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Nationale

Privés d’eau et contraints à l’errance

Privés d’eau  et contraints à l’errance

Alors que les citadins marocains jettent sur les fiefs du désert un regard où la répugnance se mêle à la colonisation, les Sahraouis s’attachent encore à la tradition nomade ancestrale et s’accrochent viscéralement à leurs activités pastorales en dépit du mépris des autorités coloniales.

Ainsi, plutôt que de s’établir sous des toits en béton, ils préfèrent se déplacer entre les dunes de sable, avec leurs chameaux et leurs brebis à la poursuite des cours d’eau et avec pour seules provisions du blé, de l’orge et du lait de chamelle.

Cependant, depuis quelques années, avec la sécheresse, les pâturages qui se font rares, les difficultés de se déplacer et les obstacles dressés par l’administration coloniale, leurs souffrances ne cessent de s’amplifier…

Il n’est pas facile d’atteindre le campement d’une des famille nomades du désert sans l’aide d’un guide rompu aux méandres de la région, aguerri aux dédales des dunes et expérimenté aux tempêtes de sable et aux conditions climatiques extrêmes…

En effet, du fait de la nature et du climat sahariens, les reliefs se composent exclusivement de collines et de « sebkhas », de même que les vents ne cessent de redessiner les formes géographiques de la région en effaçant sans arrêt les traces de pas, de pattes et de pneus.

A bord de notre véhicule à quatre roues motrices, il nous fallut rouler près d’une heure, à vitesse moyenne, au nord de la ville de Boujdour dans la région de la « Sakyia Hamra », le territoire du Sahara occidental occupé, avant que n’apparaissent à l’horizon trois tentes disparates à moitié cachées par les troupeaux de chèvres et les chameaux qui paissaient à cinq cents mètres.

Né dans l’une des plus anciennes tribus sahraouies dont il a hérité de la vie nomade et pastorale, Mohamed Fadhel est un quinquagénaire fluet de taille moyenne.

Un chèche qu’il porte sur la tête pour se protéger du soleil brûlant et des coups de vent sablonneux lui recouvre une bonne partie de la face et lui descend jusqu’au cou, voilant ainsi les traits de son visage.

Son habit bleu typique, plus connu sous le nom de « Derraâ », a beau être très large, il ne l’empêche pas de bouger agilement, qu’il soit nu-pieds ou vêtu de ses chaussures de cuir usées. Il est père de cinq enfants dont certains, comme lui, ne sont jamais allés à l’école, tandis que les autres l’ont quittée très tôt pour l’aider à affronter les difficultés de la vie nomade.

Assis à même le sol, les jambes croisées, comme le veut le rituel traditionnel du thé, il laisse mijoter la liqueur noire sur un feu de bois très doux et, avec un accent proche de celui des arabes du Golfe et qu’on appelle « Al hassanya », en référence à la tribu « Beni hassan » de la péninsule arabique, il ordonne à son plus jeune fils de lui apporter un bocal de lait de chamelle frais.

Le quinquagénaire, qui n’a pas hésité à nous recevoir à condition seulement que nous n’utilisions aucun appareil photo ni vidéo de peur d’être poursuivi par la police du makhzen, a fait part de toutes les peines qu’il doit endurer à cause de la sécheresse et des rudes conditions climatiques.

C’est que la plupart des puits auxquels les Nomades ont l’habitude de s’abreuver se trouvent désormais, soit à sec, soit extrêmement salés, soit trop éloignés des pâturages.

Son unique source de revenus provient de la vente de quelques têtes de bétail, chèvres et chameaux et il se nourrit principalement de pain traditionnel, de lait et de graines de blé ou d’orge torréfiés, en plus du nombre infini de verres de thé qu’il ingurgite et qu’on ne cesse de laisser mijoter à longueur de journée.

Il se couche tôt après la dernière prière du soir pour se lever au petit matin et entamer une nouvelle journée d’endurance.

De l’errance et de la privation

Malgré sa dureté, Mohamed Fadhel préfèrerait la vie sèche du désert aux murailles de ciment de la plus vaste des maisons en plus d’être soumis à l’occupation. Car la ville pour lui n’est qu’une sorte de prison où il se sent étouffer chaque fois qu’il lui arrive de s’y rendre.

Il ne le fait du reste que pour se procurer de l’eau potable, nécessaire à la préparation du thé (l’eau des étangs), pour acheter de quoi renflouer les fourrages lorsque les pluies tardent à venir ou encore pour se soigner, quand la maladie tient tête aux herbes médicinales, à l’urine des chameaux, à la graisse contenue sur leurs dos ou encore au gras des chèvres. 

D’ailleurs, il ne se sent respirer de nouveau qu’une fois rentré chez lui, sous sa tente et près de ses bêtes, là où il n’y a ni pollution de l’air, ni encombrement des rues, ni klaxons, ni bruits de moteurs et là où les gens n’ont pas besoin de se bousculer entre de larges murailles, ni dans des bâtiments hauts qui interdisent l’horizon. Quand quelques gouttes de pluie viennent à tomber du ciel, la paume de Mohamed Fadhel se tend pour les accueillir avec une joie optimiste.

C’est d’ailleurs pour cela qu’il ne cesse de demander des nouvelles des régions où, lui dit-on, il y aurait eu des averses, espérant toujours qu’elles soient proches de la zone où il se trouve pour qu’il puisse s’y rendre avec les siens quand sera venu le moment de trouver de nouveaux pâturages aux troupeaux de chèvres et de chameaux… Telles sont les pensées qui le hantent sans répit.

Selon des données que nous nous sommes procurées au sujet de l’élevage au Sahara, le nombre de bêtes dans un troupeau varie selon que la période est dite « ordinaire » ou « exceptionnelle ». Ainsi, durant la première période, un troupeau compte 25 000 têtes de chameaux et 20 000 têtes de chèvres, tandis que durant la période dite « exceptionnelle » le nombre peut s’élever jusqu’à 75 000 têtes de chameaux et 60 000 têtes de chèvres.

Et, même si les fourrages ne sont pas subventionnés par l’Etat, la région est pourvue de cinq puits modernes équipés de moteurs, de réservoirs et de vannes d’arrosage, de trois autres réservoirs d’eau potable, en plus d’un étang naturel à « Keltet Zemmour ».

Par ailleurs, en plus des rentrées d’argent assurées par la vente, le lait et la viande de ces troupeaux assurent aux éleveurs l’autosuffisance nutritionnelle. Toutefois il est à noter qu’il n’existe ni écoles ni centres de santé dans la région et que seules les villes sont pourvues de ces services.

Les nomades ne bénéficient d’aucune aide internationale assurée par la Minurso. Cela d’autant que de nombreux habitants des villes occupées de Laâyoune ou Boujdour vivent aussi de l’élevage. En dépit de l’occupation et des tentatives de sédentarisation forcée menées par les autorités coloniales, de nombreux habitants de « Sakiya Hamra » ont conservé leur mode de vie nomade.

Comme beaucoup d’autres Sahraouis, on les surnommait « les enfants des nuages », en référence au fait que leur vie s’organise autour de la chasse à la pluie et que leur activité économique se fonde sur la recherche des pâturages.

Ils se déplaçaient en groupes et s’installaient de façon provisoire dans de petits campements appelés « Lefrig « , mot qui signifie en hassaniya un ensemble de familles qui font partie de la même tribu (« ârch » ou « fkhadh ») et qui se déplacent et campent ensemble.

Dans ce cadre, le sociologue énumère les sept membres principaux dont se compose « Lefrig » et qu’on considérait à l’époque comme incontournables pour que le campement réponde aux normes de base : « un artisan, un magistrat, un thérapeute, un savant en théologie, un expert en forage des puits, un berger et un cheikh (un sage) « .

Selon des statistiques, 95% des Nomades se trouvent principalement dans quatre zones géographiques situées à l’est et au sud du Sahara occidental. Près des deux tiers d’entre eux, soit 60,8 %, vivent dans la région de Derâa Tafilalet, tandis que 21% sont installés dans la région de Guelmim-Oued Noun, 6,6% à Laâyoune-Sakiya Hamra et 603% à Souss Massa.

Par ailleurs, les taux d’analphabétisme sont très élevés dans le milieu de ces Nomades et atteignent les 81,9 % . En même temps, le taux du chômage y est aussi très élevé en raison de l’occupation qui les prive de de programmes de développement, voire de se prendre en charge.

Ainsi la poursuite des nuages demeurera longtemps encore le seul moyen de survie, qu’il s’agisse des Nomades, des semi-nomades ou des bergers. Quand les pluies manquent, les pâturages naturels disparaissent, les bêtes meurent et avec elles s’efface le sourire de Mohamed Fadhel.

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