Pendant que la guerre s’intensifie : Le monde au bord du choc pétrolier
La guerre au Moyen-Orient a provoqué une forte volatilité des marchés énergétiques. Entre menaces sur les infrastructures pétrolières, risques liés à la fermeture du détroit d’Ormuz et réduction des exportations de certains pays du Golfe, les prix du pétrole connaissent déjà une hausse spectaculaire. Le Pr Boudjema Hamada, doyen de la faculté des hydrocarbures et de la chimie à l’université de Boumerdès, analyse les conséquences possibles de cette crise sur l’économie mondiale.
La flambée des prix du pétrole suscite de nombreuses interrogations quant à ses répercussions sur l’économie mondiale. Durant la semaine du 2 au 6 mars, les cours ont enregistré une hausse de plus de 30 %. Le prix du Brent a ainsi dépassé les 92 dollars, contre 64 dollars avant le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient. Selon le Pr Boudjema Hamada, la principale caractéristique de ce conflit réside dans la menace directe qui pèse sur les infrastructures énergétiques des pays producteurs. « Lorsque ces infrastructures sont exposées à des risques d’attaques, l’approvisionnement en ressources énergétiques indispensables à l’économie mondiale se trouve menacé. L’offre se réduit alors, ce qui entraîne mécaniquement une hausse des prix », a-t-il expliqué, hier, lors de son intervention sur la Radio nationale.
Si la situation qui prévaut après l’opération menée par Israël et les Etats-Unis contre l’Iran devait se prolonger, la tendance pourrait s’accentuer. « Les prix pourraient continuer à augmenter de manière vertigineuse », a-t-il prévenu. Autre source d’inquiétude, le détroit d’Ormuz, passage stratégique pour le commerce énergétique mondial. Une part importante du pétrole et du gaz destinés aux pays importateurs transite quotidiennement par ce détroit. La fermeture éventuelle de ce passage maritime constituerait un choc majeur pour les marchés selon le Pr Hamada. « Aujourd’hui, les prix ne se sont pas encore envolés de façon extrême grâce aux réserves stratégiques dont disposent certains pays. Mais ces stocks restent limités », souligne-t-il. A titre d’exemple, dit-il, la Chine disposerait d’environ 8,2 milliards de barils de réserves de stockage en surface, une quantité qui ne couvrirait que 90 à 100 jours de consommation. Dans un contexte de perturbation durable des flux, les prix du pétrole et du gaz pourraient alors atteindre, voire dépasser, les 150 dollars le baril, selon le Pr Hamada.
Par ailleurs, certains pays du Golfe, comme le Koweït, le Qatar ou encore les Emirats arabes unis, pourraient être tentés de privilégier leur consommation intérieure en suspendant une partie de leurs exportations. Une telle décision accentuerait la pression sur les pays importateurs, prévient l’analyste. « La vulnérabilité des infrastructures énergétiques constitue aujourd’hui une préoccupation majeure. Le Qatar possède d’importantes installations de production de gaz naturel liquéfié, tandis que l’Arabie saoudite dispose de grandes raffineries. Si ces installations sont touchées ou si les conditions de sécurité ne permettent plus d’assurer la fluidité des exportations, les approvisionnements mondiaux seront gravement perturbés », a-t-il expliqué.
Les conséquences iraient bien au-delà du seul secteur énergétique. Le pétrole et le gaz sont en effet essentiels à de nombreux secteurs industriels. Ils servent non seulement à produire des carburants, mais également une large gamme de produits utilisés au quotidien, notamment des polymères et de nombreux matériaux issus de la pétrochimie. Le gaz naturel joue également un rôle clé dans certains domaines sensibles. « A partir du gaz naturel, on extrait notamment l’hélium, indispensable dans plusieurs équipements médicaux. Une rupture dans cette chaîne d’approvisionnement pourrait paralyser certaines installations dans les centres médicaux », a-t-il averti. L’agriculture et les industries manufacturières dépendent également fortement de ces ressources. Si les perturbations devaient se prolonger, les chaînes d’approvisionnement et de valeur pourraient être profondément affectées, avec des conséquences importantes pour les populations et les industries.
«Plus la rupture dans l’approvisionnement se prolonge dans le temps, plus les effets deviennent difficiles à maîtriser. Si la situation dure deux ou trois semaines, des ajustements restent possibles. Mais si elle s’étend sur plusieurs mois, les équilibres économiques pourraient être profondément bouleversés», a-t-il estimé. Les premiers signes de cette tension se font déjà sentir, avec une hausse des prix des carburants dans plusieurs pays. « Lorsque l’offre diminue, les marchés se tournent vers les stocks stratégiques et commerciaux. Mais ces réserves ont aussi leurs limites », a rappelé l’expert.
Les attaques répétées contre les installations pétrolières illustrent, par ailleurs, l’importance stratégique de ces infrastructures dans les rivalités géopolitiques. Des bombardements ont notamment visé plusieurs installations pétrolières en Iran, tandis que d’autres infrastructures auraient été ciblées au Koweït. Pour le Pr Hamada, ces attaques s’inscrivent dans un contexte de rivalités économiques et stratégiques plus larges. «Toucher les infrastructures pétrolières et gazières provoque des ruptures dans les chaînes d’approvisionnement et renchérit les coûts pour les pays importateurs», a-t-il ajouté.
Dans ce contexte, certains acteurs pourraient tirer profit de la situation. « Les Etats-Unis, qui sont devenus un important producteur et exportateur de pétrole et de gaz de schiste, ainsi que la Russie, pourraient bénéficier de cette conjoncture. Malgré les sanctions, certains pays pourraient se tourner vers Moscou pour s’approvisionner en énergie », a-t-il conclu.