jour du mois de ramadan, coïncidant avec la Nuit du Destin (Leilat El Kadr), nous avons pu avoir le dessus sur un nombre impressionnant de soldats français.

À un certain moment, cernés de toutes parts, nous nous trouvions certes dans une situation alarmante, tout à fait désespérée et sans issue. Mais Dieu, qui entend et voit tout, a eu pitié de notre faiblesse, il a exaucé nos prières, et ne nous a pas abandonné à la merci de l’ennemi français et de ses ignobles supplétifs.

Ce sont là des miracles de l’intervention divine au secours de ceux qui combattent sincèrement pour le triomphe de sa cause et de sa parole. L’ennemi, qui, comme à son incorrigible habitude, pensait n’avoir affaire qu’à un petit groupe de moussebiline dénués d’armes automatiques, s’était finalement trouvé aux prises avec des moudjahidine équipés d’un armement moderne, qui avaient pu repousser deux puissantes offensives qu’il avait lancées contre eux, laissant sur le carreau plusieurs morts et blessés, sans compter, comble de toutes les pertes essuyées ce jour-là, la destruction de deux avions de chasse T6.

Les soldats français avaient pu constater aussi qu’il avaient affaire aux combattants du célèbre commando dont le chef était le chahid Si Zoubir (Tayeb Souleïmane).
Les armes lourdes automatiques utilisées ce jour-là par notre commando avaient été récupérées lors de l’embuscade qui eut lieu le 9 janvier 1957 à Tizi-Franco (BeniMenacer), et qui consistaient en ce qui suit : – une (01) mitrailleuse type américain 12/7 ; – une (01) mitrailleuse type américain 30 ; – deux (02) fusils-mitrailleurs type FM Bar ; – plusieurs fusils type Garant ; – ainsi que divers autres types d’armements (carabines américaines, mitraillettes MAT 49, pistolets), des caisses de munitions et de grenades, etc… 

Les éléments de l’armée française n’ignoraient pas la redoutable réputation de notre commando dans toute la région, sachant parfaitement au contraire qu’il était à de nombreuses reprises sorti victorieux d’engagements avec des troupes d’élite françaises. 

La bataille de Sidi Mohand Aklouche aura ainsi coûté de grandes pertes à l’armée française : plus de 64 morts et des centaines de blessés, ainsi que 2 avions de chasse T6 Morane (Jaguar) abattus.  De notre côté, nous déplorions un mort seulement, le très valeureux chahid Tayeb Benmira, dit Si «l’Istiklal», et deux blessés. Nous avions infligé ainsi une cuisante défaite aux soldats français et à leurs larbins harkis, goumiers et autres tirailleurs sénégalais et martiniquais.

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