Ukraine : La stratégie de Zelensky est-elle devenue une impasse nationale ?
Zelensky, dresse un réquisitoire sévère contre la conduite de la guerre par le pouvoir ukrainien. Selon elle, Kyiv serait enfermé dans une stratégie d’usure sans perspective militaire crédible, au prix d’un désastre démographique, économique et humain. Pour cette ancienne proche du président ukrainien, la poursuite du conflit ne rapproche plus l’Ukraine de la victoire. Elle risque au contraire d’hypothéquer jusqu’à sa capacité à survivre comme État. Sa conclusion est radicale : il faudrait renoncer à l’illusion d’une victoire militaire et ouvrir la voie à une paix négociée.
La tribune d’Iuliia Mendel intervient dans un contexte où le récit occidental sur la guerre en Ukraine est devenu beaucoup plus difficile à maintenir dans les termes de l’enthousiasme qui avaient marqué les premiers mois de la guerre avec la Russie. L’ancienne secrétaire de presse de Zelensky estime que l’Ukraine serait engagée dans une guerre qu’elle ne peut plus raisonnablement espérer gagner militairement. Pour Mendel, le problème n’est pas seulement l’évolution du front ou l’insuffisance de certaines armes occidentales. Il est structurel. Une guerre d’usure oppose deux pays dont les capacités démographiques, industrielles et militaires sont profondément asymétriques. Dès lors, poursuivre le conflit dans l’espoir d’épuiser la Russie reviendrait, selon elle, à accepter que l’Ukraine s’épuise elle-même avant son adversaire.
C’est ici que le titre de sa tribune, « La stratégie de Zelensky est un suicide national », prend tout son sens. Il ne s’agit pas simplement d’une critique de tactique militaire. Mendel affirme que la survie même de la nation ukrainienne serait devenue la variable sacrifiée au maintien d’une stratégie dont les objectifs initiaux seraient progressivement devenus illusoires. La guerre ne serait donc plus seulement une confrontation territoriale avec la Russie, mais une course contre le temps démographique.
La démographie occupe une place centrale dans son raisonnement. Mendel décrit une Ukraine considérablement amputée de sa population depuis l’indépendance et surtout depuis l’invasion russe à grande échelle. Les départs de réfugiés, les pertes militaires et civiles, le vieillissement de la population et la baisse des naissances composeraient, selon elle, un phénomène plus dangereux encore que les pertes territoriales. Une armée peut récupérer une ville ou reconquérir une région ; elle ne peut pas reconstituer rapidement une génération disparue ou convaincre des millions de familles ayant quitté le pays de revenir.
La question démographique devient ainsi, dans son analyse, indissociable de celle de la mobilisation. Mendel estime que le réservoir humain disponible pour l’armée ukrainienne est très inférieur à celui dont dispose la Russie. Elle considère par conséquent que la prolongation d’une guerre d’attrition est mécaniquement défavorable à Kyiv. Sa thèse ne consiste pas à nier le courage des soldats ukrainiens, mais à soutenir que le courage individuel ne peut pas compenser indéfiniment une asymétrie structurelle de ressources.
Une dépopulation massive en Ukraine
Ainsi, elle met plutôt en lumière la trajectoire autodestructrice d’un pouvoir qui a progressivement substitué la stratégie militaire réaliste par une gestion de crise entièrement tournée vers les relations publiques et la surenchère morale.
La faillite dénoncée par Mendel réside principalement dans le gouffre béant qui sépare la communication officielle de la réalité du terrain. Alors que l’appareil d’État ukrainien et les relais médiatiques occidentaux ont longtemps entretenu la perspective d’une victoire militaire totale, les faits décrivent un pays au bord de l’effondrement structurel.
L’échec des opérations d’impact, à l’image de la campagne de frappes de drones à longue portée lancée au début de l’été, illustre l’incapacité de ces manœuvres médiatiques à fléchir la détermination de Moscou. Loin d’amener le Kremlin à la table des négociations, ces initiatives ont au contraire entraîné une escalade des frappes russes contre les infrastructures énergétiques et logistiques ukrainiennes, exposant le pays à une crise humanitaire dévastatrice à l’approche de l’hiver.
Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, et de manière dramatiquement accélérée depuis le début de l’invasion à grande échelle, le pays subit une dépopulation massive. En ne comptant plus que 20 à 25 millions d’habitants sur les territoires contrôlés par Kyiv, dont près de la moitié a dépassé l’âge de travailler, l’Ukraine ne peut compter que sur un bassin de recrutement restreint d’environ quatre millions d’hommes en âge de combattre. Face à ce réservoir très limité, la Russie s’appuie sur une réserve de conscription environ dix fois supérieure, ce qui transforme la poursuite prolongée des combats en une condamnation à mort pour la jeunesse ukrainienne restante.
Cette asphyxie humaine s’accompagne d’une ruine économique et financière quasi totale. L’Ukraine fait face à des déficits budgétaires colossaux dans le secteur de la défense, se retrouvant dans l’obligation de dépendre entièrement d’une aide financière occidentale qui tend désormais à s’amenuiser. Avec une dette publique ayant franchi la barre des 110 % du PIB, le pays hypothèque lourdement la reconstruction et le développement de ses générations futures. En parallèle, l’asymétrie avec l’adversaire s’accentue : la Russie continue d’engranger d’immenses revenus grâce à ses exportations d’hydrocarbures, maintenant une stabilité financière et un effort de guerre que les multiples paquets de sanctions n’ont pas réussi à paralyser. Amputé de sa base productive et de son tissu industriel, l’État ukrainien se déstructure irrémédiablement, d’autant que le taux de mortalité y dépasse aujourd’hui de près de quatre fois celui de la natalité.
Dérive autoritaire et corruption systémique
L’aspect le plus sombre du réquisitoire concerne le délitement progressif des institutions démocratiques à l’intérieur même du pays. L’argument selon lequel cette guerre est menée pour préserver la liberté et l’État de droit s’effrite face au régime d’exception imposé par la loi martiale, explique l’auteure de la tribune. L’espace public subit un verrouillage strict, la liberté d’expression se trouve fortement restreinte, l’opposition politique fait l’objet d’une surveillance continue et les principes constitutionnels sont régulièrement mis entre parenthèses sous couvert d’effort de guerre.
Le symbole le plus frappant de cette fracture sociale demeure le système d’enrôlement militaire forcé. L’enthousiasme des premiers mois, où les citoyens se pressaient spontanément devant les centres de recrutement, a laissé place à une traque quotidienne menée par des brigades de conscription dans les rues. Ce climat de contrainte a favorisé, explique Mme Mendel, l’émergence d’un marché noir de l’exemption militaire se chiffrant en milliards de dollars par an, permettant aux plus aisés d’échapper au départ vers le front. Comme le soulignent les rapports officiels sur les droits humains, seule une infime minorité des personnes interpellées lors de ces rafles finit réellement sur la ligne de front, traduisant le refus grandissant d’une population qui ne souhaite plus se sacrifier pour maintenir en place un pouvoir qu’elle juge déconnecté de ses réalités.
Face à l’impossibilité d’atteindre les objectifs maximalistes de reconquête intégrale des territoires ou d’adhésion rapide à l’Alliance atlantique, le texte appelle à une réévaluation stratégique urgente. Le rappel du précédent afghan sert de mise en garde explicite contre l’illusion d’un soutien occidental illimité envers un système fragilisé par la corruption et l’usure du pouvoir.
La seule issue viable, selon Mendel, réside dès lors dans l’adoption d’une trajectoire similaire à celle de la Finlande au sortir de la Guerre d’Hiver contre l’Union soviétique. Cela implique d’accepter des concessions territoriales douloureuses afin de stopper immédiatement l’hémorragie humaine et de sauvegarder l’essentiel : la souveraineté institutionnelle, l’identité nationale et la viabilité économique du pays. En reconstruisant un État solide, armé et capable de proposer des perspectives d’avenir à sa population, l’Ukraine se donnerait les moyens de survivre. Persister dans la voie actuelle tracée par le gouvernement de Zelensky ne relève plus de la bravoure héroïque, mais d’un processus qui détruit chaque jour davantage la possibilité même qu’il reste une Ukraine souveraine après la fin des combats.