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Culture

Quand le cinéma sioniste “rayonne” à partir du Maroc

Quand le cinéma sioniste “rayonne” à partir du Maroc

Dans une conférence intitulée Le cinéma et la nouvelle psychologie, le philosophe Maurice Merleau-Ponty conclu sa conférence par cette réflexion : «un film ne se pense pas, il se perçoit». Cette conférence qui date de 1945 incite à réfléchir sur un phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur, ce qu’on peut qualifier de «Netflixologie», en référence au succès de Netflix en particulier en ces temps de pandémie de Covid-19.

Depuis 1945, le pouvoir des films s’exerce en toute intelligence entre e-marketing et algorithmes qui alignent l’offre aux exigences de la demande, ainsi que l’impact de ces films sur notre perceptions que nous avons sur nous même, sur nos valeurs, qui se modernisent voire se normalisent !

Mais pourquoi doit-on nous y intéresser ? La série française The Spy, réalisée par l’israélien Gideon Raff, raconte le parcours d’un espion israélien Eli Cohen très bien infiltré dans le sommet de l’élite syrienne et connu sous le nom de Kamel Amine Thabet, démasqué et exécuté le 18 mai 1965 après avoir occupé le poste de vice-ministre de la défense. Jusque-là, ce film renvoi surtout aux films d’action de type James Bond, mais après avoir discuté avec un étudiante celle-ci nous a déclaré innocemment : «vous savez Madame, c’est tellement bien fait que je me suis sympathisée avec Kamel Amine Thabet, agent 88. J’ai même pleuré !».

Figée par cette réflexion, nous nous sommes posé la question mais où sont passé les dits “experts en sémiologie” ? Cette série en particulier ne glorifie pas uniquement l’image de l’Israélien prêt à tout pour «sa terre», «sa nation», mais donne surtout une image écœurante, répugnante sur les services de sécurité arabes en particuliers syriennes : stupidité, amateurisme, drogue, corruption au sein de l’armée, et puis, l’agent israélien capable d’acheter, avec son argent, des officiers qui non pas le moindre réflexe de base celui qu’«un officier doit TOUJOURS rester sur le qui-vive», des officiers obsédés par le sexe et le riyal.

Bref on nous montre, d’un coté, l’image d’un Etat arabe qui est livré facilement par ses propres officiers, et d’un autre côté, le génie israélien bien qu’il soit marginalisé en Israël même du fait de son origine : Cohen est un juif d’Égypte. Mais ce dernier met tout ça de côté pour l’intérêt de sa «nation». Autrement dit, un Séfarade qui réalise l’impossible pour son pays.

Et ce qu’il y a lieu de retenir, c’est cet Israélien fidèle à sa famille, à sa terre, et le combat d’une épouse israélienne pour la mémoire de son mari, et ces agents israéliens qui continuent à recruter, faisant vivre dans chaque agent un autre agent 88 Non pas Kamel Amine Thabet mais un Eli Cohen.

Néanmoins, ce qui reste ancrer dans les mémoires, c’est cette image mentale ou ce que Walter Lippmann appelle « l’image dans nos têtes », est le mépris envers ces officiers arabes (ici, les officiers Syriens) insouciants, frivoles et corrompus !

Des films qui glorifient le Mossad
Reste que le fait que les Israéliens produisent des films et des séries qui glorifient les actions du Mossad et véhiculent leurs «valeurs» est chose compréhensible. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est le fait de tourner ces panégyriques dans un pays arabe, le Maroc en l’occurrence, qui pose problème.

Autre exemple, le film du réalisateur américano-israélien Ariel Vromen et diffusé sur Netflix, L’Ange du Mossad. Ce dernier, sorti en 2018, raconte l’histoire d’Ashraf Marwan, assistant du président égyptien Anouar Al-Sadate et agent double ayant fourni des informations capitales à Israël à la veille de la guerre d’Octobre 1973. Les scènes «égyptiennes» de ce film ont été tournées au Maroc, avec de nombreux figurants marocains.

La normalisation entre le Makhzen et Israël montre ainsi un aspect inattendu de par son caractère dangereux et subversif. Le Maroc démontre sa capacité à jouer un rôle de « médiateur» de la perception israélienne, et contribuer ainsi à sa réalisation. Chose que même l’Égypte avec son héros égypto-israélien Ashraf Marwan ne l’a pas fait dans sa production cinématographique très importante.
Il semble que le Maroc est incapable de normaliser avec Israël selon le modèle égyptien de «paix froide». A défaut de «the cold peace», il faut faire mieux : être le soleil qui permet au cinéma et aux valeurs sionistes de rayonner.

Ici, il est intéressant de rappeler que le Makhzen à l’époque du roi Hassan II avait arrêté la production du film Le Message, Al-Rissala, du réalisateur syrien, le défunt Mustapha El Akkad, l’obligeant par la suite à aller en Libye ! Il semblerait que le royaume dit chérifien de Amir Al Mouminin a choisi d’incarner Al-Rissala mais dans sa version sioniste ! Pourquoi ne nous intéressons pas à leur production comme eux ils s’intéressent à la nôtre, le quotidien israélien Haaretz n’avait-il pas publié un article, le 08 octobre 2007, intitulé Arab Tradition Makes a Comeback – on TV, et écrit par Yoav Stern, sur la série syrienne Bab Al-Hara, s’interrogeant sur l’impact du retour des valeurs arabes ?

Que faut-il faire ?
Aujourd’hui, nous n’enseignons plus le conflit arabo-sioniste dans nos écoles et nos universités. Aujourd’hui, nos étudiants lisent de moins en moins, leurs références sont ces images mentales que ce genre de séries ou films made in Israël for us et tournés au Maroc, nous imposent ! Nos étudiants ne connaissent pas Mohammed Boudia, ni Messaoud Zeggar, ni nos héros du réel pour la simple raison nous ne donnons pas de l’importance à la promotion cinématographique qui contribue, selon le politologue canadien d’origine égyptienne Wael Saleh, au renforcement de l’appartenance nationale.

Une Nation a besoin de symboles historiques pour se nourrir afin de perdurer et exister. A l’ère du vide, tout peut devenir symbole! Que fait le ministère de la Culture et des Arts ? Les spin doctors ? Où est le soft power algérien ? Où sommes-nous dans ces guerres de perceptions ? L’une des plus dangereuses du 21ème siècle ? Où est passée cette Algérie des Chroniques des années de braises, et de L’opium et le bâton ?

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