Rachid Boudjedra au SILA : «Gaza est comme le miroir de notre humanité perdue»
C’est un Rachid Boudjedra incandescent que le public du Salon international du livre d’Alger (SILA) a retrouvé dimanche après-midi au stand Palestine « Ghassan Kanafani ». Devant une salle comble et attentive, l’écrivain, connu pour ses positions sans compromis, a livré un plaidoyer poignant pour la cause palestinienne, mêlant souvenirs personnels, colère et fidélité politique.
« Si on m’appelait à me battre en Palestine, je le ferais. Je combattrai aux côtés du Hamas », a-t-il lancé sans détour, déclenchant une salve d’applaudissements. Pour lui, la résistance, sous toutes ses formes, n’est pas seulement un droit, mais « le seul choix légitime d’un peuple qu’on cherche à effacer. Face à l’horreur, à la famine et à la destruction systématique, il n’y a plus de neutralité possible », a-t-il martelé.
Intitulée « Palestine jusqu’à la moelle », du nom de son prochain livre à paraître, la rencontre avait tout d’une profession de foi. Fidèle à son franc-parler, Boudjedra y a revisité plus d’un demi-siècle de complicité intellectuelle et militante avec la cause palestinienne. « J’ai connu la Palestine au plus près, dans sa douleur et dans sa dignité », a-t-il confié.
L’écrivain a ainsi révélé avoir effectué, dans les années 1970, une visite clandestine en territoire palestinien, en pleine effervescence révolutionnaire. « C’était dangereux, oui, mais nécessaire. Nous étions nombreux à vouloir comprendre, à partager ce combat », raconte-t-il. Il évoque des nuits passées dans des camps de réfugiés, des discussions passionnées avec des militants progressistes palestiniens, et même des rencontres avec des intellectuels juifs antisionistes, soulignant que « il y en avait qui refusaient d’être complices d’un projet raciste et colonial. Ils étaient rares, mais courageux ».
Son nouveau livre, « Palestine jusqu’à la moelle », s’annonce comme une œuvre hybride, entre témoignage, essai et cri littéraire. Il expliquera : « Je l’ai écrit cette année, sous le choc des images de Gaza. J’y ai mis toute ma rage, toute ma tendresse, toute ma honte aussi. Parce que se taire, c’est être complice ». L’ouvrage est actuellement en cours d’édition et devrait paraître prochainement chez un éditeur algérien.
Boudjedra, aujourd’hui âgé de 83 ans, dit vivre « des cauchemars palestiniens » depuis des mois. « Je rêve d’enfants squelettiques, de mères qui creusent de leurs mains dans les décombres. Ce ne sont plus des images, c’est une obsession », confie-t-il. Il décrit Gaza comme « le miroir de notre humanité perdue », et Israël comme « l’incarnation d’une barbarie moderne, soutenue, financée et applaudie ».
Mais malgré la rage et la douleur, le romancier garde foi en la résistance. Soutenant que « les Palestiniens ont cette force surnaturelle, ils tombent, mais ils se relèvent toujours. C’est ça leur victoire, la vraie. Celle que ni les bombes ni les blocus ne peuvent effacer ». L’auteur de « La Répudiation et de FIS de la haine » a conclu son intervention en déclarant que « On parle souvent d’espérance comme d’un mot fragile. Mais en Palestine, l’espérance, c’est une arme. Elle se transmet comme une torche, de génération en génération ».
En mage de la rencontre, l’auteur a déclaré au Jeune Indépendant que « certains écrivains redoutent désormais d’écrire sur la cause palestinienne, par appât des récompenses venues d’Occident. Ce sont les fornicateurs de l’Histoire ». Et d’ajouter : « Je connais beaucoup d’auteurs qui n’osent plus aborder la Palestine, de peur de se voir refuser un visa ou de perdre les faveurs des institutions occidentales. Certains redoutent même de compromettre leurs chances d’obtenir les prix littéraires du monde occidental ». Puis, après un silence lourd, il a poursuivi : « Au fond, tout se résume au courage, soit on l’a pour dire la vérité, soit on choisit le silence en échange des privilèges ».