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Op-Ed

Sortir de la stabilité politique de façade

« C’est à partir du jour où l’on peut concevoir un autre état de choses qu’une lumière neuve tombe sur nos peines et sur nos souffrances et que nous décidons qu’elles sont insupportables ».
J.P Sartre, dans l’être et le néant.

Le développement d’un pays requiert de la stabilité politique. Si le développement n’est toujours pas là, c’est donc que la stabilité politique n’y était pas. 
Or, tous les régimes politiques font sienne l’exigence d’œuvrer au maintien de la stabilité politique, y compris les régimes dits autoritaires dont certains, au remarquable niveau de développement, comme la Chine, même si le modèle de développement de ce mastodonte, comporte des inconvenants et affiche des limites tant internes qu’externes.
Les démonstrations de détermination, de fraternité et de liesse populaire légitime, au crédo du changement radical qui se produisent en Algérie, suffissent-elles à faire aboutir une dynamique sociopolitique inédite, dans une zone géopolitique en turbulence, alors que le pays est secoué par une instabilité politique majeure qui menace d’effondrement l’Etat dont les ressorts sont bien fragilisés ?

Mais qu’entend-on par stabilité politique ?
En dehors des critères communs que sont la constance et la continuité de la machine gouvernementale, l’approche de la stabilité politique est plutôt positive dans les démocraties, en revanche dans les régimes autoritaires, il en est donné non sans raison, une approche négative.
Dans une approche positive, afin de définir la stabilité politique, on se basera sur divers critères dont, la solidité des institutions, la sécurité juridique, l’alternance au pouvoir, la bonne gouvernance, le renouvellement du personnel politique, l’exercice effectif des libertés publiques et individuelles, l’indépendance de la justice et l’aptitude à réduire l’incertitude et l’aléa. 
Dans une acception négative, on insistera plutôt quasi exclusivement sur l’objectif du maintien de l’ordre public, dont le champ est devenu malléable dans l’optique du tout sécuritaire. La crise politique devient ainsi, une donnée intrinsèque à ces régimes nés, pour la plupart d’entre eux, de coups de force et de révolutions de palais.
Les méthodes et les moyens mis en œuvre pour qu’il y ait stabilité politique, font également ces différences irréductibles entre les régimes politiques.
Dans les régimes démocratiques, c’est par la socialisation politique, par l’adhésion à des valeurs communes et par l’instauration d’un plus ou moins large climat d’opinion qu’est maintenue la stabilité politique.

Un climat de confiance
La stabilité politique apparait ainsi, profitable à la société toute entière qui a besoin d’un climat de confiance propice à la réunion des conditions de l’émergence des talents dans tous les domaines.
Dans les régimes autoritaires, comme la légitimation politique repose sur la monopolisation-accaparement d’un capital historique souvent d’essence révolutionnaire, la stabilité politique est maintenue par l’usage illégitime de la violence sous toutes ses formes, dont la corruption au cours des périodes d’aisance financière que permet la rente. L’adhésion de la masse des gouvernés à un pensum décalé et contraire à leurs aspirations, y est contrainte et forcément factice.

Au degré zéro de tolérance en matière d’expression politique qu’elle soit contestataire, ou légèrement dissonante, correspond une stabilité politique qui confine la société « muselée » à l’immobilisme. Cette dernière entre alors, dans un état de léthargie, de passivité totale et d’indifférence à la chose publique.
Entre stabilité politique de façade et instabilité politique entretenue
Ayant survécu à la vague de démocratisation qui, quelques années plus tôt, a transformé tant bien que mal, les autoritarismes du bloc de l’Est, les régimes autoritaires africains ont fait preuve d’une apparente capacité de résilience en adoptant une stratégie de mimétisme de certains modes démocratiques de gouvernance, qu’ils ont préalablement vidé de leur efficience.
Mais dès qu’ils sont confrontés à l’aléa redouté, tenu pourtant pour impossible par aveuglement, comme celui né de l’indisponibilité du patron de l’exécutif ; de tels régimes recourent aux manœuvres dilatoires transgressant toutes les normes, alors même qu’elles sont de leur ouvrage. Le pouvoir s’installe dès lors dans l’informel.
On passe de la stabilité politique de façade à l’entretien de l’instabilité politique plaçant chaque individu dans l’incertitude totale quant à l’avenir.
La question de la vacance du pouvoir due à l’absence indéterminée du maitre des horloges, est ignorée. On préfère la noyer dans un processus électoral improbable, sachant qu’il est vicié quant au fond.
Par instinct de survie, le régime fait le pari de remporter la mise, sans coup férir, encore une fois. Ce pari risqué, qui relève de l’escroquerie, fait fi de l’équilibre fragile sur lequel repose le système qui a perdu, au cours du temps, ses meilleurs prestataires de conseil. En effet, la crise politique longtemps latente, flambe devant l’incertitude. On assiste au détricotage des ententes à base régionaliste et mercantiliste, elles mêmes sommées et coulées dans un parti patchwork qui a fini par perdre son âme entre les mains de ses ravisseurs.
Les micro partis satellitaires qui sont autant d’excroissances métastasiques se nécrosent sur fond de déballages médiatiques de scandales financiers en cascades affligeant une piètre intelligentsia politique mue en classe politique de l’ovation.
L’aléa politique aura été plus fort que les ruses de guerre des seconds couteaux restés à bord de ce qui ressemble de plus en plus à un Titanic. Les couches périphériques se réveillent aux bruissements inquiétants qui émanèrent depuis un temps des palais de la régence alors que s’excitaient les rivalités méchées entre les affidés insatiables et les cercles clientélistes qui s’ébrouent aussitôt et ouvertement dans des guéguerres de clans maffieux, une fois tombé dans le domaine public, le secret entourant l’état de santé du zaim.

Une régénération de l’hydre ?
Les machinistes du système étêté font dans l’indécision et dans le sauve qui peut, sacrifiant ouvertement l’ordre constitutionnel chancelant. Ils pourraient tenter un dernier baroud d’honneur : activer, sous le chapitre de l’état d’exception, les redoutables dispositions de gel de tous les droits, fussent-ils formels, ou pousser à l’essoufflement voire au pourrissement le mouvement de contestation jusqu’aux conséquences funestes.
Dans le premier cas, le pouvoir s’arroge des pouvoirs exorbitants, encore plus incontrôlables au moment où le Président est bien affaibli et indisponible pour raison de santé.
Dans la seconde éventualité, se justifierait, le retour inquiétant, de l’ordre martial afin de préserver la cohésion du peuple et l’intégrité des frontières derrière lesquelles campent d’impitoyables prédateurs.
Dans un cas comme dans l’autre, la régénération de l’hydre peut reprendre d’autant que, ces sociétés sont dévitalisées par la diète politique de toujours, saturées par la démagogie, impatiente de briser leurs chaînes mais gagnées par le soupçon systématique.
Le sursaut populaire dont la spontanéité tient souvent de l’éphémère sinon du miracle, ne donnera à la société en proie à une colère légitime, mais hélas, non organisée en vue du changement, que quelques brassées de liberté avant de retrouver de plus lourdes chaines ; c’est le cas de la société tunisienne qui a découvert impuissante l’existence d’un Etat profond dont les ramifications dépassent de loin les frontières de son pays.
C’est le cas, lorsque les idéologues battent le rappel de leurs troupes pour imposer leurs chimères, que les reconvertis de la dernière minute rejoignant le mouvement l’entachent de leurs tares rédhibitoires freinant ainsi les volontés porteuses de propositions crédibles alliant le bon sens au pragmatisme pour un possible changement.
Au delà de leur légitimité populaire, de telles mesures ont besoin d’un large et rapide ralliement des élites, d’un fort consensus politique et d’un renoncement sincère pour aller vers une réelle et saine stabilité politique.

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