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Op-Ed

Muter 3 000 magistrats était-il judicieux ?

La grève illimitée, massivement suivie, des magistrats interpelle autant les pouvoirs publics que le premier responsable concerné d’un secteur mis au-devant de l’actualité nationale avec les procès « à la chaîne » des manifestants arrêtés lors des marches du Hirak et autres militants et membres d’associations de défense des droits de l’homme. Certes, la colère des magistrats, si elle a pris ancrage sur des affectations qui ne sont pas du goût du Syndicat national des magistrats, n’en révèle pas moins un profond malaise qui affecte l’une des plus importantes corporations professionnelles qui font tourner un secteur et qui ne peut se donner le luxe d’être paralysé par des grèves.

Car l’arrêt de l’activité des tribunaux, le gel des procès, équivaut à ajouter une autre injustice à un état des lieux guère encourageant, avec des dizaines de jeunes et moins jeunes, arrêtés lors des manifestations de protestation du Hirak qui voient leur séjour dans les prisons du pays s’allonger plus qu’il n’en faut. La grève des magistrats a ceci de fâcheux qu’elle interrompt toutes les audiences et les procès programmés pour les prochains jours, ainsi que les activités connexes dont la délivrance de documents judiciaires (frida, certificat de nationalité, ..). Et, dans le même sillage, oblige des personnes arrêtées qui devraient obtenir des « non-lieux » ou un procès rapide à patienter le temps que ce débrayage des magistrats trouve une issue.

D’autant qu’il intervient dans des circonstances politiques et professionnelles particulièrement sensibles : moins de trois jours après la grève des « robes noires », qui justement critiquent et se sont élevées dans leur mouvement de protestation contre la propension des magistrats à emprisonner, souvent avec « des dossiers vides » selon les défenseurs, de simples manifestants ou des marcheurs lors des mouvements de protestation populaire, ou des étudiants et étudiantes pour port de l’emblème amazigh, sinon d’être au mauvais moment et au mauvais endroit lors des imposantes manifestations pour un changement de régime politique radical ou contre la tenue de la prochaine élection présidentielle. Les magistrats, qui montent eux également au créneau, se sont-ils alors révoltés contre un ordre établi qu’ils dénoncent, comme le fait la rue algérienne depuis le 22 février, ou simplement pour défendre un esprit corporatiste ? Il y a cependant une chose de sûr : les manifestants arrêtés en marge de la marche des avocats de jeudi se trouvaient dimanche en fin de matinée au tribunal de Sidi M’hamed, et la grève des magistrats a empêché leur comparution devant le procureur, selon le Comité national pour la libération des détenus (CNLD), qui s’est interrogé, dans un communiqué, sur leur sort. En fait, le coup de gueule des magistrats intervient à quelques jours des festivités du 1er-Novembre, qui coïncide cette année avec un vendredi, qui devrait enregistrer la sortie de millions de manifestants, selon des observateurs.

La très forte mobilisation du 36e vendredi, adossée aux déclarations controversées et très mal appréciées par les Algériens du chef de l’Etat lors de sa rencontre avec le président Russe, Vladimir Poutine, annoncent d’ores et déjà un raz-de-marée populaire ce vendredi. La grève des magistrats pointe à un moment politique particulièrement sensible, délicat, au lendemain du dépôt des candidatures à la prochaine élection présidentielle. Dès lors, était-il judicieux de muter d’un seul coup quelque 3 000 juges ?

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