Réapparition de la diphtérie, le Dr Boudjelal au LJI: « On exclu pas des cas importés »
Cinq cas de diphtérie ont été confirmés dans la wilaya de Skikda, dont deux décès. Alors que les autorités sanitaires affirment que la situation est maîtrisée, cette réapparition d’une maladie que l’on croyait disparue soulève de nombreuses interrogations. Contacté ce samedi par le Jeune Indépendant, le Dr Youcef Boudjelal, microbiologiste et président du Syndicat autonome des biologistes de la santé publique (SABSP), est revenu sur la situation, les risques et l’importance vitale de la vaccination.
Le Jeune Indépendant : Tout d’abord, que peut-on dire aujourd’hui de la situation épidémiologique à Skikda ?
Dr Youcef Boudjelal : D’après les données communiquées par le ministère de la Santé, cinq cas de diphtérie ont été confirmés dans la wilaya de Skikda, dont deux décès, un homme de nationalité étrangère âgé de 25 ans et une fillette de 12 ans non vaccinée. Dès ces enregistrements, une cellule de crise a été mise en place au niveau de la direction de la santé et de la population (DSP) afin de suivre l’évolution de la situation et de coordonner les mesures de riposte.
Des enquêtes épidémiologiques ont aussitôt été engagées pour identifier les personnes ayant été en contact avec les cas confirmés. Ces sujets contacts ont été placés sous traitement prophylactique et vaccinés. Plus de 500 personnes ont ainsi été immunisées en l’espace de 48 heures, dans le cadre d’une campagne de vaccination préventive.
La situation est stable et le suivi sur le terrain se poursuit de manière rigoureuse et quotidienne, à travers le renforcement des activités de surveillance épidémiologique dans l’ensemble des structures sanitaires de la wilaya et la prise en charge des cas enregistrés conformément aux protocoles thérapeutiques en vigueur. La situation est actuellement sous contrôle, mais la vigilance reste indispensable, car la diphtérie est une maladie à propagation rapide lorsqu’elle n’est pas détectée et contenue à temps.
Pour mieux comprendre, pouvez-vous rappeler ce qu’est exactement la diphtérie ?
La diphtérie est une maladie infectieuse aiguë provoquée par une bactérie appelée Corynebacterium diphtheriae. Ce qui la rend particulièrement dangereuse, c’est sa capacité à produire une toxine puissante, capable d’endommager gravement plusieurs organes vitaux. Cette toxine s’attaque d’abord aux tissus des voies respiratoires supérieures, provoquant des lésions locales qui forment de fausses membranes blanchâtres dans la gorge.
Mais dans les cas les plus graves, elle peut pénétrer dans la circulation sanguine et atteindre le cœur, le diaphragme ou le système nerveux central, entraînant des complications cardiaques ou neurologiques potentiellement mortelles. Autrefois, la diphtérie était l’une des principales causes de mortalité infantile. Grâce à la vaccination, elle a pratiquement disparu dans de nombreux pays, mais elle n’a pas été éradiquée. Dès que la couverture vaccinale baisse, elle refait surface, comme nous le voyons aujourd’hui à Skikda.
Justement, comment expliquer la réapparition de cette maladie que l’on pensait éradiquée ?
Cette maladie n’a jamais totalement disparu. La vaccination a permis de la contrôler, mais dès qu’un relâchement survient, soit à cause de la négligence des rappels, soit d’un déficit d’immunisation collective, la maladie peut réapparaître.
Il suffit d’un cas importé pour déclencher un foyer épidémique, surtout si certaines personnes n’ont pas été vaccinées. La bactérie circule par les gouttelettes respiratoires émises lors de la toux ou des éternuements. Mais le contact avec des surfaces souillées peut aussi propager la bactérie par contact avec des objets ou des tissus contaminés dont notamment les vêtements et les draps. D’où l’importance d’une couverture vaccinale complète et à jour.
Quels sont les symptômes qui doivent alerter et inciter à consulter sans délai ?
La période d’incubation est courte, généralement entre deux et cinq jours. La maladie débute souvent par de la fièvre, des maux de gorge et des céphalées. Puis apparaissent les fausses membranes blanchâtres qui recouvrent les amygdales et le pharynx. Ces membranes peuvent gêner la respiration et entraîner un risque d’asphyxie, surtout chez les enfants.

L’efficacité dépend de la rapidité du diagnostic
Les malades présentent souvent une grande fatigue, un gonflement du cou, et parfois des signes cardiaques ou neurologiques plus tardifs. Ces symptômes ne doivent jamais être pris à la légère. L’automédication est à proscrire. Prendre des antibiotiques ou du paracétamol sans prescription peut masquer les signes, interférer avec le diagnostic et retarder le traitement approprié.
Comment les laboratoires confirment-ils la maladie ?
Le diagnostic repose sur un examen clinique complété par des analyses bactériologiques. On effectue un prélèvement de la gorge pour identifier la bactérie. Nous disposons aujourd’hui de techniques moléculaires permettant d’identifier directement le gène de la toxine diphtérique. Cela permet de confirmer rapidement la présence de la souche toxigène et de commencer immédiatement le traitement. Celui-ci associe l’administration d’anti-toxines diphtériques pour neutraliser la toxine, et une antibiothérapie ou des macrolides adaptée pour éliminer la bactérie. L’efficacité dépend de la rapidité du diagnostic et de la prise en charge.
Quelles mesures préventives conseillez-vous pour éviter la propagation ?
L’hygiène, la prévention et la vaccination sont un triptyque indissociable. L’hygiène reste le premier rempart, se laver régulièrement les mains, porter un masque en cas de toux ou de symptômes respiratoires, éviter le partage des objets personnels et désinfecter les surfaces. Ensuite, il faut signaler tout cas suspect afin de permettre aux équipes sanitaires d’intervenir rapidement.
Dès qu’un cas est confirmé, la vaccination préventive peut être réalisée dans les dispensaires ou centres médicaux les plus proches. C’est une mesure rapide et efficace pour éviter la propagation. Les campagnes de vaccination autour des foyers infectieux sont une arme essentielle pour contenir l’infection. Il faut comprendre qu’une réaction rapide évite une diffusion communautaire.
Vous insistez beaucoup sur la vaccination. Pourquoi est-ce si important ?
Parce que c’est le seul moyen de prévenir efficacement la maladie. Le vaccin contre la diphtérie est administré dès la petite enfance, souvent combiné à celui du tétanos et de la coqueluche. Il nécessite des rappels à 11 mois, 6 ans, 13 ans. Puis tous les dix ans à l’âge adulte, malheureusement, beaucoup d’adultes négligent ces rappels, pensant être protégés à vie. Or, l’immunité diminue avec le temps. Dans plusieurs pays, on recommande des rappels à 25, 45 et 65 ans.
La vaccination protège non seulement l’individu mais aussi la collectivité. Si la couverture vaccinale chute, la chaîne d’immunité se brise et la maladie refait surface. C’est ce que nous devons éviter à tout prix.
Quel est votre avis sur la réaction du ministère de la Santé face à cet épisode ?
Le ministère a agi rapidement : activation d’une cellule de crise, suivi rapproché des cas, vaccination de l’entourage et campagne de prévention dans les zones concernées. Les autorités sanitaires ont rappelé aux citoyens que les vaccins sont disponibles dans toutes les structures de santé publique, que cela soit au niveau des dispensaires ou de tout autre établissement de santé de proximité.
Il appelle les citoyens à respecter scrupuleusement le calendrier vaccinal, rappelant que la vaccination reste le moyen le plus sûr et le plus approprié pour prévenir cette maladie et d’autres infections graves. C’est une mesure salutaire pour renforcer la confiance des citoyens dans la vaccination et prévenir d’éventuelles résurgences.
Que retenez-vous de cette alerte sanitaire ?
Je retiens surtout que certaines maladies ne disparaissent jamais vraiment. Dès qu’on relâche la vigilance, elles ressurgissent. La diphtérie est un rappel à l’ordre. Il faut que les citoyens prennent conscience que la prévention, l’hygiène et la vaccination sont au cœur de notre politique de santé publique. Se vacciner, c’est un acte de responsabilité et de solidarité. C’est protéger sa famille, sa communauté et son pays. Nous devons conserver cette mémoire sanitaire collective pour ne jamais revivre les drames du passé.