Sylïam expose «Vestiges» : Le morbide réinventé
« Vestiges », l’exposition signée par Sylïam, de son vrai nom Maïlys Fellah, a tenu l’affiche durant plus de dix jours au CCU Sciences Humaines d’Alger, jusqu’à sa clôture ce jeudi. C’est par le truchement du dessin et de la photographie que cette artiste plasticienne émergente donne à voir un imaginaire fantasmagorique, déployant une esthétique non conventionnelle qui, tout en puisant dans l’onirisme, s’affirme par un goût prononcé pour le morbide.
À la faveur du vernissage, Sylïam, au look underground, se mouvait dans la galerie pendant que le public hétéroclite, tous âges confondus, restait assis et paraissait conquis par la façon dont elle présentait ses œuvres. Mais ce sont surtout les jeunes, qui, nettement majoritaires et débordant d’énergie, ont investi la salle.
Le travail de l’artiste se nourrit d’une fascination assumée pour l’anatomie et les altérations morphologiques, « le corps humain, la naissance, les différentes morphologies, les squelettes… », énumère-t-elle, et d’une inclination prononcée pour l’onirique et l’horreur. Pour l’anecdote, un visiteur n’a pas hésité à comparer ses œuvres à Howard Phillips Lovecraft, sans nul doute l’auteur fantastique du XXe siècle dont l’influence reste, consciemment ou non, prégnante, dans le cas d’espèce. Ne cédant toutefois pas à l’unique goût du glauque, ses dessins réinventent la beauté, comme on exhume un trésor d’un tas de cendres. « Je trouve belles des choses que d’autres appellent répugnantes. Pour moi, voilà ce qu’est la beauté non conventionnelle », avance-t-elle, avant de préciser : « Si on prend un joli jardin fleuri et fruitier, je m’intéresse bien plus à un fruit écrasé par terre, sur lequel des fourmis s’acharnent, qu’aux fruits intacts accrochés aux arbres ».
Dans la sélection d’œuvres, « Zhezhi Xinfa » (encre sur papier kraft) capte d’emblée le regard ; le rebut se métamorphose en motif familier, comme si les débris murmuraient une histoire « partagée ». Sylïam explique, en ce sens, vouloir « rassembler un vestige du quotidien que la plupart préfèrent ignorer », et ici carcasses et fragments, associés à une forme de répulsion, se recomposent en une présence collective, tantôt discutée, tantôt admirée. Le visiteur qui n’en décèle pas le motif est invité, séance tenante, à déchiffrer le titre pour ouvrir la serrure du sens, ce qui est un clin d’œil à ce travail, qui table sur l’énigme et l’observation patiente.
Par ailleurs, la photographie mixed media intitulée « when i watch from the balcony i feel alright » interroge la perception de soi, avec des brusques montagnes russes émotionnelles et des va‑et‑vient de pensées qui donnent l’impression de devenir « quelqu’un d’autre », explique‑t‑elle. Pour sa part, « Lycan », œuvre en encre et aquarelle née d’un blocage artistique, assemble des fragments de vies prêtés par des anonymes pour composer un portrait collectif morcelé et recomposé. Cela en dit long sur l’approche de Sylïam, qui fait dialoguer matériaux banals et imaginaire pour révéler des histoires enfouies.
Aux frontières du rêve et du réel
Au demeurant, la jeune artiste argue qu’elle est accoutumée aux « rêves lucides très détaillés ». « Mes nuits sont mouvementées ; je le vis comme un don autant qu’une malédiction », note-t-elle, « car les frontières entre le réel et le rêve deviennent floues ». Cela étant dit, Sylïam soutient qu’elle s’en inspire énormément dans son travail artistique.
Artiste polyvalente, Sylïam travaille l’encre, l’aquarelle, la photographie et le digital, produisant aussi bien des pièces entièrement à l’encre que des compositions mêlant encre et aquarelle ou des photographies retravaillées en mixed media. elle affirme prendre elle‑même ses clichés et les modifier ensuite en dessinant numériquement dessus, sans recourir à des outils prêts à l’emploi comme photoshop. Et de préciser : « Je commence des dessins à l’encre sur papier, que je scanne et colorise numériquement, en ne modifiant que le fond blanc et sans toucher aux traits ».
De surcroît, l’artiste indique que la musique l’accompagne tout au long du processus créatif ; elle écoute principalement de l’alternative et de l’expérimental (Björk en tête), ainsi que de l’electronica, du pop‑punk et même du death metal. « L’une des œuvres présentées dans « Vestiges » emprunte d’ailleurs son titre à une phrase de chanson », souligne-t-elle.
Elle confie que l’image l’habite depuis l’enfance : « J’ai baigné très tôt dans l’art. Mes parents m’encourageaient à gribouiller, à dessiner sur les murs… Mes dessins animés préférés mettaient d’ailleurs en scène monstres et vampires, et cela a naturellement influencé les thèmes que j’aborde aujourd’hui ». Sylïam se considère autodidacte car son parcours a commencé très tôt, bien avant les Beaux-Arts, et car elle n’a pas suivi une formation en rapport direct avec sa discipline. Elle tient à souligner qu’elle est dans le domaine de « l’architecte designer ».
Ainsi, « Vestiges » fouille les empreintes du quotidien pour révéler ce que l’on laisse habituellement sur le bord du chemin. L’exposition invite à changer de regard, à sonder les apparences et à y dénicher des connexions insoupçonnées. Sylïam y célèbre les formes non conventionnelles, les marques du temps et les altérations morphologiques, autant d’éléments qui nourrissent sa réflexion sur une beauté affranchie des canons habituels.
Il s’agissait de sa première exposition solo. Sylïam avait, cependant, déjà participé à une exposition collective, organisée au sein de l’ambassade de République tchèque en Algérie. « Ma partie préférée pendant « Vestiges » était l’échange avec le public ; ce fut un succès, je peux le dire. Mes dessins, faits de carcasses ou de motifs dérangeants, dégageaient paradoxalement une sensation de tranquillité et de paix grâce à mon traitement des lignes et des couleurs. C’est exactement ce que je recherche : donner une chance à ces choses‑là, les faire voir autrement. », exprime-t‑elle avec une grande fierté.