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Op-Ed

Une marche vers un dissensus démocratique?

Les bourgeons n’étaient pas encore sur les arbres. Lorsqu’ils ont percé, personne ne les a remarqués mais on a compris que quelque chose a changé depuis une certaine journée.
Une journée qui, comme les précédentes s’ouvrait sur le triste ordinaire des gens. Le soleil toujours aussi railleur et aussi indifférent aux heures inutiles, lourdes et pesantes qui tiennent Alger fermement enchainée à son naufrage quotidien.

Brusquement, tous les murs que compte la ville se mirent à vibrer, traversés par d’impromptues clameurs. Alger bougeait à faire rompre ses façades rongées par l’usure du temps et décaties par le mépris de ses maitres insolents qui lui préféraient les atours des capitales européennes du luxe et du bon vivre.

Les redoutables systèmes de vigilance émoussés ne purent détecter en profondeur ces imperceptibles signes avant-coureurs de changement de l’humeur de la gisante.

On n’attendait pas ce mouvement invasif ; en tout cas, pas au beau milieu des préparatifs certes sans entrain de la tiède kermesse électorale.

On s’attendait au pire à quelques facéties pour le printemps mais pas à une déferlante de cette nature.

Des milliers de bras hiératiques brandis vers le ciel, ils se mirent en ordre de marche et bouchèrent bientôt chaque mètre carré, aussi loin que pouvait porter l’œil nu qui fut repu jusqu’à la sidération.

Il ne s’agissait plus d’une furie en convulsion, ni d’une grogne passagère mais d’une colère blanche qui articulait désormais des mots sortis d’un bréviaire de révolutionnaires.

La chape de plomb effritée n’a pas supporté l’onde de choc.

On en tirera néanmoins, quelques premiers utiles réaménagements, quelques remue-ménages et quelques cruelles conclusions. L’affaire est apparemment toujours en cours.

Les marcheurs eurent l’instinct premier de rassurer ceux d’ici et ceux d’ailleurs de la non-violence de leur démonstration de colère.

Ils se cramponnaient au pacifisme de leur marche comme à une bouée de salut.

Surtout pas de triumvirat à la romaine pouvait-on entendre partout.

Les aliénés de toujours qui avancèrent enchainés ne cherchaient pas à se desceller de leur vital rocher. Ils voulaient seulement qu’on l’humanise, qu’on consente les justes doses de moralité et de confiance dans ces inextricables liens qui les feraient alors, collectivement et individuellement une nation dans un pays qui redeviendrait attachant. N’était- ce pas sa vocation originelle ?

Que racontent ces marches ?
– Que la persistance des attroupements sans tête a révélé l’exercice impossible de l’opposition revêtue de ses lettres de créances. Encore embourbée dans des préalables empoisonnés prématurément mis en avant, en ordre dispersé à mesure que la foule se massifie. Une partie pourtant prometteuse il fut un temps, a préféré convoler dans une incomplète entreprise d’intercession afin de boucler ses bilans annuels, une autre plus aisée excelle toujours dans l’entrisme favorable à ses investissements d’expansion, une autre se contente de pousser des cris d’orfraie dans des espaces insonorisés, une autre  est toujours aux prises avec un legs embarrassant, la doyenne quant à elle, la plus expérimentée a du mal à se dépêtrer entièrement de l’agenda du pouvoir et de départager ses nombreux ayants-droits.

Chez les « tranquilles indépendants » lorsqu’on a une situation au soleil ou une confortable rente, il est plus que préférable de laisser passer son tour de partir au charbon.

Résultat, l’informel capte l’opposition clandestine qui fait souvent carton plein chez la jeunesse.

– Qu’en marchant d’un pas, de tous leurs pas, la masse a donné ce coup de pouce inouï, à une partie du Diwan qui, tant que le fer était encore chaud, a fait basculer l’équilibre des forces internes à son avantage. Mais pas que puisque le peuple a longuement ovationné l’exploit.

La redistribution des cartes finalisée, la voie se dessinait enfin assez dégagée pour planter la nouvelle Algérie.

Fumons entre semblables le calumet de la paix, les autres peuvent toujours bouder si tel est leur caprice.

Une année après l’élection d’un nouveau maitre à bord, la poussière n’est pas encore retombée. Cruel, le covid 19 a frappé après avoir été un moment l’allié politique du répit et l’occasion encore ouverte pour l’apparente pause.

L’est-elle toujours aussi favorable, cette pause ?
Dans la tête des déçus, des laisser pour compte et des mécontents dont le nombre augmente du fait de la grave crise économique qui frappe le pays, le boycott massif a été la réponse du berger à la bergère.

Outre le faible taux de participation au référendum sur la constitution dont on minore l’impact pour donner l’illusion du faire plus vrai que vrai, c’est de l’avoir fait tenir à une date aussi historique et sacrée dans l’imaginaire national qui constitue plus qu’un pari risqué ;  une faute grave diront certains.

L’utilisation à des fins politiques conjoncturelles d’une date clé de l’histoire du pays est un précédent de nature à exacerber les tensions en cours, on a crié au hold-up. De plus ne s’est-il pas instauré une tradition qui consiste à changer fréquemment de constitution pour dégoupiller une crise ? Comment faire volte-face au moment critique ?

Le système dans ses composantes politico-administratives est d’ailleurs depuis un moment long au regard des échéances qui tombent, tantôt indisponible tantôt injoignable.

On sait pourtant que le temps perdu prolonge l’errance des uns et des autres.

Soupçonnait-on l’âpreté et les risques du processus imprévisible dans lequel ils s’engouffraient à corps perdus dans une ère géopolitique des plus incertaines ? Entrevoyait-on le comment des suites forcément douloureuses inhérentes à un processus orphelin, dans un contexte marqué par le recul des démocraties dites exemplaires à mesure qu’avance l’illibéralisme ?

En roue libre l’appareil juridico-répressif hypertrophique s’active à tout va.

Carrément contre-productif selon de fins observateurs.

Les questions fusent toujours aussi nombreuses :

Qu’est-ce qui dans le Hirak n’a pas encore été constitutionnalisé vu que la rue n’est toujours pas rassérénée pour de bon ? Aurait-on échoué à séduire pour le soustraire à toutes les rues, le Hirak dit béni ?

«  Essoussa el medsoussa ! » comme dit un politique d’âge mûr.

Est-ce là que se dissimulerait l’énigmatique carie qui ronge la toute fraîche denture ?

La parole est d’argent mais le silence est d’or. Pas en politique. Lorsqu’on prend la parole,  on ne s’arrête pas en si bon chemin, on n’use surtout pas de paraboles.

On ne laisse pas prendre forme le théâtre de l’absurde, on ne laisse pas le crachoir aux paltoquets, qui inventant des commanditaires de fortune derrière les mouvements de rue furtifs, haranguent en sourdine la main lourde et aveugle du parquet, lequel sans avoir besoin de leur concours, n’expédie dans les geôles que des  « délinquants », assure-t-on.

Le code pénal fait pourtant d’incessants bugs. On se déjuge après coup mais pour récidiver mal et plus fort, rajoutant plus de nausée, plus de doute sur les compétences mises en œuvre et donc plus de désordre à la confusion ambiante.

Toujours pas de paroles politiques fortes et mobilisatrices. On n’entend plus que de piètres apprentis communicants, dénoncer le séditieux projet d’abdication auquel on pousserait la nouvelle république.

Facebook serait devenu la rampe de lancement des assaillants.

Qualifiés de tous les noms d’oiseaux, ces ombres ennemies seraient tapies dans les entrailles du petit peuple.

Prétendument proches de mystérieuses sources, on affirme qu’il n’y a pas de révolution dans le pavé, que c’est dans les arcanes du pouvoir que la révolution soft a eu lieu, en témoigne ce mode novateur et surtout  indolore d’extinction d’une mandature présidentielle, celle de trop susceptible de mettre en danger le devenir du pays.

Non il ne s’agissait pas d’un vulgaire coup d’État comme il s’en produit dans les palais de paille d’Afrique.

La protestation du bas,  n’aurait été en somme qu’une caisse de résonance.

Tout s’est déroulé comme si un train en cachait d’autres jusqu’à ce que le Covid s’en mêle.

Dès le début de cette année, on assène en continu les dangers du péril sanitaire qui menace plus encore que d’autres facteurs l’économie du pays. Il n’y a plus de moyens suffisants pour résorber les pertes qui s’accumulent et qui l’étranglent.

Et donc, plus de quoi ensemencer tous nos champs afin de relancer la vie dans nos profondes campagnes?

Passé le premier round, les cartes vont devoir être rebattues dans une conjoncture mondiale qui l’impose.

Qui sait si les timides « bourgeons » politiques dont quelques sigles commencent à circuler dans les veines du printemps qui arrive, seront suffisants  afin que s’enclenche la marche du dissensus démocratique.

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