Salah Remini, commissaire du FCNMA au Jeune Indépendant : «Nous voulons donner une nouvelle vision au patrimoine sans le dénaturer»
Placée sous le signe de « Là où la musique rencontre l’Histoire », la 14e édition du Festival culturel national de la musique actuelle (FCNMA) investira le port emblématique de Tipasa du 27 au 30 août, après avoir pris ses quartiers au théâtre romain de Guelma l’an dernier.
Nouvellement nommé commissaire du festival, Salah Remini revient, dans cet entretien accordé au Jeune Indépendant, sur les ambitions de cette édition qui entend, au croisement du patrimoine et de la modernité, faire dialoguer les sonorités actuelles, par le biais d’une programmation éclectique, de concerts gratuits et surtout d’espaces dédiés à la transmission du patrimoine historique de l’Algérie antique.
Le Jeune Indépendant : Après avoir fait vibrer le théâtre romain de Guelma l’an dernier, le Festival pose cette année ses valises dans le port de Tipasa. Qu’est-ce qui a motivé le choix de cette wilaya comme lieu de cette 14e édition, dans ce prestigieux cadre patrimonial, et comment ce changement va-t-il enrichir l’expérience des festivaliers ?
Salah Remini : Le Festival connaît cette année une nouvelle étape avec son arrivée à Tipasa. Après Guelma et son théâtre romain, le choix s’est porté sur une autre ville foncièrement liée à l’histoire et au patrimoine algériens.
Cette nouvelle édition s’inscrit dans une nouvelle vision portée par la ministre de la Culture et des Arts, Malika Bendouda, qui a notamment souhaité déplacer le Festival à Tipasa et lui donner un nouveau souffle. Pour nous, ce changement de lieu représente au demeurant une opportunité artistique.
Le port de Tipasa offre un cadre exceptionnel. D’un côté, la mer et l’atmosphère particulière d’un site portuaire ; de l’autre, les vestiges romains qui se trouvent à proximité immédiate de la scène. L’idée est justement de faire dialoguer ces deux dimensions.
Nous voulons que le lieu fasse partie intégrante de l’expérience du festival. Il ne s’agira pas simplement d’installer une scène dans un espace quelconque. Nous souhaitons mettre en valeur le port, mais également le site archéologique et les ruines romaines qui constitueront un arrière-plan naturel et particulièrement fort pour les spectacles.
C’est aussi ce qui nous a conduits au slogan de cette édition : « Where Music Meets History ». Tipasa nous permet concrètement de faire se rencontrer la musique, l’histoire et le patrimoine.
Le slogan de cette édition, «Là où la musique rencontre l’Histoire», semble placer le dialogue entre patrimoine et création contemporaine au cœur de la programmation. Comment cette thématique a-t-elle orienté vos choix artistiques ?
La musique actuelle ne doit pas être comprise comme une musique uniquement liée à une génération ou à l’âge des artistes. Pour moi, l’actualité se définit davantage par la capacité à proposer quelque chose de nouveau, à travailler, à créer et à apporter une nouvelle lecture à ce qui existe déjà.
C’est précisément dans cette perspective que nous avons construit la programmation. Nous avons recherché des artistes et des formations qui font vivre cette rencontre entre patrimoine et modernité.
Le groupe Izlan, par exemple, illustre particulièrement bien cette démarche. Il s’appuie sur la tradition chaouie, avec la gasba et le bendir, tout en la faisant dialoguer avec des influences venues des musiques du monde, de la country ou encore du rock.
C’est pour nous l’un des aspects essentiels de la musique actuelle : prendre un patrimoine, le faire évoluer et lui donner une nouvelle vision sans le dénaturer.
Le rôle du festival est ensuite de créer le lien entre ces artistes créateurs et le grand public. En tant que programmateurs, nous récoltons en quelque sorte le fruit de ce travail et nous essayons de le promouvoir auprès du public.
En qualité de commissaire du Festival, vous avez évoqué une « nouvelle vision ». Quelle place accordez-vous à la nouvelle génération d’artistes issus de la scène urbaine et populaire, par rapport aux éditions précédentes ?
La nouvelle vision passe d’abord par une nouvelle équipe, jeune, avec un nouveau regard et un nouveau souffle. Mais elle passe surtout par notre manière de regarder la scène actuelle.
La musique actuelle n’est pas une question d’âge. Ce qui nous intéresse, c’est l’actualité artistique, la nouveauté, le travail et la capacité d’un artiste à proposer quelque chose qui s’inscrit dans son époque.
La programmation reflète aussi cette diversité. Nous avons voulu réunir des artistes et des formations venant de différentes régions du pays, avec des univers très différents, de la musique traditionnelle revisitée aux sonorités plus contemporaines, en passant par le rock ou les nouvelles formes de fusion.
Je dirais même que, dans beaucoup de cas, ce n’est pas le programmateur qui impose l’artiste. C’est l’artiste qui s’impose à travers son actualité et son travail.
En tant que programmateur, je considère que certains artistes doivent être présents parce qu’ils font l’actualité de la scène musicale. C’est l’artiste qui nous fait travailler, et non l’inverse. Notre rôle est donc d’identifier cette dynamique, de l’accompagner et de la mettre en relation avec le public.
L’accès aux quatre soirées musicales est entièrement gratuit, ce qui constitue une excellente initiative pour promouvoir la culture. Pourquoi avoir fait ce choix et quel public souhaitez-vous toucher ?
L’accès est gratuit avant tout parce que le festival se déroule dans un lieu public. Le port de Tipasa est un espace ouvert au public et il n’est donc pas possible de mettre en place une billetterie comme on pourrait le faire dans une salle ou dans une infrastructure spécifiquement conçue pour accueillir des spectacles payants.
Cette gratuité permet naturellement d’ouvrir le festival à un public très large : les familles, les jeunes, les habitants de Tipasa, mais aussi les estivants et les personnes qui viendront d’Alger et des autres régions.
Tipasa est à proximité d’Alger et c’est également une ville balnéaire très fréquentée durant cette période. Nous espérons donc toucher un public particulièrement large et créer une véritable ambiance autour du festival.
Cela fait un certain temps que la ville de Tipasa n’a pas accueilli un événement de cette ampleur. Nous souhaitons donc contribuer à raviver cette dynamique culturelle et à créer une ambiance particulière dans la ville.
En marge des concerts, le festival prévoit également des panels, des masterclass et des ateliers dédiés à la transmission. Quels sont les objectifs de ces rencontres et comment peuvent-elles contribuer à accompagner les jeunes talents ?
Nous avons voulu que le Festival ne soit pas uniquement une succession de concerts. Il doit également être un espace de rencontre, de réflexion et de transmission.
Le 29 août, à la Maison de culture Ahmed-Aroua de Koléa, nous avons prévu un programme académique avec notamment un panel consacré à l’industrie musicale en Algérie. L’objectif est de permettre à différents acteurs et professionnels de partager leur expérience et leur vision de cette industrie, de ses réalités et de ses évolutions.
La masterclass vient compléter cette démarche. Elle sera destinée notamment aux jeunes artistes et aux groupes de Tipasa. Nous voulons leur permettre d’acquérir de nouvelles connaissances et de bénéficier de l’expérience de professionnels et de professeurs de musique.
Il y aura d’ailleurs un workshop autour de la digitalisation et du media training, animé par Leïla Assas, journaliste et entrepreneure culturelle.
Ces rencontres sont ouvertes à tous les mélomanes et à toutes les personnes qui souhaitent approfondir leurs connaissances dans le domaine musical. Elles sont également gratuites.
Le Festival doit être un lieu de brassage. Les artistes doivent pouvoir se rencontrer, échanger, se découvrir et, pourquoi pas, créer ensemble. Nous ne programmons pas nécessairement des collaborations à l’avance. Nous préférons aussi laisser une part de liberté aux artistes.
La musique est un art qui se partage. C’est justement ce partage d’expériences, d’émotions, de temps et de connaissances qui constitue pour moi l’une des essences mêmes d’un Festival.
Enfin, comment imaginez-vous l’évolution de ce Festival à moyen terme ?
Je pense d’abord que le festival doit continuer à évoluer à travers les expériences qu’il accumule d’une édition à l’autre. Cette 14e édition constitue déjà une nouvelle étape, avec un changement de ville, une nouvelle équipe et une nouvelle vision artistique.
Le travail ne s’arrête d’ailleurs pas à la clôture du festival. Une édition doit être évaluée une fois achevée et, dans le même temps, il faut déjà commencer à penser à la suivante.
C’est un travail qui se poursuit dans la continuité. L’organisation d’un festival est un processus permanent. Pour le public, l’événement peut sembler ponctuel. En réalité, le travail commence plusieurs mois avant et se poursuit après la clôture.
Notre ambition est donc de construire cette évolution dans la durée, avec un Festival qui puisse continuer à accompagner la scène musicale actuelle algérienne, à rapprocher les artistes du public, à valoriser notre patrimoine à travers de nouvelles écritures musicales et à créer des espaces de rencontre et de transmission.
Entretien réalisé par Khalil Aouir