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Culture

Algérois ness mleh, six pieds sous terre !

Algérois ness mleh, six pieds sous terre !

On ignore si, avant la création du métro d’Alger, les pouvoirs publics en charge de son dossier avaient à l’esprit l’idée du bonheur collectif ou individuel des Algérois. Et s’ils savaient donc que le roi Jigmé Singye Wangchuck du royaume de Bouthan a inventé en 1972 le BNB, l’Indice de bonheur brut.

Si le Bhoutanais a mis le bonheur en équation, les autorités algériennes, elles, ne mesurent pas peut-être ou pas encore assez le bonheur métropolitain des Algérois depuis la mise en circulation du métro de la capitale. Dans la balance hédonique, le BIB, le Bonheur intérieur brut des Algérois, à défaut d’être calculé, se décline désormais en notions de satisfaction et de mieux-être, de bien-être même, et même en temps de Covid de 5 heures du matin à 23 heures du soir. Depuis qu’il l’emprunte, le chroniqueur a constaté, avec bonheur, que la qualité de vie se mesure davantage en termes psychologiques.

Ce bonheur, le sien, augmenté par celui de ses compatriotes usagers, est un bonheur brut collectif, un bonheur intérieur net. Merveille de la technologie de pointe et miracle du volontarisme politique conjugués, les Algérois, une fois six pieds sous terre, sont heureux et se révèlent « ness mleh », gens de bien qui le redeviennent par un effet métro, par une magie underground. Et, il faut le croire, ce n’est pas un mirage souterrain ! Hommes, femmes, enfants, jeunes et plus vieux de tous âges, beaux gosses et disgracieux, beautés et laiderons, dévoilées ou en hidjab, arabophones ou berbérophones, barbus et imberbes, en jean ou en kamis, fonctionnaires ou ouvriers, du FLN ou du RCD, Algérois de toutes conditions, sont heureux dès qu’ils s’engouffrent dans une bouche de métro ! Tout d’un coup, bien avant de passer les tourniquets d’accès aux quais, ces Algérois, qui ressemblent en tout à leurs autres compatriotes, et dont on disait qu’ils étaient affreux, sales et méchants, deviennent beaux, propres et gentils.

Dieu en atteste : ils le sont car ils font la « chaîne » de manière ordonnée, disciplinée et patiente devant les guichets et les distributeurs automatiques. Dans leurs mains, le ticket de métro est, mieux qu’une offrande, une clé de sésame ! Ronchonneurs avec des mines patibulaires sur terre, stressés et parfois agressifs, une fois sous terre, ils deviennent joviaux et détendus, avec des visages enjoués. Dieu en est témoin : sous terre et dans une rame de métro, les Algérois sont beaux à voir. Et, cerise sur le gâteau ou jarret de mouton sur le couscous, ils sont disciplinés, polis avec les agents de l’ex-RATP El Djazaïr, prévenants et pleins d’égards les uns pour les autres. Ils se regardent, se sourient, se parlent, rient, renvoyant l’image de gens qui s’aiment.

Propres, ils le sont aussi, hormis quelques mégots ou des boules de chiques dans les couloirs d’accès, et de très rares gobelets en carton du défunt Tonic Emballages dans les escaliers en béton. A part de minimes actes de vandalisme, fait de quelques excités chauffés comme des supporters de l’USM El Harrach, un soir de match de coupe, le métro d’Alger est beau, propre, rapide, ponctuel, silencieux, confortable, aéré, facile d’accès, sécurisé, même si sa signalétique est insuffisante. Une fois dans ses entrailles, les Algérois s’y comportent miraculeusement mieux que beaucoup d’usagers du métro parisien, avec la fraternité algérienne en prime !

Janus, Docteur Jekkyl et Mister Hyde ? Y a-t-il deux Algérois en un ? Cette ambivalence, ce dédoublement de la personnalité ne correspondent pas en fait au tempérament de l’Algérois, cet Algérien de la capitale. Son attitude civique et citoyenne dans le métropolitain, donc civilisée, révèle en fait sa vraie nature. Elle montre que l’Algérien n’est pas congénitalement sale, vandale, mal-éduqué, incivique, brutal, méchant ou violent par atavisme. Elle prouve aussi que lorsqu’on lui offre des conditions de vie décentes, qu’on le respecte, qu’on lui montre que sa valeur humaine vaut plus que des billets de 200 dinars algériens dévalués, souvent déchirés et malodorants, il a un comportement modèle. C’est-à-dire une attitude normale. Celle d’un être humain normal, dans des conditions de vie normales, dans une ville normale et dans un pays normal. C’est-à-dire dans une capitale digne d’un grand pays, lui-même digne de ses ressources humaines et de sa richesse en hydrocarbures.

On les comprend alors parfaitement ces Algérois du métro quand ils disent qu’ils «s’y sentent redevenir humains». Beaucoup se mettent sur leur trente et un et clament qu’ils «s’y sentent propres». Ou qu’ils y sont heureux parce qu’on leur a donné «un gramme de considération.» Datant en fait de 1928, reprise en 1959, 1970 et 1982, avant les deux phases de travaux en 1990 et 2003, l’idée de doter Alger d’un métro a longtemps été un mirage du désert. Il a fallu attendre 89 ans, ya bouguelb ! pour que les Algérois changent de temps et de dimension ! Redeviennent eux-mêmes. Beaux comme des humains qui respectent tout parce qu’on les respecte. Même si ce n’est que le temps d’un voyage en métro.

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