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Culture

Naissance de Hamlet motel

Naissance de Hamlet motel

La dramaturge italienne Lucie Falcao a signé, ce dimanche 2 novembre en soirée, au théâtre Abdelmalek-Bouguermouh de Béjaïa, l’acte de naissance de Hamlet motel , un bébé laborieusement conçu, mais mis au monde dans un attrait truculent, avec des traits de famille bigarrés, empruntant à la dramaturgie aussi bien de Shakespeare que de Scorsese.

L’auteure a mis 21 ans pour le sortir de sa gestation, travaillant sans se soucier du temps, à petite touche, acte par acte au gré de ses inspirations et celles de ses collaborateurs, jusqu’à en dessiner toute la trame, filée et affinée du reste, à Béjaïa, dans le contexte de la 6e édition du festival international.

L’attente et l’accouchement ont valu la chandelle car le spectacle à manifestement ravi. Inspirée de Hamlet Machine de l’Allemand Heiner Muller (1977), une adaptation de Hamlet de Shakespeare, la pièce dénonce les drames psychologiques de la guerre en mettant en avant les tourments et la descente aux enfers d’un soldat démobilisé qui retrouve ses pénates, mais mentalement pas la paix.

Un thème récurrent, qui prend toute sa pertinence dans l’actualité du fait de la multiplication des conflits à travers le monde et pose, non sans acuité, la question du sort réservé aux appelés de retour de la guerre et le sens de leur engagement.

Le scénario, une adaptation très cinématographique, n’est pas le chef d’œuvre de Martin Scorsese Taxi driver (1976), consacrant le retour d’un ancien vétéran du Vietnam, ou Thelma et Louise (1991), le film culte de Ridley Scott, qui traite de l’existence monotone de deux femmes finissant tragiquement après avoir tenté de s’en sortir.

Deux genres différents mais qui visiblement ont inspiré Lucie Falcao qui en reproduit la même ambiance, d’abord celle du déchirement des protagonistes, mais aussi l’ambiance glauque et sombre dans laquelle ils baignent.

L’histoire se passe dans une chambre d’un motel où un vétéran, incarnant une sorte de fou, vitupère contre le monde et la vanité de son existence, et qui prend plaisir à déverser sa rage contre sa co-locatrice, une jeune femme silencieuse, passive qui fait la souffre douleur sans rechigner et sans piper mot. Le lieu ressemble à une cellule de prison, voire à une pièce d’un asile d’aliénés, mais adoucie par la présence d’un téléviseur en permanence allumé et l’éclairage public dardant ses reflets sur tous les murs.

L’expression artistique adoptée est centrée sur la psychologie du personnage principal, névrosé, un tantinet fou, effrayant, déchiré, suspendu entre la vie et la mort, et qui dérape dans l’irréel en se laissant bercer par l’illusion et les visions farfelues. Il voit des fantômes descendre du plafond, parle avec Ophélie de Shakespeare, baragouine dans la langue de Molière, lui l’Italien, et délire en braquant tout le temps son pistolet sur sa tempe et en menaçant de se trucider sans y parvenir.

On ne sait pas pour autant s’il est en mal de reconnaissance après son retour de la guerre ou parce que l’après-guerre n’est pas à la dimension de ses espérances. Le drame est double pour lui, car non seulement il a du quitter son pays mais, en plus, a du perdre sa femme qui, pour les mêmes raisons, s’est donnée la mort. Une fin crépusculaire et un final sombre et violent dans les deux cas.

Lucie Falcao chute sur la mort de son héros, qui, pour mettre fin à sa vie, a du s’appuyer sur l’aide de sa co-locatrice pour appuyer sur la détente. Un scénario bouleversant, pessimiste, voire cynique, qui dresse un monde sans avenir, dans lequel l’horreur est omniprésente.

L’œuvre est toutefois attachante, rendue telle par les décors, les musiques jazzy qui l’accompagnent et le jeu sublime des comédiens. Sa naissance à Béjaïa lui a assurément porté chance.

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