Sécurité alimentaire : Le pari d’une autosuffisance ciblée
Face aux profondes mutations des marchés agricoles mondiaux, l’Algérie est appelée à redéfinir sa stratégie de sécurité alimentaire. L’enjeu, selon l’agroéconomiste, enseignant et chercheur à l’ENSA, Ali Daoudi, ne réside pas dans une autosuffisance totale, mais dans la capacité du pays à produire localement les denrées essentielles, à l’instar du blé, afin de mieux faire face aux crises internationales. Dans ce contexte, la sécurité alimentaire s’impose comme une question à la fois stratégique et politique, impliquant une relocalisation partielle de la production et une anticipation des ruptures des marchés mondiaux.
Lors d’une conférence intitulée « Dépendances, vulnérabilités et marges de manœuvre : la sécurité alimentaire algérienne face aux mutations géoéconomiques », tenue en marge du Salon Djazagro, qui se tient aux Pins Maritimes à la Safex, l’expert a souligné que cette orientation s’inscrit dans un environnement international marqué par une forte instabilité. Les marchés agricoles sont caractérisés par une volatilité accrue des prix, qui pénalise particulièrement les pays importateurs, a-t-il dit. Cette situation découle notamment d’une structure dite « en sablier », où une multitude de producteurs et de consommateurs dépend d’un nombre restreint de grandes entreprises agroalimentaires et de négoce, concentrant un pouvoir déterminant sur les prix.
A cette concentration s’ajoute « un phénomène de financiarisation des produits agricoles, amorcé dans les années 2000 ». Devenus des actifs spéculatifs, ces produits sont échangés à plusieurs reprises avant leur livraison, entraînant une hausse artificielle des prix, selon le conférencier. Ce mécanisme est aggravé par des coûts financiers supplémentaires (assurances, crédits, transactions) qui pèsent davantage sur les pays du Sud, considérés comme plus risqués, a-t-il encore expliqué.
L’exemple du café illustre cette dynamique. Malgré une progression limitée des volumes importés, la facture de l’Algérie a fortement augmenté sous l’effet de la spéculation. Des produits stratégiques comme le blé présentent les mêmes vulnérabilités, leurs prix ayant déjà doublé lors de récentes crises, mettant en évidence la fragilité budgétaire du pays, a souligné M. Daoudi.
Historiquement, les marchés agricoles mondiaux ont connu trois grandes phases : une domination britannique jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, fondée sur l’exploitation coloniale ; une hégémonie américaine après 1945, appuyée sur l’aide alimentaire et la « révolution verte », renforçant la dépendance des pays importateurs ; et, depuis les années 1980, une domination des multinationales, marquée par la concentration des marchés et leur financiarisation, a précisé l’expert.
Aujourd’hui, ce modèle est en recomposition. De nouveaux acteurs émergent, notamment des mouvements citoyens en Amérique latine promouvant la souveraineté alimentaire, ainsi que des Etats comme la Chine, qui mettent en œuvre des stratégies alternatives pour sécuriser leurs approvisionnements, selon les exemples donnés par l’expert.
Le soja illustre ces recompositions. M. Daoudi a indiqué que le soja, élément central de la chaîne alimentaire mondiale, notamment pour l’alimentation animale, était au cœur de la stratégie chinoise de diversification. « Pékin, autrefois dépendant à 77 % des importations américaines dans les années 1990, a réduit cette dépendance à 27 % en se tournant vers le Brésil et l’Argentine et en investissant directement dans ces pays. Cette approche lui permet aujourd’hui de mieux résister aux pressions commerciales. »
Dans cette perspective, l’Algérie pourrait s’inspirer de ce modèle en renforçant sa présence sur les marchés internationaux, préconise M. Daoudi. La mobilisation de ses capacités d’importation, notamment via de grands organismes publics, pourrait favoriser l’émergence de « champions nationaux capables d’investir à l’étranger et de sécuriser les approvisionnements, en complément des achats sur le marché spot », a-t-il indiqué.
Les principales recommandations
Lors de cette conférence, plusieurs pistes sont avancées, parmi lesquelles la conclusion d’accords bilatéraux pour les produits stratégiques, l’investissement dans les pays producteurs et la diversification des sources d’approvisionnement afin de limiter les risques climatiques, géopolitiques et diplomatiques.
Toutefois, cette stratégie ne saurait se substituer à un renforcement de la production nationale. L’Algérie demeure fortement dépendante des importations, notamment pour les céréales (entre 7 et 9 millions de tonnes par an) ainsi que pour le lait, ce qui représente un coût important pour l’économie nationale.
Dès lors, plusieurs leviers apparaissent essentiels, à savoir la mise en place d’une véritable diplomatie agricole, la poursuite de l’intensification de la production sur le long terme, ainsi que l’intégration des enjeux écologiques afin d’éviter les dérives d’un modèle productiviste, selon le chercheur, qui a souligné que l’intensification agricole doit s’inscrire dans une logique durable, préservant les ressources naturelles telles que les sols, l’eau et la biodiversité. La recherche agronomique et agro-écologique constituent, à cet égard, des outils déterminants pour maintenir le potentiel productif.
Par ailleurs, la réforme de la gouvernance alimentaire, notamment du système de subventions, s’impose comme un enjeu majeur. Sans remettre en cause le caractère social de l’Etat, il s’agit d’en améliorer l’efficacité, de réduire les coûts et de limiter les effets pervers sur la production et la consommation, a précisé l’intervenant.
Le renforcement des stocks stratégiques constitue un autre axe prioritaire, selon M. Daoudi. Dans un contexte d’incertitude accrue, l’Algérie est appelée à augmenter ses capacités de stockage au-delà des niveaux actuels, estimés entre 6 et 12 mois, afin de mieux faire face aux chocs d’approvisionnement.
A ce propos, la lutte contre le gaspillage apparaît comme un levier immédiat. Touchant à la fois les pertes post-récolte et le gaspillage des consommateurs, notamment pour les produits subventionnés, ce phénomène concerne environ 30 % des ressources. Sa réduction permettrait un gain significatif, équivalent à une augmentation notable de la production sans effort supplémentaire.
Selon lui, la sécurité alimentaire de l’Algérie repose sur une approche globale combinant renforcement de la production nationale, stratégie internationale proactive, durabilité environnementale et anticipation des crises, et ce dans un contexte mondial de plus en plus incertain.