Photographie artistique : Quand l’image cherche encore sa valeur
Un smartphone suffit aujourd’hui pour produire une image en quelques secondes. Les réseaux sociaux en font circuler des milliers chaque jour et l’intelligence artificielle permet désormais d’en générer de nouvelles sans même passer par un appareil photo. Dans cette abondance, la question n’est plus seulement de savoir comment produire une image, mais quelle valeur lui accorder.
Cette question se pose également pour la photographie artistique en Algérie, qui doit encore composer avec un nombre limité d’espaces d’exposition, une faible habitude d’achat d’œuvres et un public qui n’est pas toujours familiarisé avec les arts visuels. Le parcours et les réflexions du jeune photographe Zaki Kessai, qui vient de présenter sa première exposition, permettent d’observer une partie de cette réalité.
Pour lui, la démocratisation de l’image n’a pas forcément fait perdre à la photographie sa valeur artistique. C’est plutôt « l’image de manière générale » qui a perdu une partie de sa valeur, sous l’effet de la quantité. « Tout le monde possède un outil capable de produire des images », souligne-t-il. Le défi consiste donc à faire la différence entre une image prise sur le vif et une photographie pensée comme une œuvre.
Cette distinction est au cœur de sa démarche. « Capturer une scène, c’est témoigner d’une réalité. Être artiste, c’est autre chose, c’est fabriquer une réalité », estime le photographe.
La photographie artistique ne se limite donc pas, selon lui, à ce qui se trouve devant l’objectif. Elle suppose un choix, une construction et parfois une mise en scène. Une évolution qu’il souhaite d’ailleurs poursuivre dans ses prochains travaux, en travaillant davantage la lumière et les images préparées. Il dit être attiré par le cinéma expressionniste et ne pas être particulièrement intéressé par le simple réalisme ou la photographie de rue, qu’il considère comme déjà très explorée en Algérie.
Sa première exposition, baptisée « Echos » et réalisée à partir d’un travail mené entre 2021 et 2024, illustre déjà cette recherche. Après plusieurs voyages en Europe et en Algérie, notamment dans le Sud et à Alger, il avait accumulé suffisamment de photographies pour construire un ensemble cohérent. Deux thèmes se sont finalement dégagés, le voyage et le dépaysement, d’une part, et « l’Ghorba », cette mélancolie de l’exil, le manque de la famille et la tendresse du quotidien, d’autre part.
L’exposition, qui se tient ce mois d’août à Alger, rassemble 37 photographies et six textes, qui ne sont toutefois pas destinés à expliquer les images. « Je ne souhaite pas imposer une interprétation au public », explique-t-il. Chaque visiteur est invité à construire son propre rapport aux photographies, à partir de ses souvenirs et de son imagination.
Une photographie encore en quête d’espaces
Le problème de la reconnaissance de la photographie comme forme artistique ne se limite pas à la multiplication des images. Il concerne également les conditions dans lesquelles les photographes peuvent présenter leur travail.
Malgré l’apparition de nouvelles initiatives et de nouvelles galeries à Alger, Oran, Constantine et ailleurs, ces espaces restent toutefois insuffisants, selon lui. Beaucoup de galeries travaillent encore principalement avec la peinture, la sculpture et des formes artistiques plus traditionnelles. La photographie peut encore être considérée comme une simple captation du réel, alors qu’elle peut nécessiter un véritable travail de conception.
Cette perception renvoie également à une question plus large, celle de la sensibilisation du public à l’art. Selon le jeune photographe, les Algériens ont une importante culture musicale, mais sont moins nombreux à être familiarisés avec la peinture, la photographie ou les arts plastiques. L’école ne donne pas suffisamment, selon lui, les outils permettant de comprendre l’art.
Il compare cette sensibilisation à l’apprentissage d’une langue. À ses yeux, l’art est une forme de langage qui peut exprimer ce que les mots ne peuvent pas toujours dire. Sans les clés pour le comprendre, il devient difficile de développer le réflexe d’aller voir une exposition, de s’intéresser à une œuvre et, encore moins, de l’acheter.

Beaucoup de compliments, peu d’achats
La question de l’achat d’art constitue justement l’un des principaux obstacles évoqués par le photographe. Pour lui, il ne s’agit pas forcément d’un problème de commercialisation. « Je parlerais plutôt de l’acte d’achat », précise-t-il. La commercialisation relève davantage du travail des galeries, tandis que le problème se situe également dans les habitudes du public.
« Les Algériens n’ont pas encore suffisamment l’habitude d’acheter de l’art », estime-t-il. La culture artistique existe pourtant et les connaisseurs sont nombreux. Mais l’achat d’une peinture, d’une photographie, d’une sculpture ou d’une œuvre d’art plastique ne fait pas encore partie des habitudes de consommation au même titre que le cinéma ou la musique.
Pour M. Kessai, les difficultés sont donc multiples, le manque d’habitude d’acheter de l’art, le nombre encore limité de galeries et d’espaces d’exposition, mais aussi le manque de sensibilisation.
L’intelligence artificielle, un nouveau défi
À la surproduction d’images s’ajoute désormais l’intelligence artificielle. Pour Zaki Kessai, les images générées par l’IA constituent un nouvel obstacle dans un monde déjà saturé de contenus visuels.
Il se montre assez peu optimiste quant à l’évolution générale du monde artistique, qu’il voit davantage orienté vers la consommation de contenus mainstream que vers la promotion et la diffusion de l’art. « L’IA constitue donc, pour moi, un troisième obstacle, probablement le plus difficile à surmonter », affirme-t-il.
Le photographe entend néanmoins poursuivre son travail. Il estime que, dans cet environnement, les photographes doivent exercer davantage de contrôle sur ce qu’ils produisent pour parvenir à se distinguer. Cela ne signifie pas qu’il existe une seule bonne manière de faire, mais que chacun doit trouver sa propre voie.
Pour lui, la photographie permet également de conserver un moment particulier. Il la compare à « une sorte de film dont on aurait figé certains moments clés ». Le cinéma raconte davantage une histoire dans la durée, alors que la photographie élimine les transitions et les temps morts pour retenir certains instants.
Cette conception est liée à son parcours. Après des études en physique et en management, puis une année dans une école de cinéma, il continue aujourd’hui à développer des projets cinématographiques et des scénarios, la photographie lui permettant de travailler sur des cycles plus courts.
Sa démarche mêle d’ailleurs spontanéité et préparation. Parmi les trois grands formats de l’exposition, l’un a été pris sur le vif et deux ont été préparés. Pour la photographie d’un oiseau, il a attendu environ quarante minutes avant que l’animal passe au bon endroit. Une autre image, celle d’une femme qui s’efface autour d’un papillon, d’un visage flou et de lumières en arrière-plan, était construite à l’avance. La photographie du chien, elle, a été prise spontanément.
L’Algérie comme influence, pas forcément comme sujet
La question de l’identité occupe également une place particulière dans sa démarche. Après avoir vécu quatre ans en France, le photographe dit avoir été particulièrement marqué, en Algérie, par la spontanéité des relations humaines, la facilité à créer des liens et un rapport différent à l’argent et au compartimentage social.
S’il devait consacrer un travail au pays, il partirait probablement de cette dimension. « Je ne me définis pas d’abord comme un “artiste algérien”, mais comme un artiste », explique-t-il. L’Algérie l’a évidemment façonné et influencera son travail, mais elle ne doit pas nécessairement en être le sujet central.
Il fait un parallèle avec le cinéma algérien, où il observe beaucoup de films consacrés directement à l’Algérie, à son histoire ou à la guerre d’indépendance. Il estime qu’il existe moins de films d’auteurs abordant des thèmes universels indépendamment de la nationalité de leur réalisateur.
Ses thèmes mettent ainsi l’accent sur le voyage, la réalité et l’illusion, mais aussi sur la frontière mouvante entre réalité, faux et vérité. Pour lui, la réalité reste un terrain de jeu qui conserve une part de mystère.
Pour le photographe, l’enjeu est donc moins de produire davantage d’images que de proposer un regard personnel sur ce qui existe déjà.