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Nationale

Une débâcle nommée Augusta

Une débâcle nommée Augusta

Dans les milieux pétroliers européens, tout comme au sein des experts algériens en énergie, on se pose plus la question si Sonatrach, en mettant la main sur la plus vieille raffinerie d’Europe -Augusta- s’est vu refiler par le géant américain Exxon Mobil une vieille quincaillerie. Aujourd’hui, c’est une certitude. Les chiffres et les documents officiels sont éloquents : l’Algérie se retrouve contrainte de payer les importations de sa propre raffinerie.

Une année après l’annonce de l’acquisition de cette raffinerie italienne, construite en 1949, un peu plus âgée que l’ex-PDG de Sonatrach qui en a fait en grande pompe l’acquisition, aucune goutte d’essence ou d’huile n’en est sortie pour le marché algérien. Les acteurs responsables de cet achat, l’ex-PDG de Sonatrach Abdelmoumen Ould Kaddour, le ministre de l’Energie Mustapha Guitouni, et les hommes de l’ombre au sein du pouvoir, ne sont plus en place pour rendre des comptes.
Seul le vice-président de Sonatrach chargé des raffineries, Abdelhamid Rais-Ali, l’un des hommes clefs de cette transaction, est toujours en poste. Il est celui qui pourrait éclairer l’opinion publique sur cette acquisition qui a fait couler beaucoup d’encre…et fait saigner les caisses publiques. 
Il se trouvait depuis lundi en Italie pour tenter de sauver les meubles de ce qui est qualifié d’ « échec programmé ».
Contacté par le Jeune Indépendant, Rais-Ali a affirmé laconiquement qu’il n’était pas le décideur dans cette affaire, arguant que son rôle était purement technique. Il a refusé de s’exprimer davantage sur cette transaction. 
Les termes du contrat d’acquisition avec un financement, dit-on, de moins d’un milliard de dollars, restent toujours opaques mais laissent entrevoir une opération bâclée, et pas tout à fait à l’avantage de la compagnie pétrolière algérienne ni au profit du marché algérien, selon des experts consultés par « Le Jeune Indépendant ».
Beaucoup s’interrogent si cette transaction ne masque pas une « faveur » accordée à Exxon Mobil pour des considérations que ceux qui l’ont rendue possible pensaient pouvoir garder secrètes aussi longtemps qu’ils étaient aux commandes.

Flash-back sur une étrange opération : au mois de juillet 2018, Ould Kaddour, qui a eu des démêlés avec la justice à la fin des années 2000 alors qu’il dirigeait la filiale de Sonatrach, l’américain KBR, “Broot Root & Condor”, annonce que le groupe pétrolier algérien est sur le point de finaliser la procédure d’acquisition de la raffinerie d’Augusta, alors propriété d’Esso Italiana, filiale italienne de l’américain Exxon Mobil.
C’est en mai 2018 que Sonatrach annonce le rachat de cette vieille raffinerie et ses terminaux pétroliers (siciliens) à Augusta, Palerme et Naples, et leurs systèmes d’oléoducs associés.
Immédiatement après, le groupe pétrolier algérien, sur instigation de son PDG, organise la fuite de discussions et des négociations à travers l’agence de presse britannique Reuters, proche des milieux de la finances de la City à Londres, avec des majors pétrolières pour la création d’une joint-venture pour l’exploitation de la raffinerie « algérienne d’Augusta ».

Augusta, une raffinerie construite en 1949

Ces négociations préliminaires, selon des sources internes proches du management de Sonatrach, sont alors menées avec la major britannique BP, néerlandaise Shell, l’américain Chevron, le français Total et l’espagnole Repsol, ainsi que le négociant pétrolier international, Vitol.
Mais, la création de cette joint-venture était sous embargo, le temps pour Sonatrach de finaliser la procédure d’acquisition de la raffinerie d’Augusta, et, surtout, obtenir le feu vert de la commission européenne.
Entre-temps, le PDG de Sonatrach, avec son entregent au sein des milieux pétroliers américains, entame discrètement, en associant particulièrement son lieutenant le vice-président Abdelhamid Rais-Ali, chargé des raffineries, des discussions avec les patrons des majors américaines et britanniques. Rais-Ali servira de faire-valoir, celui qui donnera son quitus pour l’acquisition de ce qui a été qualifié de « ferraille ».
Au mois de juin 2018, et en marge de la conférence mondiale sur le gaz, Ould Kaddour rencontre le N1 de BP, Bob Dudley, puis simultanément le patron d’Exxon Mobil, Darren Woods, et d’autres “huiles” des compagnies pétrolières anglo-américaines pour la promotion des investissements de Sonatrach, dont la raffinerie d’Augusta. Le transfert de propriété avait été effectif le 1er décembre 2018 et signé à Milan, la nouvelle entité étant désormais dénommée “Sonatrach Raffineria Italiana Srl”.

 L’acquisition dans la précipitation de la raffinerie sicilienne d’Augusta avait alors étonné tous les experts en énergie algériens et étrangers officiant au sein des bureau-conseils auprès des grands traders européens et fonds d’investissements américains . Des cadres au sein de Sonatarch très au fait des soubassements du secteur du raffinage ont mis en garde contre cette transaction. Leurs avis ont été réduits au silence, certains ont été démis de leurs postes

La fin des négociations pour cette acquisition termine un long processus par lequel Sonatrach a levé toutes les conditions suspensives, en particulier celles liées aux accords « anti-trust’ », car au mois de juillet 2018, la commission européenne avait tranché et donné son feu vert à cette transaction, et l’annonce a été faite ensuite officiellement par la Commission européenne. Il y a également le fait que cette transaction ne pose pas de problèmes de concurrence déloyale, et n’est pas non plus en violation des règles commerciales en vigueur dans l’espace européen.
Dans un communiqué, l’exécutif européen avait validé la transaction, indiquant qu’elle a été examinée par la Commission avec la « procédure simplifiée d’examen des concentrations » qui, depuis janvier 2014, a été utilisée pour évaluer les fusions de sociétés qui ne poseraient vraisemblablement pas de problèmes de concurrence déloyale. En outre, et selon les termes de cet accord, le groupe pétrochimique algérien travaillera également « en étroite collaboration avec Esso Italiana S.r.l et Exxon Mobil pour assurer la continuité effective de l’exploitation de la raffinerie d’Augusta pendant la période de transition ainsi qu’à son issue ».

Une transaction et des interrogations
L’acquisition dans la précipitation de la raffinerie sicilienne d’Augusta avait alors étonné tous les experts algériens et étrangers en énergie officiant au sein des bureau-conseils auprès des grands traders européens et fonds d’investissements américains, puisque l’Algérie était engagée dans un vaste programme de réalisation-rénovation d’au moins cinq grandes raffineries pour faire baisser la pression des importations d’essences, huiles et lubrifiants. Le groupe Sonatrach était en mode réalisation-engineering dans la réalisation de plusieurs raffineries en Algérie, à Hassi Messaoud et Tiaret, en plus de la rénovation-réhabilitation de celle de Sidi R’zine à Alger, pour rendre moins stressant le fardeau des importations de produits pétroliers raffinés, en particulier le gazole avec une facture de 2 à 3 milliards de dollars par an. La facture des importations du gazole avait explosé dès 2010 avec les importations de voitures « énergivores » en gazole, au détriment des voitures à essence.

 Les acteurs de la “débâcle” d’Augusta

Dans les premiers temps et pour contrer les sceptiques et tous ceux qui avaient fait la moue devant l’âge vieillot de la raffinerie, le « top management » de Sonatrach avait expliqué alors que le groupe pétrolier algérien escomptait, à travers une joint-venture avec des majors mondiales des hydrocarbures, mettre sur le marché international les produits dérivés de cette raffinerie, dont le naphta et autres huiles lourdes.
Mieux encore, avec l’enthousiasme ambiant qui avait suivi l’annonce de la conclusion de l’accord d’acquisition de la raffinerie d’Augusta, Sonatrach avait publié un communiqué dans lequel elle assurait que cette raffinerie « permettra de couvrir les déficits algériens en essences et en gas-oil sur toute la période du plan à moyen terme 2018-2022, et ce, même dans l’hypothèse d’un décalage de deux années dans la mise en service des nouveaux projets de reforming de naphta, du projet d’hydrocrackage de fuel à Skikda et de la nouvelle raffinerie de Hassi Messaoud ».
En fait, dans l’accord conclu avec Esso Italiana, le groupe Sonatrach dirigé alors par Ould Kaddour avait fait une concession de taille à l’américain Exxon Mobil, dernier propriétaire de la raffinerie : leur vendre toute la production d’huiles lourdes et, aussi étrange que cela puisse paraître, produites à partir d’hydrocarbures non pas algériens, mais de pays du Moyen-Orient, l’Arabie Saoudite notamment.
Car l’un des points les plus importants du cahier des charges d’Exxon mobil exigeait la reprise de la production d’huile de base de cette raffinerie à travers un contrat d’ « offtake » (accord d’enlèvement) de 10 ans. « Cette condition permet non seulement d’avoir une source de revenus garantie pour les huiles de base, mais surtout d’avoir Exxon Mobil comme partenaire de fait pendant au moins dix (10) ans », se vante le groupe algérien.
Or, ce qui n’est pas été précisé au large public est que les huiles déstinées à Exxon mobil garantissent un approvisionnement des industries américaines aux depens de l’industrie algérienne (publique ou privée) qui sera contrainte de les importer.   

Mais, avant cet objectif volontariste et pour le moins encore “fictif”, il y a cette conditionnalité du contrat imposée par Exxon Mobil qui impose à la raffinerie Augusta d’importer non pas des hydrocarbures d’Algérie, mais du Moyen-Orient. 

La raffinerie d’Augusta est la deuxième parmi les positions de Sonatrach en matière de capacités de production après la raffinerie de Skikda (16 millions de tonnes /an), et doit permettre au groupe de combler son déficit local en gasoil et en essence et de vendre sur les marchés internationaux les produits excédentaires.
Les terminaux de carburants de Naples, Palerme et Augusta offrent une capacité de stockage supplémentaire de 565 kb (565.000 barils) de gasoil et 309 kb (309.000 barils) d’essence, soit des capacités de stockage supplémentaires de trois jours d’autonomie par rapport aux capacités existant en Algérie de Naftal et de Sonatrach. Car la demande interne en produits pétroliers a explosé au cours de ces dix dernières années, ce qui a imposé aux autorités la mise en place d’un programme de réalisation et de réhabilitation de raffineries. Mais, avant cet objectif volontariste et pour le moins encore “fictif”, il y a cette conditionnalité du contrat imposé par Exxon Mobil qui impose à la raffinerie Augusta d’importer non pas des hydrocarbures d’Algérie, mais du Moyen-Orient, le brut des pays arabes du Golfe ayant un fort rendement en huile de base, et cette production d’huiles et de lubrifiants est réservée exclusivement à l’ancien propriétaire, c’est-à-dire Exxon Mobil.

Augusta, Sonatrach, Otan : l’impensable connexion 
Une grosse douche froide pour les Algériens, une anomalie qui n’a pas été expliquée par le management de Sonatrach, même si théoriquement la raffinerie d’Augusta devrait traiter 1,2 million/barils/jour de brut algérien. En outre, près de 700.000 tonnes d’huiles de base sont réservées au marché américain, et dès lors tous les justificatifs pour l’achat insensé de cette raffinerie tombent comme un château de cartes puisque l’Algérie continuera à importer au moins la moitié des besoins de son marché en huiles de base et lubrifiants, outre le recyclage des huiles usagées dans un pays maghrébin, la Tunisie, et en Italie. Et puis, il y a cette troublante situation géographique des zones de stockage des huiles de cette raffinerie, implantées en fait sur un terrain propriété de l’OTAN. Avec ses grosses zones d’ombre, l’achat de la raffinerie sicilienne d’Augusta a pris les contours d’une grosse arnaque.

Un retard de 100 jours au lieu de 60 (document officiel)

Question : pourquoi le duo Ould Kaddour et Rais-Ali, s’est-il senti plus averti en allant négocier le rachat d’une raffinerie italienne remontant à la fin de la Seconde Guerre mondiale, implantée sur un terrain de l’OTAN, que les grandes compagnies pétrolières européennes, pourtant proches et qui doivent couvrir une demande en forte hausse ont boudée ?
Un fait : jusqu’à présent, sept mois après l’officialisation de la transaction, Augusta a redémarré progressivement en juin 2019, et l’Algérie n’a pas encore eu une seule goutte de son essence ni de gasoil. Il y a quelques jours, le ministre de l’Energie Mohamed Arkab avait affirmé que la réhabilitation des raffineries de pétrole en Algérie avait permis de relever leur capacité de production et de s’affranchir, à partir de cette année, de l’importation de carburants.
Une assertion à laquelle ne souscrivent pas des experts interrogés par le Jeune Indépendant, qui affirment que « les raffineries en Algérie ne suffisent jamais en carburants ».
Cela d’autant que pour l’année 2019, l’Algérie a enregistré une baisse de 25% de sa production qu’Augusta n’a pu combler, selon un rapport de situation de Sonatrach. Comme un malheur n’arrive jamais seul, Augusta est entrée en maintenance de 100 jours au lieu des 60 prévus à partir du 21 février 2019, indique le rapport, causant un manque à gagner de 353 millions d’euros sans compter une rupture des engagements envers les partenaires. La raffinerie d’Augusta aura causé au Trésor public une perte sèche de 1,2 milliard d’euros.
Assurément, il y a beaucoup de zones d’ombre depuis quelques années dans ce secteur pétrolier, trop de précipitation dans l’annonce de certaines informations sensibles relatives à la production et la gestion de la production pétrolière, et son raffinage. Le secteur a connu en moins de cinq ans le passage de quatre ministres, soit un ministre par an. Trop pour que l’or noir algérien ne fasse pas tourner des têtes.
S. Ould Brahim

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