Séminaire sur le renforcement du front interne en Algérie et en Tunisie: Plaidoyer pour une stratégie de communication souveraine
Dans un contexte de transformations régionales et internationales rapides, caractérisé par un paysage géopolitique complexe et volatile, ainsi que l’imbrication des dimensions sécuritaires, économiques et cognitives, le Centre international d’études stratégiques et militaires de Tunis a organisé un atelier le mercredi 24 décembre 2025, intitulé « Vers une stratégie algéro-tunisienne conjointe pour le renforcement des fronts internes ».
Cet atelier a permis un échange intellectuel et stratégique de haut niveau entre un groupe éminent d’universitaires, de professeurs, de chercheurs et d’experts algériens et tunisiens.
La séance a été ouverte par la tunisienne Badra Gaaloul, présidente du Centre international d’études stratégiques et militaires, basé à Tunis. Elle a présenté la question centrale de l’atelier, son cadre théorique ainsi que son contexte historique, géographique et international, et a exposé son approche scientifique. Elle a également souligné l’importance scientifique de l’atelier autant pour l’Algérie que pour la Tunisie.
L’atelier s’est également ouvert sur un cadre théorique exhaustif visant à déconstruire la nature complexe des menaces pesant sur les deux pays. La question centrale soulevée portait sur l’impératif d’un complexe de sécurité entre l’Algérie et la Tunisie, soit répondre à la problématique liée à la construction d’une architecture sécuritaire, économique, politique et sociale partagée, capable de protéger les intérêts stratégiques des deux pays d’Afrique du Nord et de renforcer leur résilience intérieure face aux menaces, tant conventionnelles que non conventionnelles.
A ce propos, les participants ont souligné le fait que les relations bilatérales ont dépassé le stade de la coopération ponctuelle pour devenir un choix stratégique dicté par la gravité de l’évolution de la situation régionale. Cette évolution englobe les répercussions de la crise libyenne, la fragilité de la zone sahélo-saharienne, ainsi que les conséquences des conflits au Moyen-Orient et sur le système international dans son ensemble.
Les discussions ont mis en lumière le fait que, si le climat d’investissement et l’intégration économique offrent des perspectives prometteuses, ils ne peuvent être dissociés de l’escalade des défis sécuritaires. La coordination en matière de défense et de sécurité est ainsi devenue un pilier du partenariat bilatéral.
Dans ce contexte, l’accord militaire algéro-tunisien signé le 7 octobre 2015 a été rappelé comme une manifestation concrète d’une compréhension partagée de la nature des menaces liées à leur frontière commune, aux activités des groupes armés et terroristes, aux répercussions directes de la crise libyenne, ainsi qu’à la montée de la criminalité transnationale, du trafic d’êtres humains, du trafic de stupéfiants et à l’imbrication du terrorisme avec les réseaux mafieux internationaux et les migrations irrégulières.
Rima Rouibi : l’importance des plateformes souveraines
Pour sa part, Rima Rouibi, Maitre de Conférences spécialisée dans les médias et la communication à l’ENSJSI d’Alger, a présenté une analyse approfondie de l’espace numérique comme arène centrale d’influence sur l’opinion publique, insistant sur la nécessité d’intégrer l’éducation aux médias et le développement de l’esprit critique comme un choix stratégique indispensable.
Elle a également cité une étude menée par la Faculté des sciences de l’information et de la communication à Alger sur les sources d’information, dont les résultats sont édifiants : 100 % des jeunes s’informent via le numérique.
La spécialiste algérienne en EMIEMI L’éducation aux médias et à l’information vise à développer les connaissances et les compétences des individus pour leur permettre d’utiliser avec discernement les médias de manière critique et créative tant dans la vie quotidienne que professionnelle. a soutenu que la transition vers l’ère de la « post-vérité », avec la normalisation concomitante des fausses informations et de l’extrémisme intellectuel, contraint la Tunisie et l’Algérie, et plus généralement les pays du Maghreb, à envisager la création de plateformes de médias sociaux alternatives. Ces plateformes pourraient s’inspirer d’expériences internationales telles que le modèle chinois afin de limiter l’emprise des plateformes occidentales sur les esprits et la diffusion de discours négatifs et trompeurs.
Rima Rouibi a précisé que le véritable défi réside non seulement dans les outils technologiques, mais aussi dans l’élaboration d’une stratégie de communication souveraine capable de protéger la conscience collective.
Elle a conclu son intervention en affirmant que « la guerre actuelle est une guerre de la conscience et de la pensée. Si nous ne renforçons pas la vigilance médiatique et la pensée face aux discours trompeurs et à la propagande mensongère, nous serons intellectuellement submergés et incapables de résister ». « Bien que nous soyons déjà très en retard dans la lutte contre l’invasion informationnelle, nous devons trouver une solution, grâce à un arsenal médiatique spécialisé, pour contrer le complot qui se trame contre les générations futures et contre la jeunesse », a-t-elle martelé.
L’infobésité au cœur des guerres cognitives ?
L’expert Riad Saidaoui, dans son intervention, a mis en garde contre le rôle croissant de la guerre de l’information et de l’infiltration des réseaux sociaux dans la désinformation et l’incitation à la violence entre la Tunisie et l’Algérie, dans le cadre de stratégies plus vastes visant à compromettre tout rapprochement stratégique entre les deux pays.
Il a soutenu que les puissances coloniales traditionnelles et les lobbies internationaux craignent une position tuniso-algérienne unifiée et cherchent à l’affaiblir par des campagnes systématiques de désinformation, exploitant la vulnérabilité des médias des deux pays face à ces campagnes et à leurs véritables objectifs.
Riad Saidaoui a également souligné l’importance de démasquer ceux qui se cachent derrière les écrans des réseaux sociaux, car il s’agit en réalité d’agences de renseignement étrangères qui créent du contenu et sèment la discorde. Il a considéré les réseaux sociaux comme un terreau fertile pour les services de renseignement et a insisté sur la nécessité de démasquer ces groupes qui répandent le chaos.
Pour Maher Qaida, spécialiste tunisien des questions sécuritaires, le fait que la désinformation numérique n’est plus un acte aléatoire, mais repose plutôt sur l’inondation des sociétés par une quantité massive de données et de contenus ciblés, conduisant à l’épuisement des capacités intellectuelles collectives et à la destruction de l’aptitude à discerner et à analyser.
Il a également souligné que Pour contrer ces tendances, il est indispensable que les jeunes de la région développent leurs connaissances et mettent en œuvre des projets scientifiques et régionaux concertés. Il a souligné qu’au Maghreb, le capital humain et les ressources naturelles sont complémentaires et que la menace du colonialisme technologique et numérique est à la base de la guerre à venir.
Pour une salle d’opérations cognitives algéro-tunisienne
Dans le même ordre d’idées, l’analyste algérien Ahmed Mizab a souligné que les relations bilatérales algéro-tunisiennes sont systématiquement et progressivement ciblées, selon une politique d’usure plutôt que de choc, et ce, par le biais de multiples leviers politiques, médiatiques et cognitifs.
Il a expliqué que la guerre de l’information est devenue un outil central pour manipuler l’opinion publique, dans le but d’isoler les deux pays de leur environnement et d’affaiblir leur résilience interne. Il a considéré la Tunisie comme un atout stratégique vital pour l’Algérie et a affirmé que le soutien de cette dernière à la Tunisie repose sur une logique de partenariat, et non de tutelle, dans le plein respect de sa souveraineté nationale. Il a également mis en garde contre les dangers d’une polarisation extrême et de l’érosion de la médiation politique, notamment des partis, des organisations et de la société civile, ce qui ouvre la voie à des récits occidentaux dominants, difficiles à démanteler sans outils cognitifs et organisationnels efficaces.
Ahmed Mizab a conclu son intervention par une question fondamentale et problématique : disposons-nous aujourd’hui d’une salle d’opérations cognitives partagée ?
Cette question, au cœur même de l’atelier, a suscité une réflexion sur la nécessité de passer d’une action réactive à une action proactive, et d’une coordination ponctuelle à la construction d’un système stratégique intégré dans les domaines de la sécurité, de la communication, des médias et de l’éducation. Ceci permettrait de renforcer le front intérieur des deux pays et de consolider leur souveraineté décisionnelle dans un monde qui s’oriente rapidement vers des guerres de conscience et des guerres mentales.