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Op-Ed

Sdjiourat cœur de Soustara !

Sdjiourat cœur de Soustara !

Boulevard Ourida Meddad, ex-Gambetta. Autrement dit Sdjiourat. Toboggan haussmannien orné de ficus au cœur de Soustara, elle-même le cœur rouge et noir d’Alger La Blanche.

Etabli sur l’emplacement d’un ravin, fossé naturel de l’ancien rempart de la Casbah, il s’élève jusqu’à celui de La Victoire, ex-l’Empereur, vers Bab Jdid. Coulée de lumières, il descend, par paliers, jusqu’à la rue Ahmed Bouzrina (La Lyre) et au célèbre marché éponyme.
Deux points de vie ouvrant sur l’Opéra d’Alger et le Square Port Saïd (Bresson) en contrebas, ainsi que sur la Rue Amar Ali, naguère Randon du nom du maréchal de la colonisation de lugubre renom. Amar Ali et Ahmed Bouzrina, hier rues du musc, des tapis, des gandouras, des babouches, du satin, du tussor, du taffetas, des microsillons et de la BD rayonnant de mille illustrés ! Sans oublier coiffeurs à l’air libre, rebouteux, rémouleurs et maroquiniers qui découpaient, piquaient, cousaient et assemblaient les cuirs sur des morceaux de troncs d’arbres servant de tables de création.

Le Boulevard, tout en terrasses -six au total face à la mer-, est un étourdissant couloir architectural. Epoustouflante ouverture urbaine sous la voute céleste et sur la Méditerranée. Immense fenêtre sur l’azur et l’opale, avec, en ligne de mire, la côte-Est d’Alger jusqu’au Cap Matifou ! Pour le construire, il a fallu « raboter » littéralement collines, avens et ravin. Pour offrir cette magique perspective incomparable à Alger. Sdjiourat n’est donc qu’escaliers, de son sommet du 104 rue Debbih Chérif, les fameux Tournants Rovigo, au marché de la Lyre à son arrivée. Deux séries de marches parallèles et larges rythment, côté pair et impair, ces immeubles européens de cinq à sept étages.

C’est un village trépidant en forme de belvédères en cascade, baigné de lumières, haut en couleurs et où la mixité sociale et linguistique s’exprimait dans une humeur conviviale et un sabir algérois bigarré et pimenté. Trois écoles primaires jalonnent les deux lignes d’immeubles qui marquent les limites de la Citadelle, tel un double rempart la ceinturant pour mieux la masquer. D’où le nom de Soustara, dérivé de Sour Esstara, fortifications sur le haut mur protégeant le fief de la Régence ottomane, le Palais du Dey.

Par leur largeur et leur côté rectiligne, les escaliers créent des flux de clarté dans le quartier, du haut des lacets Rovigo jusqu’aux toutes dernières marches à la rue de La Lyre, prolongées par celles qui mènent au Square Port-Saïd. Le soleil illumine somptueusement les façades alors que le linge multicolore séchant aux balcons donne au quartier un air de fête permanent. Plusieurs paliers très larges, entre deux envolées d’escaliers, constituaient des aires idéales pour des matchs de foot. Interminables joutes pour enfants et adolescents du coin, dont les cris exprimaient à longueur d’année l’ardente passion sportive.

Entichement de garçons s’épuisant joyeusement à taper dans une pelote ou dans toute autre balle de fortune, quand ce n’était pas, à l’heureuse occasion, un ballon à valve réglé ! Derrière, le toit de l’Opéra et le port où des paquebots saluaient leur entrées dans la ville par des appels de sirène se répercutant jusqu’à la colline des Tagarins. Vision de bonheur en bleu infini !

Sdjiourat s’achève par des marches en demi-lune surplombant « Qahwet Ezzinc », café maure avec une partie rue et une partie dans une salle en voute sous les escaliers du boulevard. Les joueurs de dominos scandaient alors leurs parties enflammées de claquements secs et de vociférations tonitruantes se mêlant aux annonces à la cantonade des marchands de poissons et des vendeurs de bric-à-brac du marché aux puces alentour ! Plus bas, aux 11 et 11 bis, les deux appartements familiaux et la grande boulangerie du grand-père, chef affectueux de la vaste famille jijelienne des Latreche, Khelassi et Boulmazet. Jardin de la tendre enfance et éden de la prime jeunesse.

Sdjiourat porte heureusement le nom d’une grande martyre de la Bataille d’Alger. Ourida Meddad de parents originaires de Tigounatine à Azeffoun, perle de la Kabylie maritime. A 16 ans à peine, elle fut défenestrée du dernier étage du Collège Sarouy qui fut, de sinistre mémoire, un centre de torture pratiquée en 1957 par les bourreaux des généraux Massu et Bigeard.

« Ce ne sont pas les lieux, c’est son cœur qu’on habite », disait dans son « Paradis perdu » le poète anglais John Milton.

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