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Digital Space

Mokhtar, une lumière dans une zone d’ombre

Mokhtar, une lumière dans une zone d’ombre

Allongé sur son lit dans une chambre peu éclairée et sommairement meublée, il trifouille dans son portable non pas pour consulter les dernières publications sur TikTok ou Snapchat mais pour brasser les nouveautés et les astuces dans le domaine qu’il affectionne le plus.

Le clavier en mode silencieux pour ne pas réveiller son jeune frère avec lequel il partage la chambre et qui s’apprête à passer son bac en cette année inédite de Covid-19, il se faufile dans les sites spécialisés ou échange avec quelques experts sur les forums. La connexion 3G lui joue souvent des tours pendant que résonne dans sa tête les propos du président Tebboune : « Je serai intransigeant s’agissant des coupures Internet ».

Mokhtar est conscient que sans une bonne connexion Internet, il aura du mal à visionner ou à télécharger ce dont il a besoin et qui rapportera, espère-t-il, beaucoup au pays dans cette ère du tout-digital.

Dans ces moments nocturnes, dans cette maison, balayée par les vents de sable, son esprit vaque dans des rêves, dont celui de posséder un bureau avec employés et assistants. Mokhtar ne désespère pas, en dépit des vexations et des frustrations qu’il a subies par le passé, dit-il, de la part d’une bureaucratie moribonde qui encourage les jeunes à la « harga » ou aux actes extrêmes. Mokhtar Bouraoui a emboîté le pas à la modernisation numérique que l’Etat veut instaurer dans cette « Algérie nouvelle » pour créer une start-up. A 29 ans, il se dit « gavé de discours pleins de promesses » affirmant qu’il veut du « concret » et que les actes suivent la parole. C’est justement sur le terrain que les discours sont mis à l’épreuve. « J’ai vu comment les enfants de nantis, de privilégiés, raflaient des prêts pendant que mon dossier pour un projet numérique se remplissait de poussière dans des bureaux où l’email n’a point d’existence », déplore-t-il.

Ces aléas ne le découragent pas pour autant. Pour ses anciens camarades de classe, Mokhtar est une lumière en informatique et un mordu du net. « J’aurai dû choisir cette branche ou me perfectionner dans le digital », confesse son ami Samir, architecte et qui apporte son aide à Mokhtar dans l’étude des sols et des terrains. Défavorisé par ses modestes conditions sociales, l’éloignement de son village, près de Tolga dans la wilaya de Biskra, classé zone d’ombre par les autorités locales, Mokhtar se montre opiniâtre et résolu à réaliser son projet de numériser la cartographie selon les secteurs d’activité.

Depuis quatre mois, ce jeune inventeur quitte sa maison, un sac au dos et des rouleaux de papier sous le bras. A pas décidés, il se dirige vers un petit atelier loué pour finaliser son projet et se rapprocher de l’administration ainsi que des banques.

Un projet « insensé »
C’est en 2016 que Mokhtar a décidé de se lancer dans ce projet « insensé». « Je dis projet fou parce que mes amis et proches m’ont dit que personne n’entendra parler de moi ni de mon projet sans piston et face à une bureaucratie qui me mettra des bâtons dans les roues », se rappelle-t-il.

Le projet de Mokhtar est pourtant réalisable. Il s’agit de numériser la cartographie selon les secteurs d’activité (touristique, industrielle, municipale et autres), à travers une nouvelle technique qu’il a lui-même élaborée, qui permettrait un gain précieux de temps et d’argent mais surtout une transparence dans la gestion des dépenses publiques.

« L’une des caractéristiques de mon projet consiste au niveau local à numériser toutes les infrastructures, avec un système conçu pour signaler tout dysfonctionnement en temps réel et enregistrer et sauvegarder chaque dépense de manière instantanée et définitive », explique-t-il. Mokhtar indique que le projet est décliné sous une forme online ou sur application. Il peut être intégré dans une plateforme digitale nationale reliée à toutes les institutions grâce à de simples plug-in, lesquels permettent à tous les responsables d’accéder à toutes les données cartographiques à travers le territoire national. Chaque changement ou altération dans la cartographie sera visible en direct, identifié, ce qui permettra une réaction rapide. Les terrains appartenant à l’Etat ainsi que les terres agricoles ou le foncier industriel, quel que soit l’endroit, seront sous les yeux des autorités. Toute personne qui sera impliquée dans ce processus sera identifiée. « Si un P/APC ou un wali attribue un terrain à Bordj Badji Mokhtar, son nom sera vu par un responsable à Alger ou à Oran », poursuit-il.

« Le temps des entraves bureaucratiques, je l’espère, est révolu ». C’est à cette citation du Président qu’il s’accroche pour donner corps et âme à son projet. Mokhtar faisait partie du cortège des jeunes qui ont assisté à la première Conférence nationale des start-up « Algeria Disrupt 2020 ».

Le lancement du Fonds de financement des start-up représente pour ce jeune promoteur la preuve « tangible » de la vraie volonté de changement radical pour une nouvelle Algérie, basée sur les principes de l’égalité pour tous ceux qui veulent apporter leur pierre à l’édifice.

« J’ai vu mon projet se concrétiser au moment où j’ai entendu le Président de la République annoncer le lancement de ce fonds, c’était un soulagement pour moi. Le fait de m’adresser à des gens qui comprennent l’importance des start-up m’a rassuré », affirme Mokhtar.

Dompter les obstacles
Il révèle qu’il n’a jamais imaginé pouvoir un jour faire part de son projet à une personnalité aussi influente qu’un ministre, lui qui se démenait pour rencontrer un responsable local.

Cette rencontre a été pour Mokhtar l’occasion de côtoyer d’autres jeunes talents, de partager avec eux son rêve, ses ambitions, son expérience et surtout son désir de participer au changement et à faire évoluer les choses.

Au milieu de son atelier, propre et ordonné, sur les murs duquel sont accrochées des cartographies de plusieurs régions du pays, le jeune talent effectue des allers-retours interminables entre son PC portable et les cartes étendues sur une table à sa gauche. Il mesure, marque et calcule puis transmet tous sur son ordinateur. Un travail qui semble interminable et surtout éprouvant pour une seule personne.

« J’ai eu du mal à concrétiser mon projet, surtout durant la phase de la récolte des données », dit-il, avant d’ajouter qu’il lui est arrivé de se déplacer une dizaine de fois à l’administration concernée pour confirmer une information. « Des fois, ce n’était pas de leur faute car toutes les données sont rassemblées dans des cartons ou sur des registres et la recherche prend beaucoup de temps », affirme-t-il. « Il fut un temps où seul le cyber avait l’Internet dans notre localité », ironise-t-il Quand il a un peu de temps, il rejoint dans un café ses amis Amine, Khaled et Mahmoud, qui veulent à leur tour créer une start-up. Mokhtar les motive et leur explique avec tous les détails les démarches et procédures administratives à suivre. « Personne ne m’a aidé au départ », lance-t-il. Pour y arriver, « cela m’a coûté de l’argent, du temps, beaucoup d’énergie et surtout la force de dompter les vexations et les obstacles ».

« Maintenant, il est de mon devoir d’aider et de motiver les jeunes de mon village afin qu’ils réalisent à leur tour leur rêve et qu’ils participent au développement de notre pays », estime-t-il.

La persévérance de Mokhtar a porté ses fruits. Il est en négociation avec une grande entreprise intéressée par son produit. Sur son portable, il consulte les vidéos sur l’art de négocier, sur l’e-marketing et l’e-commerce. « Il y a lieu d’élargir sa cartographie de connaissance dans ce monde digital en constante mutation », conclut-il fièrement.

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