Stora lève le voile sur l’Église de l’ombre : Quand les « porteurs de soutane » défiaient l’ordre colonial
À l’heure où le souverain pontife effectue une visite historique sur la terre algérienne, le temps est venu de lever le voile sur une mémoire longtemps confinée aux archives du silence. En 2012, dans un entretien accordé à la revue Golias, l’historien Benjamin Stora jetait un pavé dans la mare mémorielle. Les chrétiens engagés aux côtés du Front de libération nationale (FLN) auraient été plus nombreux et plus influents que les réseaux de la gauche radicale. Retour sur une fraternité clandestine qui a contribué au changement du cours de l’histoire.
Le déplacement du Pape Leon XIV en Algérie n’est pas seulement un acte diplomatique ; c’est un miroir tendu à l’histoire. Si l’imagerie populaire a souvent réduit la présence catholique en Algérie à l’accompagnement de la colonisation, l’expertise de Benjamin Stora vient rétablir une vérité plus complexe. Profitant de cette actualité, il est essentiel de se replonger dans ses analyses de 2012, où il dénonçait une « injustice » historiographique : l’effacement des chrétiens de gauche dans le récit de l’indépendance algérienne.
Pourquoi cet engagement est-il resté si discret ? Pour Benjamin Stora, la réponse est culturelle. « L’histoire des engagements de soutiens aux côtés des indépendantistes algériens est beaucoup mieux connue à partir de la gauche, ou de l’extrême gauche politique française », expliquait-il dans les colonnes de Golias, la revue positionnée comme une voix catholique de gauche et progressiste.
La domination intellectuelle du Parti Communiste Français (PCF) après-guerre a projeté toute la lumière sur les « porteurs de valises » laïcs, occultant la part jouée par des fractions importantes de l’Église.
Pourtant, le constat de l’historien est sans appel : « Les catholiques engagés aux côtés du FLN ont été aussi importants dans leur soutien que les réseaux de la gauche radicale », souligne-t-il. Plus organisés, plus ancrés dans le tissu social, ces militants de la foi ont constitué l’un des piliers invisibles de la logistique indépendantiste.
La genèse d’un engagement
L’engagement chrétien aux côté de la juste cause algérienne ne naît pas du vide en 1954. Il prend racine dans l’expérience de la Seconde Guerre mondiale. Benjamin Stora rappelle que la guerre d’Algérie éclate seulement dix ans après la Libération de la France du nazisme. De nombreux prêtres, notamment à Lyon autour du Cardinal Gerlier, avaient fait leurs armes dans la Résistance.
Ce « prolongement de l’esprit de la Résistance » s’incarne après-guerre dans le mouvement des prêtres ouvriers. En s’installant dans les quartiers les plus pauvres, ces prêtres découvrent la réalité de l’immigration algérienne. « Les prêtres ouvriers vont s’intéresser à eux avant la guerre d’Algérie », souligne Stora, qui a publié d’innombrables ouvrages sur le mouvement national algérien. Ils voient de près les bidonvilles, la misère sociale et l’exclusion. Ce qui commence par une mission de charité et de justice sociale va, sous le choc de la guerre, se muer en un engagement politique radical. Benjamin Stora segmente cet engagement en trois séquences chronologiques qui marquent le passage de l’indignation morale à l’action clandestine.
Tout commence par un sursaut éthique face à la violence qui a conduit à un éveil des consciences entre 1954-1956. « On va y retrouver les prêtres ouvriers de la Mission de Paris et la Mission de France. A la Mission de France se retrouve le séminaire de Saint Fons, du Prado, et toute une série de prêtres autour du Cardinal Liénart (Lille) », a rappelé Stora.
Des voix catholiques comme François Mauriac publient des articles retentissants contre la torture. C’est le temps de la protestation morale. Pour ces chrétiens, torturer un homme est une offense faite à Dieu et aux valeurs de la France. À partir de 1958, le seuil de la légalité est franchi. Des prêtres et des laïcs de la Mission de France s’engagent dans le Comité de solidarité aux détenus (CSD). Ils facilitent les transferts d’argent, informent les familles et soutiennent les cadres du FLN.

Francois Mauriac
Un aspect méconnu souligné par Stora est l’aide à la construction de l’AGTA (Amicale Générale des Travailleurs Algériens). Ce syndicalisme chrétien permettait aux Algériens d’échapper à la tutelle parfois pesante du Parti communiste français (PCF). « Ce syndicalisme chrétien, c’était également pour les Algériens un moyen de respirer par rapport à la tutelle du PCF », note l’historien.
La dernière phase est celle de la rupture totale. Des figures comme Robert Davezies deviennent de véritables militants du FLN. Ils organisent des filières pour les déserteurs et les jeunes français qui refusent de mourir pour une cause qu’ils jugent déjà perdue. Ces réseaux, comme « Jeune Résistance », s’étendent jusqu’en Suisse, portés par une jeunesse étudiante chrétienne qui bascule massivement à gauche.
Les dilemmes et le silence final
Malgré la force de cet engagement, des zones d’ombre et des questionnements subsistaient. Stora rappelle que ces chrétiens n’étaient pas exempts d’inquiétudes : quel serait le statut de la minorité chrétienne dans une Algérie indépendante ? La peur de voir l’Islam devenir religion d’État agitait les esprits. Pourtant, une fois l’indépendance acquise en 1962, ces voix se sont tues. « Comme si leur mission s’arrêtait là. L’histoire du rapport à la guerre d’Algérie se termine, et leur trace se perd », regrette Stora. Plusieurs facteurs expliquent ce mutisme selon l’historien. Certains ont pu être désillusionnés par l’évolution politique de l’Algérie post-indépendance.
Beaucoup de ces « justes » n’ont jamais cherché la lumière, préférant l’anonymat d’une mission accomplie, tandis que d’autres craignaient les retombées judiciaires ou sociales de leur passé de « porteurs de valises ».
L’entretien de 2012 s’achevait sur une révélation de taille. En fouillant les archives policières pour sa thèse, Benjamin Stora a découvert l’ampleur du gisement documentaire : « Il y avait énormément de fiches, d’indications. C’était un gisement. » Des dirigeants du FLN eux-mêmes, comme Ali Haroun ou Mohammed Harbi, ont confirmé à l’historien que leur soutien le plus solide et le plus structuré en métropole venait de la Mission de France. « Les Algériens qui étaient au sommet de la hiérarchie le savaient. Ils l’ont toujours su. »
À travers la visite du Pape, c’est donc l’occasion de rendre justice à ces hommes de foi qui, au nom de l’Évangile et de la liberté, ont choisi de tendre la main à l’ « ennemi » de l’époque. Un chapitre de l’histoire franco-algérienne qui, loin d’être une simple note de bas de page, constitue le socle d’une amitié possible entre les deux rives, par-delà les blessures du passé.