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Nationale

Quand la presse tente de réécrire l’histoire de l’Algérie

Quand la presse tente de réécrire  l’histoire de l’Algérie

Ecrire la révolution algérienne était, est, et restera le défi de tout un peuple. Car non seulement cette tâche est du ressort des acteurs directs de ce récit épique, mais elle est également celle de la nouvelle génération qui a pour devoir la perpétuation de la mémoire collective et sa préservation contre l’oubli et l’amnésie. Une entreprise somme toute normale et surtout légitime dans la construction de la mémoire de tout un peuple.

Mais là où des questions surgissent, c’est le rapport des acteurs directs et/ou indirects avec l’écriture même de cette histoire. Tantôt appréhendée selon le kaléidoscope français, l’histoire de la révolution algérienne, et plus largement encore, celle du mouvement national, se trouve être biaisée par le regard condescendant de l’ancien colonisateur.

Parfois, et même souvent, l’écriture du récit historique par les Algériens, acteurs ou historiens, est tributaire de considération de pouvoir, de clan, de clientélisme et d’idéologie. C’est dire le dilemme des spécialistes dans ce domaine.

Avec la disparition progressive des acteurs de premier plan de la révolution algérienne, qui ont survécu après l’indépendance, l’intérêt pour le recueil des mémoires devient impératif. D’ailleurs, trois présidents ont légué à la postérité et à l’histoire nationale leurs mémoires. Ahmed Ben Bella, Chadli Bendjedid et Ali Kafi ont levé le voile sur des pans de l’histoire contemporaine de l’Algérie.

D’autres personnalités politiques et révolutionnaires ont également retranscrit, chacun dans son segment, et selon sa logique, des séquences de l’histoire du mouvement national et de la révolution : Ferhat Abbas, Benyoucef Benkhedda, Messali Hadj, Hocine Aït Ahmed, Mostefa Lacheraf, Lakhdar Bouregaa, Tahar Zbiri et Ahmed Taleb Ibrahimi, pour ne citer qu’eux, ont œuvré pour laisser un éclairage précieux sur des périodes très mouvementées de l’histoire.

Aujourd’hui, un phénomène nouveau semble s’imposer dans le vieux débat autour de l’écriture de l’histoire de la révolution et des premières années de l’indépendance. Il s’agit des témoignages rapportés par la presse et les chaînes de télévision privées. Jusque-là, rien d’anormal ! L’altérité commence avec la nature même des propos : la vindicte, l’accusation et l’insulte qui supplantent le récit, la raison et la mesure.

Comment expliquer cette distorsion ? Si le coup d’envoi de cette nouvelle « mode » a été donné par l’ancien président Ahmed Ben Bella qui a chargé son ancien compagnon et architecte du congrès de la Soummam, Abane Ramdane dans une série d’interview accordées à la chaîne Aljazeera en 2001, d’autres protagonistes de la période révolutionnaire et post-indépendance ont pris le relais. On se souvient de la polémique lancée il y a quelques années par Yacef Saadi contre la moudjahida Louisette Ighilahriz et la réponse de cette dernière à son accusateur.

Ces dernières semaines, plusieurs polémiques ont éclaté entre notamment un membre du groupe des 22 historiques, Mostefa Benaouda, et l’ancien général Khaled Nezzar. Et plus près de nous, la déclaration du président de l’association des anciens du Malg, et ancien ministre de l’Intérieur, Daho Ould Kablia, qui risque de faire beaucoup de remous puisque des personnalités aussi diverses qu’Abane, Boussouf, Boumédienne, Bendjedid, Zeggar ont été cités avec un renfort de détails qui les mets sous un nouveau jour.

Relater des faits historiques est une chose, disent les spécialistes, prendre des libertés pour raconter l’histoire avec un air péremptoire en est une autre. Pour revenir à la question relative à la distorsion, il faudrait peut-être poser une autre : pourquoi maintenant ? Répondre à cette dernière question peut nous proposer des pistes de réponses. Une remarque doit être faite de prime abord : le propos développés ici se veut axer essentiellement sur les postulats des sciences de l’information, et donc loin de la science historique.

Spectacularisation et marchandisation du récit historique

D’abord, il faut revenir aux vecteurs qui diffusent les propos, les médias privés. En effet, les médias publics évitent ce genre de polémiques, contraire à leur statut et missions. Reste le privé. Ce dernier qui s’intéresse davantage au sensationnel et à l’effet d’annonce, n’est pas très regardant sur les notions de diffamation et de dénigrement qui peuvent découler de ces exercices de course derrière le « scoop » historique.

Pour Djamel Bouchakour, enseignant chercheur à l’Ecole Nationale Supérieure de Journalisme et des Sciences de l’Information (ENSJSI), « le paysage audiovisuel privé en Algérie fonctionne selon la logique de la séduction et de l’attractivité de l’audience, qui eux-mêmes passent par le sensationnel. Et les thèmes historiques et surtout l’écriture de l’histoire de l’Algérie, ne dérogent pas à la règle ».

Deux mots clés ressortent à ce niveau de l’analyse : la spectacularisation et la marchandisation de ce débat. « Le sensationnel fait que la déclinaison de l’écriture historique soit dans le moule de la spectacularisation », assène Djamel Bouchakour qui précise que « parfois les personnalités historiques qui s’adonnent à cet aspect réducteur de notre histoire sont toujours sollicités par ces médias (écrits et/ou audiovisuels) ».

La raison ? Selon lui, elle est due « à la non légitimité de ces chaînes qui les pousse à la conquête de l’audience par le sensationnel », et donc par la spectacularisation. Celle-ci débouche inévitablement sur la notion de marchandisation.

Ainsi, les propos des protagonistes des questions historiques ne sont pas appréhendés en tant que matériau pour l’écriture sereine de l’histoire, mais plutôt comme une marchandise qui peut rapporter gros. « On est dans une logique économique et commerciale qui fait fi des aspects éthiques et déontologiques en rapport avec cette information historique », affirme le chercheur en sciences de l’information.

Cela peut s’expliquer selon lui par le fait que « l’entreprise médiatique (précisément dans l’audiovisuel privé) en tant qu’émetteur et/ou médiateur ne dispose pas d’un cadre juridique approprié qui pourrait éviter ce genre de glissement ».

Des règlements de compte ?

Il sied également de poser la question de la conjoncture actuelle à un journaliste spécialiste du recueil des mémoires. Pour Mustapha Aït Mouhoub, auteur de plusieurs ouvrages qui retracent les mémoires d’acteurs de la lutte armée, plusieurs paramètres déterminent cette inflation mémorielle. « En premier lieu, l’absence d’archives.

Comme la nature a horreur du vide, on a recours aux témoignages qui demeurent l’unique source, non pas pour l’écriture de l’histoire, on en est pas encore là, mais pour l’écriture d’une mémoire pour la conserver » dit-il.

Le deuxième paramètre est plus problématique. « On assiste 53 ans après l’indépendance à la fin de l’attractivité du récit officiel sur l’histoire de la Guerre de Libération nationale », analyse Mustapha Aït Mouhoub, qui estime que « le récit produit par les vainqueurs de la crise de l’Eté 1962 est foncièrement remis en cause ». « Paradoxalement, les Algériens commencent à découvrir de nouvelles figures de la révolution qu’ils ne connaissaient pas avant, du fait du récit officiel. Cet état d’esprit a encouragé les acteurs à produire leurs récits ».

Le troisième paramètre, très important, est relatif à des motivations autres qu’historiques. « Nous assistons, à défaut de l’écriture de l’histoire objective, à une production effrénée de mémoire qui est motivée soit par une logique de règlement de compte entre les acteurs eux-mêmes, soit pour se placer ou se replacer sur l’échiquier politique, soit afin d’instrumentaliser l’histoire à des fins politiques » lâche Mustapha Aït Mouhoub.

Pour lui, un autre paramètre peut être pris en considération, car « on assiste à une production groupée des courants qui ont traversé la révolution, et qui cherchent à imposer leurs visions sur les événements vécus entre 1954 et 1962. A titre d’exemple : les écrits des anciens du MALG et les écrits de certains officiers de l’ALN de quelques wilayas historiques ».

Jusqu’à quand l’histoire contemporaine de l’Algérie sera-t-elle l’otage de considérations pas souvent très nobles ? Les polémiques par presse interposée, donnent davantage l’impression d’un combat de coq en mal de reconnaissance qu’un travail de mémoire au service de l’histoire du pays et de son peuple. Les martyrs ne méritent pas cette décadence morale des survivants du combat suprême ! 

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