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Oliver Boyd-Barrett: «L’information est indissociable de la lutte pour le pouvoir»

Oliver Boyd-Barrett: «L’information est indissociable de la lutte pour le pouvoir»

Professeur émérite et directeur-fondateur du Global Media Research Center de la Southern Illinois University, Oliver Boyd-Barrett est connu dans les milieux universitaires de l’information et la communication en Amérique du Nord.

Ses analyses radicales font de lui un imminent représentant des opposants à l’impérialisme médiatique américain et occidental. Auteur de nombreux ouvrages, dont : News Agencies in the Turbulent Era of the Internet (2010), Media Imperialism (2015), Western Mainstream Media and the Ukraine Crisis : A Study in Conflict Propaganda (2016), RussiaGate and Propaganda (2019). Dans cet entretien au Jeune indépendant , Oliver Boyd-Barrett revient sur la gestion médiatique par les Etats-Unis de Trump de la pandémie du coronavirus mais aussi sur les ressorts de cet impérialisme médiatique qui façonne le monde d’aujourd’hui et fabrique les opinions publiques.

LJI : Jusqu’au 18 mars, les plages et les clubs de Floride étaient remplis de milliers d’étudiants pendant les vacances de printemps. Aujourd’hui, aux États-Unis, nous comptons plus de 104 155 morts. Pensez-vous que le gouvernement américain n’était pas préparé à la pandémie et que les médias n’ont pas sonné l’alarme avec plus de vigueur ?

Oliver Boyd-Barrett : Je ne pense pas qu’il y ait de débat quant à savoir si le gouvernement américain ou les médias américains étaient ou n’étaient pas préparés. Ils n’étaient pas préparés.

En effet, l’administration Trump avait déjà démantelé l’appareil administratif d’anticipation des attaques de virus. Comme l’a rapporté le Guardian début avril, l’administration avait mis fin à un programme d’alerte précoce de 200 millions de dollars, Predict, géré par l’Agence américaine pour le développement international depuis 2009. Predict a été conçu pour alerter les États-Unis des pandémies potentielles. Trump a arrêté le programme trois mois seulement avant que l’on pense que Covid-19 a commencé à infecter des personnes en Chine. Le programme avait identifié plus de 160 coronavirus différents susceptibles de se transformer en pandémies, dont un virus considéré comme le plus proche connu de Covid-19.

Ce type de coïncidence peut nourrir les soupçons les plus sombres et on peut certainement sympathiser avec l’intérêt de la Chine à mener une enquête sur tout rôle potentiel des États-Unis derrière le virus, même si Trump appelle à une enquête par la communauté de renseignement pour savoir si le virus s’est échappé d’un laboratoire chinois à Wuhan.

Sous Trump, l’administration a basculé d’une approche décontractée de « let it happen » à une approche dispersée de « refuge sur place » et de « verrouillage » dont les détails ont varié d’un État à l’autre des États-Unis

Il y a une controverse furieuse quant à l’efficacité ou non de ces politiques. En fin de compte, cependant, l’approche repose sur une théorie de la lutte contre les virus qui rivalise avec d’autres théories telles que celle de « l’immunité collective » que certains décrivent comme l’approche suédoise (bien que de nombreux Suédois soient en désaccord avec cette caractérisation). La seule considération de l’une de ces théories suppose que les seuls facteurs pertinents à prendre en compte sont ceux qui peuvent être déterminés par des experts médicaux, à l’exclusion des facteurs économiques, sociaux et culturels qui, en fin de compte et à l’échelle mondiale, peuvent avoir bien plus d’impact négatif sur les conséquences globales du virus que les facteurs médiatiques

Pourtant, l’administration et de nombreux États, comme la Californie, semblent avoir cédé la prise de décision à de petites coteries d’experts médicaux non élus, dont certains agendas peuvent être déterminés.

Et que le grand public connait, par leur affiliation avec l’industrie des soins de santé à but lucratif et Big Pharma, qui pourraient à leur tour affecter les estimations quant aux vaccins et autres traitements qui seront adoptés pour lutter contre le virus.

Il est extraordinaire qu’un peuple dont le gouvernement est si peu digne de confiance (et avec raison) se soit laissé timidement soumis à des approches aussi non démocratiques, même des approches autoritaires du contrôle de la population. Des approches plus démocratiques et rationnelles, tenant compte de toutes les variables pertinentes, puisant dans toutes les sources scientifiques multidisciplinaires pertinentes auraient probablement produit des approches beaucoup plus nuancées, y compris celles qui n’auraient pas posé un risque aussi énorme pour la durabilité économique mondiale.

Au lieu de cela, nous avons assisté à une déstabilisation imprudente de l’économie mondiale par une combinaison de stratégies de verrouillage simplistes et de politiques économiques d’urgence qui, aux États-Unis, semblent plus conçues pour protéger les élites financières et les grandes entreprises que de fournir une protection significative aux citoyens ordinaires.

En effet, cela sème le soupçon que la crise a été exploitée comme un moyen d’obscurcir ce qui est en fait le deuxième plan de sauvetage majeur de l’oligarchie financière depuis 2008 sous le slogan du « plan de relance » abordant non pas l’impact du coronavirus mais les signes de rassemblement d’une crise financière qui n’a jamais été évitée de manière satisfaisante en 2008 et qui continue de s’aggraver.

La crise a révélé non seulement les lignes de fracture de l’inégalité brute aux États-Unis, mais aussi l’état largement sous-préparé du système de santé américain à but lucratif, coupé jusqu’à l’os par l’économie néolibérale « juste à temps ». Cela ne veut pas dire que la crise médicale n’est pas en soi une chose terrible ce qui est manifestement le cas, et il ne fait désormais aucun doute que cela prend beaucoup plus de vies, beaucoup plus douloureusement, que le cycle normal des virus de la grippe nous a fait habituer au cours des dernières décennies.

Mais il est clair que certaines populations sont beaucoup plus vulnérables que d’autres. Il s’agit notamment de certaines ethnies (les Noirs et les Latinos, par exemple), certains groupes d’âge (en particulier les personnes âgées) et certains lieux (par exemple les maisons de soins infirmiers). Il existe également des problèmes pertinents découlant de la contribution aux dommages causés par le coronavirus d’autres conditions médicales (par exemple, le diabète et l’obésité).

Toutes ces considérations auraient jeté les bases d’une approche beaucoup plus prudente et moins imprudente de la gestion de la crise. En outre, l’ampleur de la crise a été considérablement aggravée par le triste mélange d’incompétence, d’ignorance, de manque de préparation et de cupidité dans la distribution de fournitures médicales adéquates, de vêtements de protection, de masques et de respirateurs.

Dans l’ensemble, le rôle des médias mainstream américains a été l’embarras familier qui salue la réponse des médias américains à chacune des nombreuses crises qui ont impacté le pays et le monde au 21e siècle et avant, à savoir une tendance à l’hystérie, qui contribue à gagner les téléspectateurs, et à attirer les annonceurs, mais pas à cette occasion. Même en continuant à utiliser le coronavirus comme une opportunité pour dépeindre l’image de bouffon du président -ce qu’il pourrait très bien être-, les médias qui ne sont pas dans la ligne de Fox News, continuent de fournir un soutien sténographique aux vues de l’équipe administrative que Trump a réunie, un petit groupe de personnes mis sur un piédestal à qui le président semble concéder une influence excessive en matière médicale, même au point de pouvoir déterminer si le parti démocrate sera « autorisé » à tenir sa convention en août. S’ajoute à cela, l’hostilité à tout point de vue qui ne correspond pas confortablement aux vues de l’élite hégémonique. Par exemple, les manifestants contre les mesures de verrouillage sont couramment décrits comme des extrémistes de droite, même des nazis, quand il est clair que beaucoup d’entre eux représentent les peurs et les angoisses très authentiques de millions de personnes qui soit sont exclues des programmes d’indemnisation, soit qui n’ont pas encore reçu l’aide dont ils ont désespérément besoin. Ces manifestations reflètent aussi l’exclusion ou la minimisation de l’importance des avertissements désastreux de la part de nombreux milieux quant à un affaiblissement de l’économie mondiale qui rivalisera ou dépassera celui de la Grande Dépression et qui, en fin de compte, coûtera beaucoup plus de vies que ceux du coronavirus.

LJI : Dans votre livre, vous avez mentionné l’interconnexion entre les médias et l’impérialisme, comment pouvez-vous décrire le degré de cette relation / interaction pendant la crise du virus Corona ?

OBB : La crise du coronavirus survient dans un contexte global dans lequel les États-Unis continuent d’exercer un pouvoir politique, militaire et économique hégémonique. Bien sûr, cette hégémonie est contestée. La force des autres « prétendants », notamment la Russie et la Chine, est considérable. Mais de nombreuses autres puissances riches, comme la Grande-Bretagne, la majeure partie des membres de l’UE, l’Australie, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud et ainsi de suite, sont fondamentalement des États vassaux pour les États-Unis, pas la Russie ni la Chine. L’hégémonie américaine maintient et exacerbe de graves inégalités entre les nations et au sein des nations,

pour des raisons complexes que je ne peux pas aborder ici. Alors que le leadership économique américain a diminué, il est devenu de plus en plus menaçant sur le plan militaire, en particulier dans le domaine de l’énergie nucléaire. En effet, les menaces existentielles de l’annihilation du changement climatique et de destruction nucléaire l’emportent de loin sur toute menace concevable du coronavirus.

Dans cette situation, nous devons donc nous demander dans quelle mesure les médias mondiaux représentent l’état du monde et sa précarité par rapport à ces sources de menace existentielle à travers les cadres politiques articulés par Washington ?

Et ma réponse est qu’il y a une dépendance médiatique mondiale très considérable vis-à-vis des cadres articulés par Washington. Cela est évident à travers les présomptions de base que tant de médias font, partout dans le monde, dans leur couverture de telle ou telle crise locale, présomptions qui découlent du consensus néolibéral de Washington. La couverture des déstabilisations néo-impérialistes de l’Irak, de la Libye et de la Syrie en est un bon exemple. Le système médiatique mondial est toujours dominé par les agences de presse internationales occidentales telles que l’Associated Press (basée aux États-Unis), Reuters (basée au Canada) et l’Agence France Presse (basée en France) et leurs antennes de télévision respectives, en collaboration avec des acteurs plus récents tels que Bloomberg (basé aux États-Unis). L’un des principaux nouveaux arrivants apparents, Al Jazeera, a en fait joué un rôle proactif en faveur des déstabilisations libyenne et syrienne, en parfaite adéquation avec les agendas des États-Unis et d’autres grandes puissances occidentales. Très peu de médias en dehors des grandes capitales occidentales ont, à distance, un pouvoir de communication suffisant pour rivaliser avec les vues hégémoniques du consensus de Washington.

Encore moins ont même tendance à le contester, car ils font partie des géants des médias locaux qui à leur tour s’intègrent également dans l’économie néolibérale dominée par l’Occident. Comment cela affecte-t-il le coronavirus ? Nous pouvons être sûrs que les programmes des médias occidentaux ne donneront pas la priorité aux intérêts du monde en développement dans la façon dont la menace est gérée.

LJI : De nombreux présidents américains ont basé leurs politiques sur l’utilisation de fausses informations (fausses nouvelles) comme George W. Bush avec les armes de destruction massive en Irak, cela signifie-t-il que l’impérialisme ne peut pas exister sans « faux prétextes » et « fausses nouvelles » et en utilisant les médias pour « légitimer » leurs décisions ?

OBB : L’impérialisme n’a pas nécessairement besoin de « fausses nouvelles » pour promouvoir ses politiques agressives sur la scène internationale. Mais lorsque la puissance impériale prétend être une « démocratie », elle est contrainte de présenter ses politiques comme soumises aux souhaits et aux intérêts de ses citoyens. Puisque la plupart des citoyens ordinaires n’ont pas été socialisés pour croire que l’acquisition avide et forcée des ressources d’autres nations, ou la suppression forcée de nations qui ne sont pas conformes aux caprices du pouvoir impérial, sont de bonnes choses ou des valeurs justes, alors il est important qu’ils soient trompés pour le maintien de « l’ordre public ». En effet, la

propagande impériale est probablement plus importante dans les relations entre les médias de la puissance impériale et les citoyens de la puissance impériale que dans les relations entre les médias de la puissance impériale et les médias et les citoyens d’autres puissances. L’État a organisé une supercherie dans le cas de l’invasion et de l’occupation illégale de l’Irak en 2003, avec un degré inhabituel d’incompétence. Cela a éveillé de nombreux médias et autres chercheurs au phénomène de l’impérialisme médiatique, non seulement dans le cas de l’Irak et des actes d’agression néo-impérialistes ultérieurs auxquels les États-Unis ont participé, mais à de nombreuses crises internationales antérieures, peut-être surtout celles qui dépendaient de activités secrètes et stratégies de changement de régime, allant même jusqu’à la chute de l’Union soviétique.

LJI : Pensez-vous que l’accusation de Trump à la Chine sur l’origine du virus corona fait partie de ce que vous appelez « les prétextes de l’impérialisme » ?

OBB : Trump, avec les élites américaines des deux partis politiques et à l’appui du complexe militaro-industriel de surveillance américain, utilise régulièrement tout ce qu’il peut pour attiser la crainte chez les gens ordinaires de la menace que la Russie et la Chine représenteraient. Le coronavirus n’est qu’un exemple parmi des centaines. Malgré les affirmations occidentales du contraire (comme toute la fiction « RussiaGate », objet de mon livre RussiaGate and Propaganda publié en 2019), l’Occident a été beaucoup plus agressif à cet égard que la Russie ou la Chine. La guerre sous-jacente est vraiment une guerre contre la lutte pour l’influence sur l’Eurasie qui est la clé de la domination mondiale.

LJI : Depuis le début de la pandémie, les fausses nouvelles n’ont cessé de se propager sur les réseaux sociaux, le Directeur Général de l’OMS a évoqué « l’infodémie ». Comment expliquer l’émergence des fausses nouvelles lors de cette pandémie ? Sommes-nous confrontés à une régression de l’esprit critique humain ?

OBB : Je ne pense pas que les difficultés à donner un sens au coronavirus soient particulièrement préoccupantes. Certaines des fausses nouvelles les plus espiègles proviennent de l’administration Trump. Les propagandistes d’État suscitent des inquiétudes concernant les « fausses nouvelles », entre autres choses, dans leurs efforts pour réprimer la pensée critique qui pourrait menacer leur hégémonie. Ces propagandistes invoquent ensuite l’aide de « vérificateurs des faits » » (fact checkers) qui, souvent, ne font que contribuer à l’intensification des perspectives hégémoniques de l’État en privilégiant certaines sources par rapport à d’autres. Il faut être très prudent, c’est sûr.

LJI : Pensez-vous que l’émergence de fausses nouvelles remet-elle en cause l’ordre info-com ?

OBB : Les fausses nouvelles existent depuis des centaines, voire des milliers d’années. Ce qui est nouveau, c’est qu’au cours des XIXe et XXe siècles, les intellectuels, journalistes et politiciens occidentaux ont souscrit à l’idée très étrange que la profession de journaliste pouvait être considérée comme pertinente,

honnête, bien intentionnée (digne de confiance) et non motivée par une cupidité ou un patriotisme excessif, où le désir d’être influent dans les cercles de pouvoir, ou que les journalistes ne puissent jamais être libres de leurs éditeurs et des intérêts qui ont eu un impact sur les éditeurs. Maintenant que nous savons que tous ces rêves ne sont que des rêves, nous revenons au monde réel qui a toujours existé, dans lequel l’information est indissociable de la lutte pour le pouvoir.

LJI : Comment voyez-vous le monde après la crise du Covid 19 ?

OBB : Il faudra un certain temps pour se remettre des dommages qui ont été infligés à l’économie mondiale. Certaines personnes pensent que nous émergerons comme un « monde plus vert ». Ce serait bien, mais les chances que cela se produise sont à peu près les mêmes post-corona qu’avant-corona.

Nous aurons bientôt une meilleure idée de certains des intérêts qui se cachent derrière les luttes pour produire des vaccins, Quel type de vaccins et dans quelle mesure le pouvoir des lobbies vaccinaux aura été renforcé, une fois que les vaccins sont obligatoires.

Alors, les élites et les ploutocrates comme Bill Gates, qui est le deuxième plus grand donateur de l’Organisation Mondiale de la Santé, peuvent considérer qu’ils ont des moyens plus pratiques pour mettre en œuvre des politiques de lutte contre la croissance démographique qu’ils aiment blâmer pour la destruction de leur monde de préférence à pointant du doigt la combustion de combustibles fossiles et d’autres polluants.

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