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Nationale Algérie-USA

Reportage : Quand l’Amérique profonde désavoue Trump

Reportage : Quand l’Amérique profonde désavoue Trump
Phoro : Riad Abada/LJI

Ce reportage exclusif mené à travers les États-Unis durant la Coupe du monde 2026 révèle un décalage saisissant entre l’image agressive de l’administration Trump et la réalité d’une population profondément attachée à l’hospitalité, au point de voir émerger des critiques inattendues jusque dans ses bastions conservateurs.

Joe a la trentaine, il vit à Lawrence, petite ville universitaire du Kansas, et il n’a pas hésité longtemps avant de répondre. À la question de savoir ce que les Américains pensent de leur président, sa voix se fait presque pressante : les États-Unis avaient besoin de ce mondial pour montrer au reste du monde qu’ils restent un pays accueillant, que leur peuple n’est pas ce que ses politiciens donnent à voir. Pour lui, la période Trump a durablement terni l’image des Américains à l’étranger. Mais la vérité, insiste-t-il, est ailleurs : nous sommes un peuple qui accueille et accepte tout le monde.

Du Kansas au Missouri, en passant par la Californie, Seattle et Boston, Le Jeune Indépendant a sillonné les États-Unis durant ce mois de compétition. Partout s’impose le même constat : une hospitalité désarmante et un rejet à peine voilé de l’administration Trump, y compris au cœur des bastions les plus conservateurs du Midwest.

Cette dissociation, presque universelle entre les citoyens rencontrés sur la route et l’image internationale de leur président, résume l’esprit de ce voyage, dont l’itinéraire a épousé les contours des villes hôtes et relais du tournoi : Boston dans le Massachusetts, Lawrence, Olathe, Topeka et Wichita dans le Kansas, Kansas City côté Missouri, San Francisco, Santa Clara et San Jose en Californie, Seattle dans l’État de Washington, pour s’achever à Atlanta en Géorgie.

Si l’on s’attarde particulièrement sur le Kansas et le Missouri, ce n’est pas un hasard. Loin des métropoles côtières souvent citées comme bastions progressistes, ces États du Midwest incarnent ce que beaucoup d’Américains eux-mêmes appellent la « vraie Amérique », l’Amérique profonde, rurale, conservatrice dans l’imaginaire collectif. C’est précisément dans ces villes moyennes, entre champs de blé et petites universités, que l’on s’attendait le moins à trouver un rejet aussi net du discours politique de Donald Trump. Et pourtant.

« Nos politiciens ne nous représentent pas »

Le témoignage de Joe n’est pas un cas isolé. Cette petite phrase, entendue dès les premiers jours à Lawrence, aurait pu être prononcée presque mot pour mot à San Francisco, à Seattle ou à Boston. C’est bien là ce qui frappe : la constance du discours, d’une côte à l’autre, indépendamment des clivages politiques traditionnels que l’on prête généralement à ces régions.

Un peu plus tard, un échange avec un agent de l’immigration, croisé lors d’un contrôle dans l’un des aéroports américains, confirme cette impression. Interrogé sur ses impressions de voyage, l’auteur de ces lignes lui confie sa surprise face à l’hospitalité rencontrée dans le Midwest, un accueil chaleureux, spontané, loin des clichés parfois associés à cette Amérique rurale. Sa réponse fuse, sans détour : c’est dans leur nature. L’agent reconnaît lui-même, avec une certaine gêne, que les politiciens donnent une mauvaise image du pays, mais insiste : en réalité, les Américains accueillent tout le monde, ils aiment tout le monde.

 Lawrence et l’Algérie, la belle idylle du Midwest

Plus qu’un simple accueil, c’est une véritable idylle qui s’est nouée entre Lawrence et les « Desert  Warriors ». Mais s’il fallait retenir un symbole de cette hospitalité américaine, ce serait sans doute celui-là : l’incroyable histoire d’amour tissée entre Lawrence, petite ville du Kansas, et l’équipe nationale algérienne de football et ses supporters.

Tout commence le 8 juin, lorsque le bus transportant la sélection algérienne, désignée base d’entraînement de l’équipe pour le tournoi, arrive dans les rues de Lawrence. Sur place, la fanfare de l’université du Kansas attend les joueurs et entonne l’hymne national algérien.

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Ce qui aurait pu rester un simple épisode protocolaire s’est transformé, semaine après semaine, en un véritable phénomène local. Les commerces de Massachusetts Street, l’artère commerçante de Lawrence, se sont mis aux couleurs de l’Algérie. Restaurants et bars ont proposé des plats halal pour accueillir les nombreux supporters algériens venus soutenir leur équipe, un accueil que la presse locale a qualifié d’« hospitalité radicale ». La chambre de commerce de Lawrence est allée jusqu’à publier un message sans ambiguïté : l’Algérie occupera toujours une place particulière dans le cœur des habitants du Kansas, et leur maison est aussi la maison des Algériens.

Le maire de Lawrence, Brad Finkeldei, s’est lui-même exprimé publiquement sur cette amitié naissante entre sa ville et le peuple algérien, saluant un lien humain construit en quelques semaines à peine. Les autorités locales sont allées plus loin : des discussions sont aujourd’hui engagées avec l’ambassadeur d’Algérie aux États-Unis en vue d’un possible jumelage entre Lawrence et une ville algérienne, une démarche portée par l’association Sister Cities Lawrence, qui gère déjà quatre partenariats de ce type avec des villes en Allemagne, au Japon, en Grèce et au Chili.

Lorsque l’équipe algérienne a finalement été éliminée du tournoi, battue par la Suisse, la ville ne s’est pas contentée d’un adieu poli. Les habitants se sont massés au Granada Theater et dans les rues du centre-ville pour suivre ce dernier match, drapeaux algériens en main. Une banderole, confectionnée par les supporters algériens eux-mêmes lors d’un précédent match à Kansas City, proclamait un simple « Merci Lawrence ». Un habitant a raconté avoir reçu de cette ville, rendue célèbre par les Beatles, un cadeau anonyme en hommage à ce moment, preuve que l’histoire avait dépassé les frontières de la petite ville universitaire.

Kevin Herman, commerçant de Lawrence, résume à sa manière ce que cet épisode a changé dans le regard des habitants : lui qui n’était pas particulièrement amateur de football, et qui connaissait à peine l’existence de l’Algérie sur une carte, s’est découvert un intérêt sincère pour ce pays, poussé par la manière dont sa ville a accueilli l’équipe nationale et par la façon dont les Algériens ont, en retour, accepté cet accueil.

Quand le désenchantement gagne les bastions conservateurs

Le plus révélateur, dans ce tableau, n’est pas tant le rejet exprimé par ceux qui n’ont jamais voté pour Donald Trump, mais la déception affichée par certains de ses propres électeurs.

À Lawrence, Kevin Herman, le commerçant déjà cité plus haut pour son attachement à l’équipe algérienne, ne cache pas son désenchantement. Il explique avoir voté Trump en pensant retrouver le mandat qu’il avait connu la première fois, mais reconnaît que la réalité de ce second mandat n’a rien à voir avec ses attentes.

À Boston, un constat similaire, formulé cette fois par Samir, un Algérien installé aux États-Unis depuis plusieurs années. Lui aussi avait voté Trump, séduit par la bonne santé économique et le plein emploi qui caractérisaient, selon lui, le premier mandat du président. Mais cette fois, dit-il, c’est tout l’inverse qui s’est produit : les prix ont grimpé partout, et avec l’engagement militaire américain en Iran, c’est le peuple, insiste-t-il, qui en paie la facture.

Ces deux témoignages, recueillis à mille cinq cents kilomètres de distance, se rejoignent sur l’essentiel : l’écart entre la promesse d’un retour à la prospérité du premier mandat et la réalité économique vécue au quotidien lors du second. Un décalage qui, chez certains électeurs pourtant acquis à Trump, nourrit aujourd’hui un sentiment de trahison.

D’une côte à l’autre, le même vent de fronde 

Ce qui frappe, au terme de ce mois de voyage, c’est la remarquable homogénéité du discours entendu, quelle que soit la région traversée. À San Francisco, San Jose ou Santa Clara, en Californie, terre traditionnellement acquise aux démocrates, le rejet de Donald Trump n’a rien de surprenant. Mais à Seattle, dans l’État de Washington, ou à Boston, sur la côte est, le sentiment exprimé rejoint étrangement celui recueilli dans les rues de Wichita ou de Topeka, au cœur du Kansas rural.

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Cette convergence mérite d’être nuancée : les personnes rencontrées lors d’un tel voyage, dans le contexte festif et international d’une Coupe du monde, ne représentent évidemment pas la totalité de l’opinion américaine. Le Kansas et le Missouri restent, sur le plan électoral, des États où le président Trump a recueilli une large adhésion lors du scrutin de 2024. Les discussions nouées à l’occasion du tournoi, souvent avec des habitants curieux d’échanger avec des visiteurs étrangers ou impliqués dans l’accueil des équipes, ne constituent donc pas un sondage représentatif de ces territoires.

Il n’en demeure pas moins que le contraste est saisissant entre le discours politique qui domine à Washington et la parole recueillie sur le terrain, dans les bars, les commerces, les fan zones, où revient sans cesse la même antienne : ce n’est pas nous, ce n’est pas notre pays, notre président ne nous représente pas.

Derrière les stades, le vrai visage de l’Amérique

Au terme de ce périple, une conviction s’impose : cette Coupe du monde a offert aux Américains une occasion rare de montrer un autre visage au reste du monde, loin de la polarisation politique qui domine habituellement l’image des États-Unis à l’étranger. L’histoire de Lawrence et de l’Algérie, née d’un simple hasard de calendrier sportif, en est sans doute l’illustration la plus touchante, celle d’une petite ville du Midwest américain qui, en l’espace de quelques semaines, a tissé avec l’Algérie un lien qui pourrait, si les pourparlers de jumelage aboutissent, perdurer bien après le coup de sifflet final.

Reste à savoir si ce sentiment, exprimé avec une telle constance d’un bout à l’autre du pays, trouvera une traduction politique lors des prochaines échéances électorales. Ce n’est pas ce qu’affirment les Américains rencontrés sur la route. Au-delà des banderoles et des hymnes partagés, le véritable triomphe de ce Mondial n’aura pas eu lieu sur les pelouses, mais dans ces cœurs du Kansas et d’ailleurs qui, le temps d’un été, ont rappelé au monde que l’Amérique la plus authentique refuse obstinément de laisser des fanatiques redessiner son visage.

Ce Mondial n’aura pas changé la carte électorale du pays. Mais il aura, le temps d’un été, rappelé à une partie de l’Amérique elle-même ce qu’elle avait peut-être fini par oublier : que son image dans le monde ne se résume pas à celle de ses dirigeants.



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