Normalisation marocaine avec Israël : Les débris d’une illusion
Il y a deux mois, le Maroc officiel a essuyé un humiliant retour sur investissement qui n’en finit plus de buter sur la violence du réel. L’insulte raciste « babouin marocain attardé » proférée alors par Ziv Agmon, figure de l’establishment israélien, contre un député juif du Likoud d’origine marocaine, n’était ni un accident de langage, ni l’un de ces épiphénomènes commodes que les chancelleries s’empressent d’étouffer sous le tapis des commodités diplomatiques.
Ce dérapage qui résonne à ce jour et qui est de en plus répercuté sur les réseaux sociaux par des marocains dépités, jette, au contraire, une lumière crue, aveuglante et insoutenable sur l’impensé colonial et la condescendance structurelle qui cimentent, depuis les coulisses de Tel-Aviv, le regard porté sur le partenaire marocain.
Lorsque les Accords d’Abraham furent paraphés en novembre 2020, le récit officiel du Makhzen fut vendu à l’opinion publique comme un chef-d’œuvre de réalisme géopolitique. Il a promis un partenariat « stratégique, mémoriel, et d’égal à égal ». Le Maroc de la prétendue diplomatie triomphante se targuait d’avoir monnayé sa reconnaissance contre celle, cruciale, de sa souveraineté sur le Sahara occidental occupé depuis 1975. Mais cet illusoire coup de force diplomatique a été opéré dans l’ombre des palais, sans aucune consultation du peuple marocain, tenu à l’écart d’une décision qui engage pourtant son histoire et sa conscience.
Historiquement et viscéralement hostile à l’occupant sioniste, la rue marocaine a vu cette alliance lui être imposée d’en haut, par décret, ignorant un consensus populaire ancré depuis des décennies dans la solidarité avec la cause palestinienne. La réalité historique se charge aujourd’hui de rappeler une vérité brutale ; dans l’architecture mentale de la droite ultra-nationaliste israélienne, il n’y a pas d’alliés arabes, il n’y a que des exécutants.
C’est ici que réside le « péché originel » de la normalisation du Makhzen avec le régime sioniste. En vérité, ce rapprochement contre-nature répondait avant tout à une ambition obsessionnelle de Rabat celle de capter l’appui indéfectible de Washington. Pour le Makhzen, l’alliance avec Tel-Aviv s’inscrit directement dans une stratégie globale de nuisance et de harcèlement diplomatique et militaire contre le voisin algérien.
Face à une Algérie qui maintient sa posture historique de défense des causes justes — à commencer par le droit inaliénable à l’autodétermination du peuple du Sahara Occidental —, le Maroc a cherché à rompre son isolement doctrinal en s’alignant sur l’impérialisme sécuritaire. Dans cette entreprise de déstabilisation régionale, Rabat ne s’est pas présentée seule. Elle a avancé adossée au soutien massif et financier des Émirats arabes unis. Une monarchie du Golfe que de nombreux observateurs décrivent désormais comme la copie conforme d’Israël au Moyen-Orient, tant Abou Dabi partage avec Tel-Aviv cette même logique d’ingérence, d’obsession technico-sécuritaire et de mépris des aspirations populaires arabes.
Ziv Agmon avec le génocidaire Netanyahou
Rabat a abordé cette alliance avec les codes du réalisme étatique et la poésie de la diplomatie mémorielle. Tel-Aviv et son double émirati, sous la férule d’un pragmatisme cynique et d’un messianisme d’État décomplexé, n’y ont vu qu’une simple capitulation transactionnelle. Pour l’appareil sécuritaire israélien, boosté par son complexe de supériorité technologique — qu’il s’agisse de drones ou du logiciel Pegasus —, le Maroc s’est volontairement placé dans une position de dépendance et de clientèle servile. L’acheteur de sécurité s’est soumis à l’ascendant psychologique du fournisseur. L’outrage d’un chef de cabinet sioniste n’est que le déversement verbal de cette asymétrie profonde. Pour ce pouvoir sioniste révisionniste, le Marocain, malgré son zèle et ses courbettes porté par ses parrains du Golfe, reste un subalterne interchangeable.
Le Makhzen s’est ainsi enfermé de lui-même dans un piège géopolitique dont il a égaré la clé. En liant le dossier du Sahara Occidental à la reconnaissance d’un régime en pleine dérive coloniale, la diplomatie marocaine a contracté une « liaison fatale » à l’alignement captif. Aujourd’hui, le coût de sortie de cet accord tripartite est prohibitif. Rompre avec Tel-Aviv équivaudrait à acter l’échec total de toute la doctrine diplomatique marocaine, et surtout, à risquer le reniement de la garantie américaine à Washington, pièce maîtresse de sa confrontation avec Alger. Plus le Maroc s’aligne pour protéger ses acquis artificiels, plus il est condamné à avaler les couleuvres du mépris de son propre allié.
Au lieu de réagir aux propos honteux d’Agmon, le Makhzen tente de minimiser l’affront pour préserver les contrats et les alliances de l’ombre, signe d’un aveu de faiblesse dramatique. Le fossé se creuse ainsi de manière abyssale entre une élite gouvernante prête à s’enfermer dans ce piège stratégique et une population hostile à ce rapprochement, qui manifeste régulièrement sa colère dans la rue. Le citoyen marocain se retrouve aujourd’hui dans la position schizophrénique et humiliante de voir son identité insultée par une entité même que son gouvernement lui a imposé comme un sauveur stratégique.
En troquant la solidarité historique et le bon voisinage contre une illusion de sécurité, et en méprisant les aspirations profondes de son propre peuple, le Makhzen n’a pas seulement importé une instabilité morale au sein de ses frontières ; il a permis à son allié et à ses mentors du Golfe de lui rappeler, avec un cynisme absolu, sa véritable place dans cette alliance. Celle d’un faire-valoir géopolitique et d’un outil régional de division, condamné à regarder les débris de sa compromission.