Une délégation américaine en mission d’échange en Algérie : Sur les traces d’un patrimoine millénaire
Des ruines antiques de Tipasa aux galeries feutrées du Musée du Bardo, l’Algérie a accueilli cette semaine une délégation américaine d’experts du patrimoine culturel, venue explorer les voies d’une coopération renforcée dans les domaines de la conservation, de la numérisation et de la protection des biens historiques.
Dans le sillage du renouvellement du mémorandum, en 2024 algéro-américain sur la préservation du patrimoine, cette visite a offert un regard croisé sur la richesse plurielle de l’héritage algérien, tout en ouvrant de nouvelles perspectives de dialogue scientifique et culturel entre Alger et Washington.
Composée de spécialistes issus notamment du Smithsonian Institution, du Rochester Institute of Technology, du Council on Library and Information Resources, de l’American Numismatic Society et de l’Archaeological Institute of America, la délégation a pris part, le 14 mai, à une conférence organisée au palais de la Culture Moufdi-Zakaria sous le thème « Study day on U.S.-algerian cooperation in protecting and preserving cultural heritage ».
Cette rencontre a réuni experts américains et algériens, responsables publics, directeurs de musées, archivistes et chercheurs. Les échanges ont porté sur les bonnes pratiques en matière de préservation du patrimoine, de numérisation des collections, de sécurisation des sites et de lutte contre le trafic illicite des biens culturels.
Le chargé d’affaires de l’ambassade des Etats-Unis à Alger, Mark Schapiro, a déclaré qu’« aujourd’hui marque une étape importante dans nos relations bilatérales ». Il a ajouté : « Le renouvellement de ce mémorandum témoigne de notre engagement commun à préserver le riche héritage culturel de l’Algérie pour les générations futures. »
Dans ce contexte, les responsables américains ont tenu à souligner le rôle de l’Algérie dans les dispositifs régionaux de lutte contre le crime organisé et le terrorisme, soulignant l’importance de renforcer la coopération opérationnelle. « Ensemble, nous pouvons renforcer les mécanismes qui protègent à la fois nos trésors culturels et notre sécurité collective », a rappelé M. Schapiro.
Selon Sarah Reynolds Anderson Loudin, responsable du programme de gestion partagée et des restitutions éthiques au Smithsonian’s National Museum of Natural History, cette initiative témoigne d’« une richesse culturelle profondément partagée ». Interrogée sur sa visite des musées et institutions patrimoniales algériennes, elle a salué la manière dont les établissements culturels du pays valorisent leur héritage. « Ce qui est impressionnant, c’est que les institutions partagent cette culture et montrent la profondeur de la culture de l’Algérie », a-t-elle déclaré.
A propos des éventuels besoins identifiés sur place, l’experte a tenu à nuancer ses propos. « Nous ne sommes pas venus pour identifier des besoins, mais pour coopérer, écouter et apprendre. Nous voulons surtout comprendre les priorités en Algérie et voir comment nous pouvons soutenir les efforts déjà en place », a-t-elle expliqué.
Face à la complexité historique de l’Algérie, marquée par plusieurs civilisations successives, Sarah Reynolds a insisté sur l’importance de la coopération internationale. Selon elle, celle-ci demeure essentielle non seulement pour la recherche et la mise en réseau des institutions, mais aussi pour envisager, lorsque cela est approprié, la restitution de certaines collections à leurs communautés d’origine.
Elle a également souligné que le lien entre institutions et communautés est indispensable pour donner du sens au travail patrimonial.
Un patrimoine à explorer davantage
Pour le spécialiste de numismatique et historien de l’art Nathan Elkins, l’Algérie constitue un espace historique d’une richesse exceptionnelle. « C’est un lieu où de nombreuses cultures ont vécu, prospéré et se sont rencontrées. Un véritable carrefour ancien », a-t-il affirmé, soulignant la richesse de la culture matérielle et visuelle du pays.
Il estime toutefois que ce patrimoine demeure encore insuffisamment étudié à l’échelle internationale. Avant sa venue en Algérie, il indique ne disposer que de connaissances limitées, essentiellement centrées sur les sites les plus connus comme Timgad.
La découverte de lieux tels que le Mausolée royal de Cherchell ou le Musée national des antiquités lui a permis de mesurer l’ampleur et la diversité du patrimoine algérien.
Nathan Elkins a appelé, de son côté, à un élargissement des recherches scientifiques sur certaines périodes de l’histoire algérienne. Si le patrimoine romain bénéficie d’une forte attention, il estime que les périodes numide, punique et islamique anciennes restent moins étudiées à l’échelle internationale et mériteraient davantage de travaux spécialisés.
Il a rappelé également que certaines approches historiques, notamment durant la période coloniale, se sont concentrées principalement sur les vestiges romains au détriment d’autres héritages.
Interrogé sur l’apport de la numismatique, Nathan Elkins a souligné le rôle central des monnaies anciennes dans la compréhension des sociétés passées. Celles-ci permettent notamment de mieux comprendre les conditions économiques locales, de dater les sites archéologiques et d’analyser les mouvements de population.
Elles révèlent également des circulations parfois inattendues à travers les territoires de l’ancien Empire romain, offrant ainsi un éclairage complémentaire aux sources écrites.
Numérisation et accès au patrimoine
Pour sa part, Sarah Reynolds a mis en avant la question de l’accès aux collections patrimoniales. Elle a souligné que de nombreuses institutions dans le monde ne disposent pas encore de catalogues numériques accessibles, ce qui limite la recherche et la diffusion des connaissances.
Selon elle, les nouvelles technologies et la numérisation apparaissent ainsi comme des outils essentiels pour améliorer la préservation et la visibilité du patrimoine culturel.
Nathan Elkins a abondé dans le même sens, estimant que la numérisation contribue à renforcer l’intérêt scientifique et les investissements en faveur de la conservation.
Concernant les perspectives de coopération, les membres de la délégation se sont montrés ouverts. Ils affirment être avant tout « en phase d’écoute et d’apprentissage », tout en reconnaissant que des collaborations futures pourraient être envisagées.
Dans le même esprit, les représentants américains ont exprimé leur satisfaction quant à leur visite en Algérie. « Nous avons énormément apprécié cette expérience et la découverte de ces sites magnifiques », ont-ils déclaré, saluant une mission « enrichissante et exceptionnelle ».
Durant leur séjour, les membres de la délégation ont visité plusieurs institutions majeures afin d’échanger leurs expériences et d’explorer de futures pistes de coopération. Parmi elles figurent le Musée public national archéologique de Cherchell, le Centre national de recherche en archéologie (CNRA), l’Ecole nationale supérieure de conservation et de restauration des biens culturels, les ruines romaines de Tipasa, le Musée national du Bardo, le Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques (CNRPAH), le Musée national des antiquités et des arts islamiques, le Musée national des beaux-arts ainsi que la Bibliothèque nationale d’Algérie.
Cette visite s’inscrit dans la continuité des actions de coopération bilatérale en matière de préservation du patrimoine, notamment le soutien à la restauration du Mausolée d’Imedghassen, la mise en place de la plate-forme anti-pillage « Turathi », les initiatives régionales de lutte contre le trafic illicite, ainsi que la création du premier laboratoire de numérisation au Musée du Bardo.
A travers cette mission, les Etats-Unis réaffirment leur engagement à renforcer la coopération avec les institutions algériennes dans le domaine de la protection du patrimoine culturel, du renforcement des capacités institutionnelles et de la valorisation du riche héritage historique de l’Algérie.