Novembre, Qassaman et le drapeau !
Le premier novembre 2021, les jeunes d’hier sont déjà septuagénaires, octogénaires ou même nonagénaires. Derrière eux, les jeunes d’aujourd’hui ont l’âge de certains d’entre eux lorsque la première balle de Novembre 1954 fut tirée, quelque part, entre Ghassira et Mchounêche, dans l’immémorial et éternel plateau des Aurès.
Les jeunes d’hier ont eu le pouvoir politique en 1962. Ils l’ont toujours en partie en 2021. Mais quel que soit l’âge des uns et des autres, quand le pouvoir, la richesse et bien d’autres discriminants les séparent, demeurent alors le drapeau et l’hymne national qui unissent les générations d’Algériens.
Comme partout ailleurs depuis que les nations existent et vivent en république, en monarchie ou en principauté. La bannière à l’étoile cerclée du croissant de l’islam et «Qassaman», l’hymne bouleversant des Algériens, et les valeurs patriotiques consubstantielles, sont-ils démodés, voire ringards dans l’Algérie de 2021 ?
Si en 1954 les jeunes de Novembre ne se sont posé aucunement la moindre question pour prendre les armes de la Libération, les jeunes de 2021q, eux, peuvent poser ou se poser la question de l’engagement patriotique. Interrogation pouvant paraître pertinente, impertinente, banale, voire provocatrice, à une époque où leur marginalisation a le goût amer du chômage endémique, de l’exode désespéré vers les rives inhospitalières et meurtrières du Nord-Méditerranée, la jacquerie sociale localisée ou encore de grandes marches collectives au sein d’un vaste mouvement un temps appelé Hirak.
A ce propos, en novembre 2008, la Radio publique avait eu l’heureuse initiative d’organiser une opération dite «un drapeau dans chaque foyer». Cette action, que des persifleurs auraient perçu comme démagogique, en disait pourtant long sur l’habitus patriotique des Algériens. Autant que la question au sujet de la ringardise de Novembre et de ses valeurs révolutionnaires, l’initiative médiatique renvoyait d’abord aux rituels codifiés et à la symbolique du drapeau national comme tissu des signes et des symboles. Mais aussi à l’hymne national comme expression populaire et musicale du surmoi collectif.
Comme hier, les jeunes de 2021 et ceux de demain pourraient peut-être réduire l’étendard à un simple attribut conventionnel de l’autorité publique. Se dire que l’hymne national ne représente pas forcément leur identité, leur être collectif profond. Que l’un comme l’autre expriment le plus souvent de simples moments d’exaltation collectifs. Par exemple, à l’occasion d’un match de football décisif des Verts de Belmadi pour une qualification pour la Coupe du monde au Qatar en 2022,
Mais que l’on ne s’y méprenne guère : le drapeau et l’hymne national ont, depuis l’émergence nationaliste du début du vingtième siècle et l’irruption révolutionnaire de 1954, une fonction de rassemblement, une valeur de communion patriotique et une qualité essentielle de garant de la continuité de la nation.
«Qassaman» et le drapeau vert-blanc-rouge, frappé du croissant de l’islam et de l’étoile des lumières de l’espérance, renvoient symboliquement à la mémoire de l’affranchissement du colonialisme. Plus précisément, au vert de nos prairies et de nos montagnes. Au rouge du sang des martyrs et au blanc des cimes enneigées, celles vers lesquelles s’est élevé le peuple et qui abritent les jeunes combattants de l’ALN. La bannière sacralisée et l’hymne immortalisé symbolisent donc l’association sang-sacrifice-sol-unité. Ce quadriptyque raconte en fait l’histoire de la nation, traduit ses valeurs et ses aspirations et reflète par-dessus tout l’âme du peuple uni.

Qassama, l’hymne national
Indépendamment des couleurs du drapeau et des signes associés, c’est incontestablement «Qassaman» qui exprime le mieux, grâce à la force des émotions exaltées et régulièrement renouvelées, l’appartenance nationale, ainsi magnifiée et fétichisée.
Le drapeau, c’est depuis toujours l’ADN du patriotisme pour les uns, le marqueur du nationalisme pour les autres. C’est fil rouge de l’appartenance individuelle ou collective à une nation, le plus petit dénominateur commun ou le plus petit multiple commun d’un peuple. Par exemple, lorsque ce peuple communie dans la joie collective des lendemains de victoires sportives qui chantent et qui disent alors le fier bonheur d’être ensemble. On a vu, dans le cas de l’Algérie, que le bonheur d’être Algérien, d’être de son pays, se mesure parfois au nombre de drapeaux déployés partout sur le territoire national et même à l’étranger, à l’occasion de chaque rencontre de football à forts enjeux internationaux.
En Algérie, comme ailleurs, la fonction du drapeau est de maintenir et consolider en permanence un double contact : la nation affiche alors sa présence tandis que le citoyen qui pavoise les jours de fête comme le 5 juillet ou le 1er novembre, exprime ainsi son adhésion, manifeste sa fierté, revendique son appartenance. Mais la bannière n’a pas de sens seulement dans les périodes de rituels codifiés. Elle a une fonction phatique qui consiste à enraciner dans les esprits la sacralité du drapeau, en s’appuyant sur des paroles ordinaires, répétitives, comme celles des cours d’histoire.
Le drapeau remplit aussi ce même rôle pratique dans les cours de récréation où la levée des couleurs stimule les sentiments de loyauté et d’attachement au pays des mouflets qui seront de futurs citoyens.
Ce n’est donc pas un hasard si la Constitution socialiste de 1976 a énoncé les principes de l’hymne national et du drapeau. Par ailleurs, le Code pénal et le décret du 13 novembre 1984 sanctionnent sévèrement quiconque porterait atteinte aux deux symboles de la souveraineté nationale et ne respecterait pas sa levée sur les places publiques et au sein des institutions de la République.
“Il n’y a que deux choses à faire avec un drapeau : le brandir à bout de bras ou le serrer avec passion contre son cœur », disait Paul Claudel, poète, dramaturge, essayiste engagé et diplomate au long cours.