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Nationale

Vendeuses en boutique, les nouvelles «esclaves»

Vendeuses en boutique, les nouvelles «esclaves»

De nombreuses jeunes vendeuses non déclarées à la sécurité sociale travaillent dans des conditions pénibles : dépassement du temps de travail, atteinte à la vie privée, harcèlements, pratiques managériales abusives, salaire bas. Elles se comptent par milliers et se disent de véritables « esclaves » d’un travail intenable.

Au chômage pendant de longues années ou dans une situation sociale vulnérable, ces vendeuses en boutique, âgées entre 18 et 40 ans et en majorité universitaires ou diplômées, ont été contraintes d’accepter de travailler dans des conditions parfois inhumaines.

Elles travaillent jusqu’à 12 heures par jour dans des boutiques de luxe ou dans les nouveaux quartiers commerçants des grands villes comme Alger, Sétif, Oran ou Constantine. Elles perçoivent, en contrepartie, seulement 12 000 DA mois. Pis encore, elles ne sont pas déclarées à la sécurité sociale, privées de leurs droits professionnels.

En plus, elles ne sont pas toujours bien traitées. Qui sont ces jeunes filles, les nouvelles « esclaves » du XXIe siècle ? Ce sont des étudiantes ou des chômeuses qui cherchent un travail pour subvenir à leurs besoins, quel que soit le salaire, et parfois de jeunes mamans, des veuves ou des divorcées contraintes de faire aux aléas du quotidien.

Comment travaillent-elles ? Pourquoi ont-elles accepté un tel salaire ? Et pourquoi les pouvoirs publics ne sont-ils pas intervenus pour « libérer » ces jeunes vendeuses des « esclavagistes » que sont leurs employeurs ?

Nous allons aborder dans ce petit reportage effectué sur plusieurs semaines un phénomène de société qui, malheureusement, a pris de l’ampleur en Algérie et dont des jeunes filles sont les victimes.

Elles sont principalement jeunes que l’on retrouve dans les boutiques de luxe, des magasins de vêtements féminins, des centres commerciaux, dans les restaurants chics, dans les pizzerias et même dans des magasins de vente de meubles et d’électroménager. Parfois, le luxe est loin d’être leur lot.

Elles sont aussi derrière des garrottes ou de petites boulangeries. Notre reportage a ciblé de plusieurs magasins implantés à Alger, Constantine, et à Oran (Akid Lotfi) suffisamment révélateurs d’une triste situation, d’un véritable « esclavagisme ».

Nous avons pu avoir le témoignage d’une vingtaine de jeunes filles exerçant dans ces commerces. Linda, 24 ans, travaille dans un magasin de vêtements pour femmes dans le nouveau quartier d’Akid Lotfi sur les hauteurs d’Oran où est situé l’hôtel « le Meridien » à Oran.

Elle n’a pas réussi dans ses études. Elle se retrouve forcée à subvenir aux besoins de sa famille dans ce célèbre magasin du centre du quartier qui côtoie les restaurants et cafés avec terrasse. Elle travaille, dit-il, dans le rayon sous-vêtements pendant 12 heures, avec une seule pause, à partir de 9h00. 

« Le magasin ne désemplit jamais tant le quartier Al Akid est très animé à longueur de journée et souvent le magasin ferme au delà de 21h00 pour satisfaire les clients retardataires ». Le magasin assure le transport le soir, mais les conditions de travail sont pénibles et aucun moyen de se reposer, encore moins se nourrir tant le patron nous surveille via des caméras. Rares sont celles qui restent longtemps depuis l’ouverture de ce magasins il y a cinq ans.

A la rue Didouche-Mourad, à Alger. Bachira serveuse dans une pizzeria, âgée de 28 ans, est originaire d’Oum El Bouaghi. Narimane, une jeune maman de 26 ans, divorcée il y a quelques temps, travaille dans magasin de vente d’électroménager à Kouba. En face de ces trois jeunes filles, la jeune Karima, résidant à Ain Bénian, aujourd’hui âgée de 30 ans, a exercé pendant 7 ans dans un dégraissage.

Durant sept ans, elle avait été payée 8 000 DA, cela bien sûr sans qu’elle soit déclarée aux assurances, avant qu’elle ne décide de s’arrêter depuis qu’elle est tombée malade. Enfin, la jeune Samira, âgée de 28 ans, aujourd’hui vendeuse dans une boutique de vêtements, est rémunérée selon ses compétences.

En d’autres termes, de chaque pièce vendue elle tire sa marge bénéficiaire fixée par l’employeur à seulement 5%. Selon Samira, la moyenne de sa « paye » tourne autour de 10 000 à 12 000 DA/mois. Les cas de ces cinq jeunes filles témoignent de plusieurs milliers d’autres qui vivent la même situation. 

« Cherche vendeuses qualifiées », des affiches partout

Notre périple a pris le départ à Alger-Centre. Ici, les grands boulevards sont pleins de monde. Et qui dit boulevard dit grands magasins. Dans ce grand espace, des va-et-vient de gens ne s’arrêtent jamais.

Des milliers de personnes sillonnent les rues d’Alger-Centre à la recherche de boutiques proposant de grandes marques de parfums, de vêtements, d’électroménager, de bijoux, de montres.

Il y en a même qui aiment prendre une petite pause pour prendre un hamburger avec une bouteille de limonade fraîche entre amis, en solo, en famille ou en couple. En face d’eux, des affiches sont placardées sur les murs et les vitrines de magasins, sur lesquelles on peut lire « cherche vendeuses qualifiées ».

En effet, les propriétaires de magasins cherchent de jeunes vendeuses, dynamiques, belles et capables de travailler de longues heures sans rechigner, tout ça pour un salaire ne dépassant pas les 12 000 DA/mois. Les propriétaires de boutiques préfèrent plutôt des jeunes filles de 18 ans pour devenir serveuses ou vendeuses, et ce, à bas prix.

Et c’est à partir de là que notre enquête a commencé. A la première boutique visitée, la première image qui vous frappe c’est la présence, en force, des jeunes vendeuses. Elles vous accueillent chaleureusement avec un large sourire, mais tout cela a un prix, bien sûr. Comment ? Les jeunes vendeuses doivent à tout prix se montrer très accueillantes, d’ailleurs il s’agit là de consignes du propriétaire. Une fois l’accueil fait, place aux choses sérieuses.

Le client sera gâté. Il sera « accompagné » par une vendeuse ou, si le client se montre intéressé d’acheter un ou des articles dont les prix sont très chers, par deux vendeuses.

C’était le cas lorsque nous avons demandé à l’un d’entre elles de nous montrer un pantalon turc de couleur rouge avec un pull de la même couleur, dont les prix tournaient autour de 3 500 et 3 700 DA. Une fois l’essai positif, nous nous sommes dirigés vers la caisse pour payer les deux vêtements.

C’est à ce moment-là que les deux vendeuses se sont disputées pour avoir leur « marge bénéficiaire ». En fait, dans cette boutique de vêtements, les vendeuses perçoivent leurs gains à partir des ventes qu’elles ont réalisées.

Combien gagnent-elles ? Une question que nous avons posée aux deux vendeuses, mais elles ont refusé de répondre, car craignant les représailles de leur recruteur. Elles risquent d’être renvoyées, nous murmure-t-on.

Toutefois, certains nous ont dit qu’il s’agissait, souvent, de 5% de marge bénéficiaire qui reviennent à chaque vendeuse ayant traité avec un client pour lui vendre un article de vêtement.

Des serveuses et vendeuses maltraitées par leurs employeurs
Non loin de cette boutique, dans un autre magasin les vendeuses paraissent très jeunes, certaines à peine âgées de 18 ans. Linda, une jeune étudiante à l’ITFC de Ben Aknoun, a accepté de répondre à nos questions.

Venue tout droit de Guelma, âgée de 23 ans, elle s’est retrouvée seule pour subvenir à ses besoins, étant donné que son papa est mort voilà déjà plus de trois ans. Et pour cela, elle est devenue vendeuse dans cette boutique, malgré un salaire minable de 12 000 DA.

Le plus grave c’est qu’elle n’est même pas déclarée aux assurances. Et en plus de toutes ces peines, elle est forcée de travailler de 8H00 à 18H00. Elle n’a droit qu’à une demi-heure de pause, le temps pour elle de prendre un sandwich, très rapidement.

« Ecoutez mon frère c’est ça « El Kmach, adi wela khali », explique-t-elle. Avant d’ajouter : « Avec ces 12 000 DA ajoutés à ma bourse, je peux au moins respirer un peu, question de manger ce que je veux et parfois d’acheter quelques vêtements, des maquillages, bien entendu les moins chers du marché ». En nous livrant ses peines, la jeune Linda ne pouvait dissimuler ses larmes.
« Donc, vous vous sentez esclave quelque part ? ».

« Oui, bien sûr. Parfois, je sens que je suis différente des autres filles. Différente, surtout lorsque mon employeur me traite comme telle devant les clients », répond la demoiselle. Nous avons quitté Linda, mais nous lui avons promis de revenir. En descendant le long de la rue Victor-Hugo pour rejoindre la rue Hassiba-Ben Bouali, nous avons fait une halte dans une pizzeria, là où plusieurs serveuses travaillent sans relâche devant une foule nombreuse de clients.

Ici, quatre serveuses, toutes des jeunes, paraissent fatiguées, mais cela ne les empêche de se montrer dynamiques, car la journée est encore très longue. C’est le cas de Bachira, âgée de 28 ans, originaire d’Oum El Bouaghi. Elle a défié la vie, avec son courage, pour s’installer à Alger et devenir serveuse dans cette pizzeria.

Elle était contrainte d’abandonner ses études et de se consacrer au « boulot », surtout qu’elle est la fille aînée de sa petite famille. Aujourd’hui, elles sont plus de 5 000 filles, vendeuses ou serveuses, à affronter l’« esclavagisme » dicté par les employeurs.

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