Sahara Occidental : Quand le Maroc transforme le tourisme en outil de colonisation
Derrière les décors de carte postale de Dakhla, une stratégie de colonisation feutrée bat son plein ces jours-ci. Avec la complicité passive ou active des tours opérateurs internationaux, Rabat utilise l’industrie du voyage pour imposer un fait accompli géopolitique et effacer le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui.
Des eaux turquoise, un vent parfait pour le kitesurf et des hôtels de luxe flambant neufs. Pour le touriste européen lambda, Dakhla s’affiche désormais sur les écrans comme la nouvelle « perle cachée du Maroc ». À seulement 30 euros le vol depuis Madrid, l’invitation au voyage est alléchante, selon un reportage diffusé par la chaîne anglaise la BBC.
Pourtant, ce mirage balnéaire cache l’une des plaies ouvertes du droit international : l’occupation militaire et administrative du Sahara occidental par le Maroc, un territoire que l’ONU qualifie pourtant fermement de « non autonome ».
En franchissant le cap des 740 000 visiteurs annuels, Rabat ne cherche pas seulement à capter les devises étrangères. Le pouvoir marocain a transformé le tourisme en une arme de soft power redoutable, visant à normaliser, légitimer et pérenniser son annexion des « provinces du Sud ».
Sur le terrain, la machine de propagande marocaine tourne à plein régime. Les drapeaux rouges étoilés de vert flottent sur chaque bâtiment officiel, et les touristes débarquent avec un tampon marocain sur leur passeport. Mais cette souveraineté affichée est une fiction juridique. Depuis le retrait de l’Espagne en 1976 et le cessez-le-feu de 1991, le peuple autochtone sahraoui attend un référendum d’autodétermination promis par les Nations Unies, sans cesse repoussé par Rabat.

Pour le Front Polisario, le mouvement de libération sahraoui, cette effervescence hôtelière est une violation flagrante de la légalité internationale. Chaque complexe touristique érigé sur la côte sahraouie se fait sans le consentement des populations locales, piétinant le principe fondamental du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Pendant que les influenceurs occidentaux vantent les mérites des enclaves touristiques dans le désert, les Sahraouis, eux, continuent de vivre sous contrôle strict dans les territoires occupés ou s’entassent dans les camps de réfugiés en Algérie.
Ryanair, Booking, Transavia, les complices du « fait accompli »
Cette stratégie marocaine ne pourrait réussir sans le concours indispensable des multinationales du voyage, indique l’enquête de la BBC.
En quête de nouvelles parts de marché, plusieurs compagnies aériennes et plateformes de réservation en ligne se rendent aujourd’hui coupables d’une complicité alarmante.
Des compagnies aériennes comme l’irlandaise Ryanair ou Transavia France (filiale d’Air France-KLM) opèrent des vols directs vers Dakhla en cataloguant explicitement la destination sous la bannière du « Maroc ». De même, les mastodontes de la réservation comme Booking.com, Expedia ou Trivago répertorient les établissements hôteliers de la zone comme étant situés en territoire marocain.
En agissant ainsi, ces entreprises ne font pas que vendre des billets ou des nuitées. Elles participent activement à la désinformation du public et à la falsification des cartes géographiques. Seules quelques rares entités, à l’instar de la compagnie espagnole Binter Canarias ou de la plateforme Airbnb (qui a retiré la mention « Maroc » de ses annonces locales), tentent de respecter la distinction juridique.
« En vendant le Sahara occidental comme une simple région marocaine, ces entreprises violent non seulement le droit international, mais elles trompent également les consommateurs », s’insurgent les experts juridiques et les ONGONG Une organisation non gouvernementale (ONG) est une association à but non lucratif, d'intérêt public, qui ne relève ni de l'État, ni d'institutions internationales comme Western Sahara Resource Watch (WSRW) cités par le média britannique.

Un territoire occupé et spolié par le Maroc
La complaisance des entreprises européennes pourrait cependant bientôt se heurter au mur du droit. Des spécialistes en droit international et des droits humains avertissent que ces sociétés s’exposent à des vagues de litiges devant les tribunaux européens. Outre la violation directe des droits du peuple sahraoui, elles sont passibles de poursuites pour pratiques commerciales trompeuses, publicité mensongère et violation des règles de concurrence équitable de l’Union européenne.
Le Front Polisario a déjà annoncé qu’il surveillait de près les activités de compagnies comme Ryanair et qu’il étudiait toutes les voies de recours judiciaires possibles.
L’argument de la neutralité commerciale souvent avancé par les plateformes en ligne — qui se contentent de renvoyer les utilisateurs vers les conseils aux voyageurs de leurs gouvernements respectifs — ne tient plus face à la réalité du terrain. Financer des infrastructures économiques dans un territoire occupé, c’est participer à la colonisation par le capital. Le bronzage des uns ne saurait masquer l’oppression des autres. Voyager à Dakhla aujourd’hui, c’est valider le fait accompli d’une occupation illégale et une spoliation des richesses de tout un peuple colonisé depuis 1975.