-- -- -- / -- -- --
Nationale

Noureddine Boukrouh : « L’Algérie ne doit pas produire que du pétrole, mais aussi des idées »

Noureddine Boukrouh : « L’Algérie ne doit pas produire que du pétrole,  mais aussi des idées »

Rencontré lors du 21e Salon international du livre d’Alger (SILA, du 27 octobre au 5 novembre 2016), au stand des Editions Samar où il dédicaçait ses œuvres, Noureddine Boukrouh a bien voulu répondre à nos questions sur des sujets qui lui tiennent à cœur, en d’autres termes sur la nécessité de « ressusciter » la civilisation musulmane.

Une « nation » qui reste à ses yeux à la traîne au moment où les civilisations d’Occident et d’Extrême Orient ont pu négocier un retour en force sur la scène mondiale. Entretien.

Contrairement aux années 1960-1970, des intellectuels comme vous se démènent aujourd’hui pour expliquer au monde que l’islam ce n’est pas Daech ; que l’islam c’est beaucoup plus sain que cela.

Cependant, l’on constate que le message ne se transmet pas. Est-ce un problème de communication ? Au niveau de la presse ? Au niveau des institutions ? Au niveau des Etats ?

Noureddine Boukrouh : Oui, il est vrai que notre génération a eu le privilège de vivre une époque où la vie culturelle occupait une grande place dans la vie des citoyens. Nous étions tous jeunes, entre 15 et 20 ans, vers la fin des années 1960, et toute la décennie 1970 jusqu’au début des années 1980 ; je me souviens qu’il y avait des centres culturels, la célèbre salle des actes par exemple, qui accueillaient des conférenciers du monde entier.

Du Moyen-Orient, d’Occident, d’Asie, des Amériques, etc. Des savants qui touchaient à toutes les thématiques. Et c’est dans cette ambiance que nous nous sommes édifiés, que nous avons appris, que nous nous sommes cultivés. Il y avait des débats pluralistes, sans compter le séminaire sur la pensée islamique qui se tenait annuellement à Alger dont j’ai assisté à la première session, en 1968.

Un séminaire qui invitait des érudits, des savants, des islamologues, des sunnites, des chiites, et même des laïcs portés sur la question islamique. N’était-ce pas là un signe de tolérance ?
Absolument.

C’est lors de ce séminaire, en 1968, que j’ai vu et entendu pour la première fois Malek Bennabi, à titre d’exemple. Malheureusement avec la décennie 1980, avec l’importation des biens de consommation, avec l’abrutissement de la société algérienne, c’est fini ! L’idée de culture, de débat, a complètement disparu de nos mœurs.

C’est comme ça que l’islamisme a profité de cette orientation pour s’implanter et pour dénaturer la nature de l’Algérien qui était un méditerranéen, un homme ouvert, vivant sur une terre qui a connu beaucoup de civilisations avec des cohabitations, bien sûr plus ou moins heureuses et plus ou moins malheureuses, selon mon point de vue.

Nous avons payé le prix des erreurs des années 1980, c’est-à-dire l’abrutissement et la charlatanisation de la société, et la facture a été très lourde : 200 000 ou 300 000 morts, je ne sais pas comment les quantifier, mais en tout cas, nous avons payé très très cher cette politique d’abrutissement.

N’y aurait-il pas d’évolution intellectuelle qui cohabiterait, oserons-nous dire, avec l’ « abrutissement » de la société dont vous parlez ?

Bien sûr que les choses évoluent. Les gens maintenant, à travers le SILA où je dédicace mes œuvres par exemple depuis 4 jours (ndlr : la rencontre avec Boukrouh a eu lieu le 5 novembre au SILA), viennent, posent des questions, s’intéressent à mes écrits et n’hésitent pas à débattre des sujets, souvent contradictoires, sur une thématique très fermée, à savoir la rénovation de l’islam qui fait l’objet d’un livre que j’ai écrit récemment et où j’ai émis des idées nouvelles, qui relèvent presque du tabou, de la transgression. Mais je vois que les gens acceptent de me parler, de me poser des questions, de me critiquer dans le respect.

C’est très bien. Ce n’est plus l’époque des menaces. Je parle avec des gens qui ont l’accoutrement des islamistes, barbus, avec kamis et tout ça. Les gens savent maintenant que le charlatanisme c’est fini. Qu’il faut des idées nouvelles. Moi je dis que l’Algérie ne doit pas produire que du pétrole, elle doit produire des idées et nous en sommes capables.

On a tendance à présenter les idées de Boukrouh comme étant confinées à Alger seulement, et qu’il serait judicieux de faire circuler ce potentiel intellectuel dans le reste du pays, dans l’Algérie profonde. Partagez-vous cette opinion ?

Je me déplace souvent à l’intérieur du pays. Je rencontre des gens dans des conférences, etc. Je m’exprime par le biais des réseaux sociaux, vu qu’il y a des moyens électroniques pour le faire. Ma page Facebook ne chôme jamais, il y a toujours des échanges, des rencontres dans cette page qui me permet de dialoguer avec 13 000 personnes ; ce sont de véritables « amis », inscrits volontairement dans ma page Facebook.

Ce n’est pas une boîte boostée comme ça en payant quelques euros pour avoir un nombre aussi important d’ »amis ». C’est quelque chose d’extraordinaire. J’apprends beaucoup de ces gens. Je suis à leur écoute et tous mes écrits sont postés sur la page. Les gens interagissent avec moi. Ils posent des questions, ils critiquent mes œuvres, mes idées et je trouve cela un facteur positif pour évoluer.

Vous agissez en tant qu’intellectuel ou en tant que politique ?

Quand j’ai quitté la scène partisane proprement dite, quand j’ai quitté le gouvernement, je n’ai pas quitté pour autant la vie politique. Parce qu’aujourd’hui, traiter des idées c’est faire de la politique. Parce que mes idées sont d’essence politique. D’essence civilisationnelle. Je me bats pour que l’Algérie se dote d’une société. Pour que l’Algérie se dote d’une économie performante.

Donc, tout ça se fait avec des moyens intellectuels. Et si j’ai été en politique, au sens partisan du terme, c’est parce que je ne comptais sur personne mieux que moi pour aller au charbon, pour essayer de défendre mes idées.

Je l’ai fait à une époque où le pays était fermé. En haut, le pouvoir rusait avec la démocratie qu’il a utilisée comme un leurre. Le peuple était encore sous l’emprise du charlatanisme ; si quelqu’un venait lui dire que le nom d’Allah est inscrit dans le ciel, au-dessus du stade, les gens se mettaient à pleurer.

Vous faites allusion à l’ère de l’ex FIS ?

Exactement. Et cette folie, je ne me privais pas de l’attaquer, de la critiquer par mes écrits. Je me battais dans des meetings contre ces idées. Je me battais aussi contre la société. Il fallait la secouer, lui dire des choses dures, des choses qu’elle n’est pas accoutumée d’entendre.

J’ai joué ce mauvais rôle, fait cette sale besogne, et je m’y tiens parce que je considère que le peuple doit faire un effort. J’ai d’ailleurs un livre qui s’appelle « Réformer peuple et pouvoir ».

N’est-ce pas une sorte de provocation de votre part ?

Non, pas du tout. Je n’ai pas à crier sur les toits que j’aime mon pays et son peuple. Mais je dirai que je suis sur une trajectoire qui est la même depuis 1970, date à laquelle j’avais publié mon premier article, à 20 ans, sur El Moudjahid, qui, à l’époque, n’était pas ouvert à n’importe qui. Et mon article s’intitulait « Islam et progressisme ».

A l’époque déjà, ce titre était prémonitoire. Il annonçait le clash qui allait intervenir entre les politiques dites progressistes et le fond islamique de la société. J’ai été en Iran et j’ai vécu la révolution de 1979 à Téhéran.

Et de retour, j’ai écrit dans El Moudjahid ce que j’ai vu à l’intention de mes concitoyens pour leur communiquer mes impressions et mes conclusions. Et tout cela avant que l’Iran ne devienne ce qu’il est aujourd’hui. J’avais prédit et écrit ce que sera la révolution iranienne, en martelant qu’elle sera perse et chiite. Pas plus.

Peut-on considérer que l’islam, tel que perçu chez-nous peut faire bon ménage avec vos idées ?

Mes idées sur l’islam ne concernent pas les seuls musulmans algériens. Elles concernent le monde entier. Aujourd’hui, il y a des musulmans partout dans le monde. L’islam est devenu une question mondiale. Donc il est temps de dépasser toutes les données connues sur l’islam.

A savoir « Al Ilm al Qadim » (ndlr : le savoir suranné) tel que je l’ai appelé, moi. J’ai inventé ce concept pour cliver l’ancienne époque de la nouvelle. Il faut que nous construisions, nous les êtres humains du 21e siècle, une nouvelle approche cognitive avec les instruments scientifiques de notre temps.

Revisiter le Coran, faire des relectures dessus, au-delà même des quatre écoles doctrinales du sunnisme. Il faut réexaminer les choses à leurs sources et proposer un Tafsir avec le regard du 21e siècle. Revenir à l’Ijtihad qui a été fermé. Il faut casser les cadenas parce que l’islam est en train de mourir. Les peuples musulmans sont en train de s’autodétruire. Les Etats musulmans sont en train de se détruire l’un après l’autre. Ils vivent dans l’anarchie.

N’est-ce pas un regard trop pessimiste ?

C’est la vérité. Aussi amère soit-elle, c’est la réalité. L’islam est aujourd’hui la seule civilisation qui n’a pas pu renaître. La civilisation hindoue renaît sous la forme de l’Inde, la civilisation bouddhiste refait surface sous la forme de la Chine, le Japon, la Corée… ; la religion judaïque, représentée par « Israël » ; le christianisme qui est l’Occident.

En somme, toutes les religions, les anciennes religions, ont pu renaître. Sauf la civilisation musulmane qui s’entête à fonctionner toujours avec le « Ilm Al Qadim ». Donc, elle ne pourra pas renaître avec ça.

Vous écrivez souvent, sans discontinuité ; avez-vous des productions en chantier ?

Je peux vous annoncer à titre de scoop qu’en 2017, je ferai paraître deux livres, et cette fois-ci ça se fera en France. Pour la première fois, je serai édité en France, par un groupe d’éditeurs français connu sur la place éditoriale parisienne.

Cette Maison m’a commandé ces titres à la suite de la parution de mon livre sur la réforme en islam. C’est un sujet qui intéresse l’Occident et le monde entier. Donc je travaille sur deux livres pour n’année 2017 incha’Allah.

Commentaires
Email
Mot de passe
Prénom
Nom
Email
Mot de passe
Réinitialisez
Email