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Sports

Une histoire qui dépasse le football : Lawrence plante le drapeau algérien au cœur de l’Amérique

Il y a des rencontres que personne n’aurait pu prévoir. Ni les cartographes du football mondial, ni les stratèges de la FIFA, ni même les plus fervents supporters des Verts. A Lawrence, une ville universitaire tranquille de 100 000 personnes, perdue au cœur de l’Amérique profonde, peu de gens auraient pu placer l’Algérie sur une carte.

Et pourtant. Depuis que les Verts ont posé leurs valises dans cette cité du Midwest pour préparer leur Coupe du monde 2026, quelque chose d’extraordinaire s’est produit. Quelque chose qui n’a rien à voir avec les tactiques de Vladimir Petković, les statistiques de Riyad Mahrez ou les pronostics des experts. Quelque chose de plus rare, de plus précieux, de plus humain.

Pour comprendre ce qui se passe à Lawrence, il faut d’abord mesurer le chemin parcouru. Cette ville du Kansas, connue surtout pour son université la célèbre University of Kansas, fief des Jayhawks  ne comptait aucune diaspora algérienne significative, aucun restaurant nord-africain sur le devant de la scène, aucune connexion culturelle préexistante avec le Maghreb. Le hasard du tirage au sort, la logistique de la FIFA, et le choix de la Fédération algérienne de football ont fait de Lawrence le camp de base des Fennecs pour ce Mondial nord-américain. Un choix porté sur le Rock Chalk Park, complexe sportif de l’université, à environ 80 kilomètres de l’Arrowhead Stadium de Kansas City, où l’Algérie disputera deux de ses matchs de poule.

Mais Lawrence n’a pas attendu le coup d’envoi pour se mettre en mouvement. Pendant deux ans, silencieusement, avec cette générosité tranquille qui caractérise l’Amérique des petites villes, les habitants ont préparé l’accueil. Ils ont appris. Ils ont cherché. Ils ont voulu comprendre qui étaient ces hommes qui allaient venir vivre parmi eux, jouer sur leurs terrains, manger dans leurs rues.

Un drapeau qui prend vie sous le soleil du Kansas

C’est le samedi 13 juin que Lawrence a offert à l’Algérie son cadeau le plus spectaculaire. Sur un vaste terrain de la ville, près de 800 habitants se sont réunis, vêtus de blanc, de vert et de rouge, pour former ensemble un immense drapeau algérien vivant filmé depuis les airs par un drone, dans la grande tradition des tifos géants des stades européens. 300 en blanc, 300 en vert, 150 en rouge pour dessiner le croissant et l’étoile. Et tous, ensemble, effectuant des mouvements latéraux synchronisés pour donner l’illusion troublante d’un drapeau qui ondule fièrement sous le vent du Midwest.

Derrière cette performance se trouve un homme. Un artiste. Un Kansanien pur jus, né en 1950 dans la petite communauté agricole de Protection, Kansas, à la frontière de l’Oklahoma. Son nom : Stan Herd.

Pour saisir ce que Stan Herd a accompli à Lawrence, il faut d’abord comprendre qui il est. Depuis plus de cinquante ans, cet artiste hors normes travaille à une échelle que peu d’esprits osent même imaginer. Ses pinceaux ? Des tracteurs, des charrues, des tondeuses. Sa toile ? Des champs entiers, des terrains vagues, des hectares de terre. Son art qu’on appelle le land art ou crop art  ne se contemple pas de face, mais depuis les airs, depuis un avion ou un drone qui révèle l’image cachée dans le sol.

Stan Herd a peint des portraits de peuples autochtones sur des terres du Kansas. Il a créé une œuvre sur un terrain appartenant à Donald Trump, à Manhattan. Il a rendu hommage à Amelia Earhart dans sa ville natale d’Atchison. Il a travaillé en Californie, en Angleterre, à Cuba, en Australie, en Chine. Il a même réalisé une œuvre monumentale sous la trajectoire de vol de l’avion de Richard Branson faisant le tour du monde. Sa philosophie, forgée au contact de la prairie, des saisons et des caprices du climat, est simple et profonde à la fois : «Mon art est une danse avec la nature. On ne contrôle pas la nature».  C’est dans cet esprit, humble et audacieux à la fois, que Stan Herd s’est lancé dans son projet algérien. Et comme toujours avec lui, la nature a eu son mot à dire.

Stan Herd n’a pas caché les difficultés rencontrées dans la préparation de cette œuvre unique, le climat du Midwest a mis à rude épreuve les nerfs et la logistique de l’artiste et de son équipe.

«Nous avons eu des conditions météorologiques incroyables des tornades, de la pluie, de la pluie, encore de la pluie semaine après semaine. Mais quand on est au Kansas, comme en Afrique du Nord, on ne souhaite pas que la pluie s’en aille. La pluie est une bénédiction pour tout le monde. Mon art est une danse avec la nature, et c’est la nature qui contrôle. On ne contrôle pas la nature» a-t-il déclaré au Jeune Indépendant. 

Sur le plan artistique, Stan Herd n’a pas non plus pris le problème à la légère. Le drapeau algérien, avec ses trois couleurs, son croissant et son étoile, est une image qu’il reconnaît comme techniquement accessible mais qu’il a voulu transcender «Le drapeau est une image assez simple, pas très compliquée, mais belle. Les trois couleurs, l’étoile, le croissant. Je voulais qu’il ondule, plutôt que d’être un simple symbole graphique statique. Je voulais qu’il bouge».

«Nous sommes tellement contents d’accueillir enfin une nouvelle équipe, des gens d’un autre pays, qui viennent dans notre communauté, qui deviennent nos frères, nos sœurs, nos oncles. Vous êtes mes frères maintenant. Et nous espérons que vous reviendrez, et que vous nous accueillerez quand nous viendrons vous rendre visite».

Au-delà de l’art et de la culture, Lawrence vibre aussi d’une fièvre footballistique bien réelle. Car le 17 juin, les Fennecs auront rendez-vous avec l’Histoire : un match de groupe face à l’Argentine de Lionel Messi, championne du monde en titre. Un choc des civilisations footballistiques. David contre Goliath. Et Lawrence, qui ne savait pas grand-chose du football algérien il y a encore quelques mois, en a fait sa cause.

 «Nous savons que l’Algérie est impatiente de jouer contre l’Argentine, l’une des meilleures équipes du monde, qui compte la star Lionel Messi. Mais et s’ils gagnent ? Si l’Algérie gagne, le monde entier se retourne. Ce serait la plus belle histoire de cette coupe du monde en Amérique si l’Algérie réalise cet exploit».  A déclaré Stan Herd au Jeune Indépendant.

Les habitants eux-mêmes, interrogés dans les rues, expriment une chaleur qu’on ne peut pas feindre. « Nous souhaitons en connaître davantage sur l’Algérie », dit un homme d’un certain âge. « Nous sommes contents de votre présence ici, nous vous soutenons avec force », dit un autre.

La diaspora algérienne met le feu à Lawrence

Ils sont venus de Chicago, de Detroit, de Dallas, de New York, certains même de Los Angeles. Des centaines d’Algériens de la diaspora américaine ont convergé vers Lawrence ce samedi 13 juin, en famille, avec femmes, enfants, grands-parents, drapeaux et tambourins. Certains avaient roulé plusieurs heures. D’autres avaient pris l’avion. Tous avaient un seul rendez-vous en tête : être là, sur cette pelouse du Kansas, le jour où leur drapeau allait prendre vie.

Et quand le signal a été donné quand les 800 corps vêtus de vert, de blanc et de rouge ont commencé à onduler ensemble sous le regard du drone quelque chose s’est brisé dans les poitrines. Les youyous ont fusé. Les chants ont éclaté. Des familles entières pleuraient en se tenant par la main, submergées par une émotion qu’elles n’avaient pas anticipée. Des enfants nés en Amérique, qui n’ont jamais vu l’Algérie autrement qu’en photo, brandissaient le drapeau de leurs parents avec une fierté déchirante.

L’ambiance a rapidement pris des airs de fête populaire algérienne en plein cœur du Midwest. Musique, danses, odeurs de café et de pâtisseries orientales apportées pour l’occasion. Les Américains de Lawrence, ébahis et ravis à la fois, se mêlaient à la foule, goûtaient, riaient, essayaient quelques mots d’arabe appris pour l’occasion. Deux communautés que tout séparait hier se retrouvaient aujourd’hui, côte à côte, sous le même ciel du Kansas, unies par un bout de tissu vert, blanc et rouge devenu, le temps d’un après-midi, le plus grand symbole d’une amitié naissante.



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