-- -- -- / -- -- --
Monde

Poutine : le grand maître

Poutine : le grand maître

Entre la Russie et la Turquie rien ne va plus. Depuis la destruction par l’aviation turque d’un bombardier russe au-dessus de la Syrie, le 24 novembre, Moscou ne décolère pas.

Au-delà des sanctions contre la Turquie prises par le gouvernement russe, c’est la hiérarchie politico-militaire russe qui multiplie les déclarations et les révélations sur l’implication de la Turquie et plus précisément de son président et sa famille dans le trafic de pétrole volé par DAESH en Syrie et en Irak.

Cette posture stratégique russe s’inscrit dans une dynamique entreprise depuis 1999 par le président Vladimir Poutine. Une révolution géopolitique qui transforme le monde actuel dominé par les Etats-Unis en une nouvelle architecture multipolaire où la Russie eurasiatique jouera un rôle prépondérant.

Tel un rouleau compresseur, la Russie est en train de bombarder l’élite au pouvoir en Turquie à travers des révélations de jour en jour plus précise sur l’implication d’Ankara dans le trafic de pétrole opéré par DAESH depuis les territoires qu’il contrôle en Syrie et en Irak. Du coup, Moscou accuse la Turquie d’entretenir des liens étroits avec le groupe terroriste, en troquant le carburant contre les armes. Les propos des militaires russes se passent de tout commentaire !

Pour le général-lieutenant Sergeï Rudskoy, chef du Département opérationnel principal du ministère russe de la Défense, les faits ne souffrent d’aucune équivoque. « En deux mois, l’aviation russe a frappé 32 complexes de raffinage, 22 stations de pompage du pétrole, 11 usines de traitement pétrolier et 1080 camions-citernes appartenant à ‘DAESH’ en Syrie ».

Le plus intéressant est à venir. « Après avoir franchi la frontière turco-syrienne, les camions-citernes transportent le pétrole vers des ports où l’or noir est ensuite acheminé vers des pays tiers en vue de son raffinage.

Les revenus annuels de la vente de pétrole par ‘DAESH’ atteignent près de 2 milliards de dollars. Les frappes russes ont permis de diviser par deux les revenus journaliers des terroristes provenant du pétrole, les faisant passer de 3 à 1,5 million USD par jour. La Russie dévoilé trois itinéraires de livraison du pétrole de ‘DAESH’ en Turquie », a-t-il martelé.

Le vice-ministre russe de la Défense, Anatoli Antonov, va plus loin. Pour lui, « Le principal consommateur de ce pétrole volé aux autorités légales de Syrie et d’Irak est la Turquie. Selon les données en notre possession, ce business criminel implique la haute direction politique du pays, le président Erdogan et sa famille ». Le nom est lâché, Erdogan est impliqué lui-même ainsi que son entourage proche dans les trafics de DAESH.

Le président russe avait averti : « La Turquie regrettera d’avoir abattu un bombardier SU-24 russe près de la frontière syrienne le 24 novembre ». Devant l’Assemblée fédérale russe jeudi dernier, Vladimir Poutine n’a pas ménagé la Turquie encore moins ses dirigeants dans son discours annuel.

« Nous n’oublierons jamais (…) ceux qui ont tiré dans le dos de nos pilotes. Je ne comprends pas pourquoi ils ont fait ça. Seul Allah le sait. (…) Ils vont regretter ce qu’ils ont fait. Ceux qui croient que la réplique de la Russie se limitera à des sanctions commerciales se trompent », a lancé Poutine en direction d’Erdogan.

En guise de réponse, ce dernier a lancé depuis Doha : « Personne n’a le droit de propager des calomnies sur les achats de pétrole par la Turquie à DAESH. Si ces accusations perdurent, nous prendrons nous-mêmes des mesures ».

Vers le renouveau de la grande Russie

Mais face à la Russie, la Turquie a-t-elle les moyens de sa politique ? Pas si sûr ! Car il faut comprendre le phénomène Poutine pour saisir les contours de cette stratégie de toute puissance appliquée depuis 1999.

Succédant à un Boris Eltsine moribond qui a clochardisé la Russie post-soviétique, Vladimir Poutine a dessiné les contours de sa politique de renouveau dans un document intitulé « La Russie à l’aube du nouveau millénaire », rendu public un jour avant la démission d’Eltsine et l’avènement de Poutine. Deux volets importants résument le document : le renouveau intérieur pour la renaissance au niveau international.Et les chiffres sont là pour témoigner de la pertinence de cette stratégie. 

La dépendance aux revenus des hydrocarbures a chuté de 44,5% en 2000 à 18,7% en 2014. La production industrielle durant la même période a fait un bond de 50%, alors que la production agricole a plafonné à 100%. Quant à la valeur des exportations, elle a quintuplé en augmentant de 500%, et la part hors hydrocarbures a augmenté de 250%. 

L’affranchissement de la rente pétrolière est perçu comme une volonté de Poutine de se soustraire des pressions économiques occidentales en cas de confrontation ou de divergence, comme ce fut le cas dans la crise ukrainienne. Mieux, la direction russe tente d’ériger la Russie en grande puissance agricole et industrielle pour s’inscrire dans une logique d’alliance avec les pays émergents. Et ce n’est pas un hasard que la Russie constitue le R des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), c’est-à-dire les pays qui vont compter dans le monde de demain !

Au niveau international, l’ancien chef du KGB affiche clairement sa pensée qui façonne sa vision de la place de la Russie dans le concert des nations. Pour Poutine, l’éclatement de l’URSS est la pire catastrophe du 20ème siècle pour son pays. D’où sa stratégie eurasiatique développée notamment par le géopolitologue Alexandre Douguine.

Pour le binôme Poutine-Douguine, seule une alliance entre les puissances du grand continent eurasiatique pourra contrer l’hyperpuissance américaine. La crise ukrainienne est un exemple de cette lutte a remarqué Alexandre Douguine : « La crise ukrainienne n’est qu’un petit épisode d’une confrontation très complexe entre un monde unipolaire et multipolaire, entre la thalassocratie [civilisation de la mer, l’Amérique] et la tellurocratie [la civilisation de la terre, la Russie] ».

Contourner l’encerclement occidental

Pour Vladimir Poutine, cette confrontation a failli venir à bout de la Russie elle-même. Trois épisodes résument cette volonté occidentale de démanteler la Russie. D’abord, la guerre de Tchétchénie (1999-2009), où les pays occidentaux, l’Arabie saoudite et Israël ont aidé les rebelles Tchétchènes au nom de la religion musulmane, à proclamer l’indépendance de cette petite république du Caucase.

S’en est suivi la guerre russo-géorgienne de 2008 qui a poussé Moscou à intervenir militairement pour briser l’élan du président géorgien Mikhaïl Saakachvili, aidé par les Occidentaux et Israël. Enfin, la crise syrienne avec son pendant en Europe, la crise ukrainienne.

Là, la Russie a pris les devants en annexant la Crimée et en soutenant les patriotes du Donbass dans l’Est ukrainien (la NovoRossia, chère à Poutine) puis en intervenant directement en Syrie à la demande de Damas.
Dans un discours prononcé au Club de Valdaï en 2014, le président russe étale sa doctrine en politique étrangère. Loin de tout anti-américanisme primaire, Poutine fait montre d’un réalisme sans failles.

« Un diktat unilatéral et le fait d’imposer ses propres modèles aux autres produisent le résultat inverse. Au lieu de régler les conflits, cela conduit à leur escalade ; à la place d’Etats souverains et stables, nous voyons la propagation croissante du chaos », a-t-il dit avant d’ajouter « la recherche de solutions globales s’est souvent transformée en une tentative d’imposer ses propres recettes universelles.

La notion même de souveraineté nationale est devenue une valeur relative pour la plupart des pays ». Difficile de ne pas penser aux révolutions colorées (Géorgie, Ukraine) et au printemps arabe (Tunisie, Egypte, Libye, Yémen, Syrie).

Comprendre le Tsar Poutine

On comprend davantage pourquoi le président russe ne laisse pas indifférent. Son style le rend inclassable ! Reste que personne ne peut nier son intelligence très fine. Pour l’ancien chef de la diplomatie française, Hubert Védrine, Poutine « est un gars [sic] très méditatif, qui a énormément lu. Vous ne pouvez pas dire ça d’un dirigeant européen aujourd’hui. Il y a une densité chez Poutine qui n’existe plus chez les hommes politiques ».

Pour Karim Emile Bitar, analyste français de l’Institut de recherches stratégiques et internationales (IRIS), le phénomène Poutine s’inscrit dans une logique globale. « Confrontés à des crises géopolitiques, économiques, identitaires, les populations recherchent désespérément des hommes forts et des postures viriles, certains sociologues parlent même de ‘demande despotique’.

Shinzo Abe au Japon, Narendra Modi en Inde, Erdogan en Turquie, et à leur manière Donald Trump aux États-Unis ou Sarkozy et Valls en France, s’efforcent de répondre à cette soif d’autorité, avec maints effets de manche et coups de menton, qui à défaut de faire avancer le schmilblick, viennent donner aux populations apeurées l’illusion que dans un océan qui tangue, il y a un capitaine à la barre, fut-il un fier à bras égocentrique sans la moindre vision d’avenir ».

A la tête du parti Russie unie, Vladimir Poutine a su devenir le capitaine du vaisseau Russie qu’il conduit contre vents et marées à bon port, celui de la grandeur et de la stabilité.
 

Commentaires
Email
Mot de passe
Prénom
Nom
Email
Mot de passe
Réinitialisez
Email