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Culture

Tahya Ya Didou !

Tahya Ya Didou !
Mohamed Boutria alias Didou

Le titre de la présente chronique  évoque d’emblée le titre d’un film-culte du cinéma algérien. Cocktail d’images d’archives et de scènes de fiction, « Tahya ya Didou », film unique en son genre et unique œuvre de Mohamed Zinet, est une ode à Alger. Comédie inclassable et partition iconoclaste de la vie post-Indépendance dans la capitale, rythmée par les suppliques poétiques du légendaire Momo de La Casbah.

Ce chef-d’œuvre aux accents chaplinesques met en scène une savoureuse galerie de personnages dans des situations où l’improbable le dispute au comique de situation. Le nom de ce film aurait été inspiré par la vie romanesque d’un autre personnage de la vieille citadelle, haut en couleurs, surnommé Didou par son meilleur ami, l’icône du chaâbi et de la rédjla, Dahmene El Harrachi qui le saluait souvent par un affectueux et joyeux « tahya ya Didou » !

Lui, c’est un vieux jeune de 91 ans, qui veille depuis treize ans sur son immeuble haussmannien transformé de ses mains en musée romantique, tout à la gloire de son amour éternel, sa première femme désormais résidente des cieux ! Au 23 rue Abderrahmane Arbadji, ex-Marengo, au cœur de la Haute Casbah, Didou, alias Ramdane Boutria, moudjahid de la Fédération FLN de France, boxeur, danseur, cordonnier et plombier de son état, a crée une véritable caverne d’Ali Baba.

L’entrée de l’immeuble

Un capharnaüm qui commence dès le hall d’entrée et se poursuit trois étages plus haut. Sur les murs se mêlent mosaïques, fresques, faïences serties de pierres colorées, carrelages décorés, peintures, articles de presse encadrés et photos patinées pour créer un incroyable kaléidoscope ! Toute cette débauche de créativité artistique pour juste garder la mémoire d’une bien-aimée à jamais perdue, mais dont les mânes habitent l’immeuble et jusqu’à l’appartement marital ! A côté de la sonnette, un poème d’amour écrit par lui pour dire à sa première dulcinée que son tendre souvenir imprègne les parois des murs et de son cœur !

Cette galerie insolite est à la fois une pinacothèque et une glyptothèque dédiée également au chaâbi. L’on voit alors se succéder les photos de son ami Dahmene El Harrachi, Hadj Mhammed El Anka, Hadj Mrizek, Hssissen, El Hachemi Guerouabi, Amar Ezzahi, Boudjemaa El Ankis, Amar El Achab et Hadj Mnaouer, entre autres gloires du genre qui est à la Casbah d’Alger ce que le fado est à Lisbonne, le Jazz à la Nouvelle-Orléans et le blues à Memphis. « Sobhan Allah Ya Ltif », aurait chanté ici Hadj Mhammed El Anka qui a habité l’immeuble voisin, au numéro 25, quinze années durant avant l’indépendance du pays. « Ya Bahdjati », aurait crié pour sa part Himoud Brahimi, son ami de toujours, Momo du film « Tahya Ya Didou », le poète sorbonnard de l’antique capitale de la Régence.

Le chaâbi se marie bien à la Révolution dans ce conservatoire exotique de Didou. En ces lieux pittoresques, une véritable fresque historique constellée de portraits de chahid de la guerre de Libération nationale : des hommes et des femmes jeunes qui ont donné leur vie au pays, tout comme Didou qui a voué une partie de la sienne à la lutte pour l’Indépendance en France. Le combattant de la liberté qu’il fut n’oublie pas et fais en sorte que le souvenir du sacrifice des braves soit ici-même une évocation permanente. Les visiteurs marquent alors une halte dans l’histoire épique des Algériens pour revoir notamment les visages héroïques d’Ourida Meddad, Malika Gaïd, Larbi Ben M’Hidi, Mohamed Belouizdad, Didouche Mourad, Ennssira Nounou, Hassiba Ben Bouali, Ahmed Zabana, Colonel Lotfi, Amar Ouamrane et Abderrahmane Arbadji, dont la rue porte justement le nom.

Dans cette grotte merveilleuse, Didou, l’enfant de la rue Nfissa, issu d’une famille de Draa El Mizan et orphelin de sa mère à l’âge de huit ans, dit que sa première épouse, l’aimée éternelle, a vécu de sa propre tendresse et de celle qu’il portait à sa propre maman. Une double affection vouée au premier amour de sa vie pour mieux s’en enivrer lui-même, 42 ans de vie commune durant ! A telle enseigne que l’extraordinaire bric-à-brac muséal qu’il lui a consacré dans l’immeuble, chante chaque jour son amour infini pour elle.

Didou et son épouse

Cet amour est inscrit en lettres d’or à la porte d’entrée de son appartement où il vit avec la femme de ses secondes noces.
Accroché à coté de la porte, un poème écrit de la main de Didou, en un français tendre et naïf, comme celui d’un jeune lycéen, symbolise à lui seul l’esprit de profonde tolérance de la seconde épouse.

Peut-être la seule femme au monde à accepter de vivre en permanence avec le souvenir imprégnant et prégnant d’une rivale absente. Une concurrente pourtant infiniment présente dans le cœur et la mémoire de son époux, au point d’envahir le hall et les murs de trois étages de l’immeuble, sans compter l’intérieur de son propre cadre de vie ! Quand on aime, on partage !

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