Samir Grimes, professeur en environnement et changement climatique, au Jeune Indépendant : «L’Algérie prépare son Plan national d’adaptation climat»
Les températures extrêmes qu’a enregistrées l’Algérie durant cet été, à l’instar de plusieurs pays du pourtour méditerranéen, interpellent. Les conséquences du changement climatique sont là et le monde est appelé à prendre ses responsabilités. L’Algérie veut prendre les devants en préparant une réponse à cette situation qui guette le monde entier. Quelle est donc sa stratégie ? Quelle explication donner pour les températures extrêmes enregistrées ? Et de quoi seront faits les étés prochains ? C’est à ces questions et à d’autres que répond le professeur en environnement et changement climatique, Samir Grimes, qui a souligné la nécessité d’agir maintenant et conjointement en vue de maîtriser l’élévation de la température de la planète.
Le Jeune Indépendant : L’Algérie vient de franchir un pas important en déposant, auprès du secrétariat de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, sa Contribution déterminée au niveau national (CDN). Peut-on revenir sur cette démarche de l’Algérie et en quoi consiste-t-elle ?
Samir Grimes : En premier lieu, il convient de souligner la grande importance accordée par la ministre de l’Environnement et de la Qualité de la vie à ce dossier. Il faut aussi signaler le fait que c’est là la deuxième contribution de l’Algérie. Il y a eu une première contribution en 2015, mais la CDN déposée la semaine dernière auprès du secrétariat de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) a augmenté l’ambition de l’Algérie en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre.
Si l’on compare la CDN de 2015 à celle de 2026, on distingue quatre différences majeures. En 2015, notre ambition était de réduire de 7 à 22 % nos émissions de gaz à effet de serre. 7 % avec les moyens nationaux et 22 % avec une contribution extérieure. Aujourd’hui, on est passé de 7 % à 14 % et de 22 % à 34 %. C’est énorme ! On a quasiment doublé le seuil minimal et maximal avec ce que ça engendre comme mobilisation de moyens financiers. Le deuxième élément, c’est que nous avons une année de référence qui a été repoussée de 2030 à 2035. Une autre différence importante : en 2015, nous n’avions pas mesuré l’effort financier qui doit soutenir cette démarche. On naviguait donc à vue. Aujourd’hui, et sur instruction de la ministre de l’Environnement et de la Qualité de la vie, on a demandé aux experts institutionnels d’évaluer le budget national et le budget extérieur. On sait exactement qu’est-ce qu’il faut demander, à qui le demander et quoi faire pour soutenir la Contribution.
Une autre différence fondamentale est aussi à relever ; celle du nombre de secteurs prioritaires qui a été revu à la hausse. En effet, avant, il y avait les secteurs de l’énergie, du transport, de l’industrie et de l’agriculture, alors qu’aujourd’hui, nous sommes passés à sept secteurs d’atténuation et d’adaptation.
Il y a un processus institutionnel qui a été engagé par le ministère de l’Environnement et par le gouvernement algérien d’une manière générale. Mettre en place les outils de la gouvernance climatique parce qu’auparavant, nous avions une vision pour lutter contre les changements climatiques mais nous n’avions pas les outils institutionnels. Désormais, avec cette CDN ajoutée à d’autres démarches, à l’instar du Plan d’adaptation climat, en cours d’élaboration, nous avons paraphé les outils de mise en œuvre de notre politique climatique et nous disposons ainsi des leviers institutionnels pour pouvoir agir.
L’originalité de la CDN de l’Algérie, c’est qu’elle a clairement affiché son ambition et va soutenir la transition énergétique et environnementale du pays. La CDN, c’est l’outil par excellence de la transition énergétique de l’Algérie. C’est aussi l’Algérie qui remplit ses engagements internationaux.
L’Algérie a traversé un événement climatique particulier durant une partie des mois de juillet et d’août, avec des températures extrêmes, de jour comme de nuit. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Les experts avaient plus ou moins prédit cette situation, sauf qu’ils ne s’attendaient pas que cela arrive si tôt. Le dernier rapport du panel des Nations unies sur le changement climatique avait déjà anticipé des étés très chauds et des canicules prolongées. Donc, des températures très fortes et plus importantes en nombre et en intensité. Tout cela était prévu. En Algérie, nous sommes passés de 4 à 5 jours de canicule à 20 jours. Le nombre de jours a été multiplié par quatre en l’espace d’un demi-siècle.
Et c’est quasiment tous les pays du pourtour méditerranéen qui sont touchés par cette vague de chaleur et par la sécheresse. Qu’est-ce qui a fait que ce scénario soit avancé ? C’est un concours de circonstances. Il y a les pluies abondantes qui ont engendré l’accumulation de la biomasse qui s’est asséchée, le dôme de chaleur qui est resté plusieurs jours et d’autres facteurs encore. Nous avons donc assisté cette année à des anomalies thermiques, terrestres et marines. Il y a eu des canicules marines qui ont engendré une mortalité massive des espèces. Nous sommes à 1,3° à 1,5° de la moyenne mondiale. C’est vraiment un été exceptionnel. Et les spécialistes nous demandent de nous préparer pour l’avenir. L’été de cette année est en effet qualifié de « clément » par rapport aux prochaines années.
Est-ce que c’est une première pour l’Algérie d’enregistrer des températures dépassant par endroit les 48°, surtout sur une période prolongée ?
Oui, c’est une première. Nous avons déjà vécu par le passé des températures élevées et des jours de canicule, mais pas aussi intenses et s’étalant sur plusieurs jours. Cette fois-ci, c’est au-dessus de la normale. On peut dire que cette année, c’est l’un des pires étés avec celui de 2023.
Sommes-nous appelés à vivre cette situation de façon récurrente ?
Les modèles climatiques suffisamment sérieux et des études basées sur des milliards de données prédisent des étés plus chauds. Même les projections de l’Office national de météorologie (ONM), qui dispose de logiciels permettant de faire la modélisation locale, disent que nous assistons à un été exceptionnel. Bien sûr, il est possible d’avoir un été moins chaud, mais en moyenne globale, on assistera à des étés qui seront pires que celui-là, avec davantage de risques de feux de forêt. Un risque qu’il faut intégrer dans les politiques globales du pays, sachant qu’auparavant, le feu de forêt était quasiment considéré comme un risque à gérer occasionnellement, mais aujourd’hui, c’est un risque structural, désormais considéré comme un risque permanent.
Les effets du changement climatique sont de plus en plus ressentis. Une hausse des températures, une baisse des précipitations et des événements extrêmes accrus caractérisent le climat depuis un certain temps. Quelle stratégie est adoptée par l’Algérie pour faire face à cette situation ?
Comme tous les pays, l’Algérie prépare sa réponse pour lutter contre le changement climatique. Il y a eu une réunion du gouvernement qui a été organisée à la demande de la ministre de l’Environnement, laquelle avait introduit un point sur l’adaptation climatique. D’ailleurs, le président de la République avait donné des instructions dans ce sens. Des rencontres traitant de la question de l’adaptation climatique ont également été organisées. C’est fondamental. Aucun pays ne peut faire l’économie de faire une planification du développement sans avoir un Plan national d’adaptation (PNA) climat. L’Algérie prépare donc son PNA, qui sera soumis très prochainement à la ministre de l’Environnement. Parmi les priorités de ce PNA, la résilience du territoire, de la population et des infrastructures. Il est aussi question de la préservation du capital naturel et culturel ainsi que du soutien de la diversification économique, laquelle constitue l’une des priorités du PNA. Et c’est spécifique à l’Algérie, compte tenu de l’importance accordée à ce volet par les pouvoirs publics. L’autre priorité de ce plan consiste en la mise en place d’un système national intégré d’observation, de suivi et d’alertes précoces sur le changement et l’adaptation climatique, et enfin un programme national de formation et de renforcement des capacités.
Le PNA définit l’action d’adaptation pour les cinq prochaines années, y compris la gouvernance sur l’adaptation climatique. Il contiendra à peu près une centaine de mesures. Parmi ces actions, la mise en œuvre d’un axe de recherche prioritaire au niveau du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique avec des laboratoires de recherche qui travailleront sur l’adaptation climatique ainsi que des masters spécifiques en adaptation climatique. Ce plan va également territorialiser l’action de l’adaptation climatique. Il va expliquer à l’ensemble de la société ce qu’il faut faire, comment et avec quel moyen le faire. L’élaboration de ce PNA est aussi une obligation internationale, d’autant qu’elle constitue l’une des recommandations de la dernière conférence sur le climat, soit la COP 30, qui s’est tenue au Brésil.
Le changement climatique n’est pas propre à l’Algérie. Les conséquences sont là et sont ressenties partout dans le monde. Faut-il agir en urgence dans le cadre d’une démarche globale, si ce n’est pas déjà fait ?
Oui, la question de l’atténuation des gaz à effet de serre est une affaire globale. Mais tous les pays n’ont pas émis les mêmes quantités de gaz et n’ont pas les mêmes capacités d’émission de gaz à effet de serre. L’enjeu, c’est que les pays qui ont construit leur développement et leur épanouissement socio-économique doivent mettre la main à la poche et payer la facture de la dégradation du climat. C’est ce qu’ils ne veulent pas faire. Ils veulent que tout le monde paye de la même manière.
L’autre enjeu, c’est ce qu’il y a eu un fonds pour prendre en charge les pertes et dommages causés par le changement climatique. Institué à la COP 28 et confirmé à la COP 29, ce fonds, qui permet d’indemniser les pays qui sont vulnérables et impactés par les changements climatiques alors qu’ils ne sont pas responsables de ces émissions, dont l’Algérie, n’est pas fonctionnel au jour d’aujourd’hui. Il n’y pas eu entente sur la manière de l’alimenter et sur les critères d’éligibilité… Il y a un vrai enjeu de négociation sur l’ambition globale et les efforts des pays, sachant que, par exemple, le continent africain émet moins de 5 % des gaz à effet de serre.
Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que la CDN élaborée par chaque pays constitue un moyen de mesurer l’effort global d’un pays. En étudiant les ambitions minimales et maximales de chaque pays, on saura à quel degré on peut contenir l’élévation de la température moyenne et on saura quelle température nous allons atteindre en 2050 et 2100, sachant qu’on avait prévu à l’horizon 2100 la réduction de l’élévation de la température moyenne de la planète de 2°, voire 1,5°.