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Nationale

Mohammed Lemkami, ex-officier du MALG : «Le scoutisme a été notre école du patriotisme»

Mohammed Lemkami, ex-officier du MALG : «Le scoutisme a été notre école du patriotisme»

Pour commémorer le 60e anniversaire du 1er Novembre 1954, Mohammed Lemkami, ex-officier du MALG et auteur de deux ouvrages où il témoigne de l’épopée révolutionnaire anticoloniale, a bien voulu répondre à nos questions.

Mohamed Lemkami, quel a été votre premier contact avec le mouvement national algérien ?

C’est en 1947, alors que je n’étais qu’un pré adolescent de 15 ans, que j’ai découvert les premières expressions du patriotisme algérien grâce au scoutisme. J’étais, en effet, membre des SMA, les scouts musulmans d’Algérie, et nous nous sommes rendus en France pour le Jamboree (rassemblement international de scouts-NDLR).

C’est durant ces quelques jours passés dans la capitale française que je me suis retrouvé en train de défiler dans une rue de Paris brandissant le portrait de Messali Hadj tandis que celui qui allait devenir le Général Rahal, que Dieu ait son âme, tenait, lui, le drapeau algérien. A peine conscients de la portée de nos gestes, nous entonnions des chants patriotiques tels « Min’ Djibalina ».

Les scouts musulmans n’étaient-ils pas réprimés à l’époque pour leur patriotisme ?

Bien entendu que nous étions déjà catalogués comme nationalistes ! J’en ai fait l’expérience auprès de l’administrateur de la commune mixte de Maghnia , un certain Vivaleks, qui me reprocha d’appartenir au PPA de Messali lorsque je lui demandai une bourse d’étude après avoir obtenu mon concours d’entrée en sixième en 1947. J’ai eu beau lui répondre, à plusieurs reprises, que j’étais membres de la SSEPM, une association sportive de Maghnia, dans laquelle évoluait Ahmed Ben Bella, mais l’administrateur colonial s’en tenait à ses accusations sur mon patriotisme subversif. La bourse me fut refusée. 

Cela s’est passé à la veille du déclenchement de la Révolution, comment avez-vous vécu le 1er novembre 1954 ?

Ayant obtenu mon bac au mois de juin 1954, en septembre de la même année j’avais opté pour un poste d’instituteur dans mon village natal de Khemis situé en montagne, à 45 Km de Tlemcen. Dans notre douar enclavé, nous n’avions ni télévision ni radio et par conséquent je n’ai appris que le lendemain du 1 er novembre qu’une série d’attentats avait frappé le territoire algérien sous occupation française.

C’est par le premier car de transport de voyageurs qui est passé par notre village que j’ai pu obtenir le journal Echo d’Oran où j’ai pu lire ces informations. Il me faut signaler que nous avions été intrigués le matin du 2 novembre par des gendarmes et policiers français venus de Maghnia et qui se sont déplacés en compagnie du caïd, du garde-champêtre et de deux chefs de douars vers le mont qui surplombait notre village. L’alerte avait donc été donnée. 

Les Moudjahiddines ne vous ont pas contacté tout de suite ?

Si ! Mais tout s’est fait avec une extrême prudence et une discrétion extraordinaire. J’ai été approché plusieurs fois par des membres de l’ALN sans que je ne sache quoi que ce soit de leur appartenance. Par exemple, alors que j’hébergeais dans un appartement de l’école un receveur des impôts qui venait une fois l’année racler les poches et les économies des pauvres gens de notre douar, les gars de l’ALN me pressaient de questions au sujet de sa sacoche. Ils voulaient que je leur dise où le percepteur des impôts cachait son butin. Je ne le savais pas mais je leur indiquais quand même la fenêtre comme accès possible à la chambre du fonctionnaire des contributions. 

Quelques temps après, alors que j’avais été muté sous l’influence de l’ALN vers la bourgade frontalière dite « Zoudj Bghal » où je devais servir la Révolution, j’appris qu’ils avaient réussi à dérober 7 millions de centimes au receveur des Impôts. Ce dernier a réapparu le lendemain, le visage et les habits noirs de suie. Il s’était caché dans la cheminée, mort de peur, pour se réfugier ensuite chez le caïd. C’était la méthode et le génie des militants actifs que d’associer de nouvelles recrues dans la discrétion la plus totale et sans les exposer trop brutalement à la répression des autorités françaises.

Vous n’étiez donc plus l’instituteur tranquille de Khemis…
Naturellement, je n’ai pas hésité à m’impliquer dans la lutte armée contre le colonialisme. 

Mis à part quelques supplétifs indigènes de l’administration française tels les Bachaghas et caïds, tous les Algériens souffraient de la misère et de l’injustice. En plus du courrier secret à transmettre, j’ai commencé à participer à des missions de convoyage d’armes de la frontière algéro-marocaine vers Oran, d’escorte de responsables de l’ALN…

Vous êtes alors membre de l’ALN ?

Non, pas encore ! Il a fallu que Boussouf me recrute pour que je prenne réellement le maquis. Il me connaissait. J’avais eu à le rencontrer dans mon village où il se cachait sans qu’on le sache. Il se faisait appeler Si Lahbib et fréquentait l’école coranique où nous allions réciter quelques versets du Livre Saint en fin de journée. Je fis le constat de la méfiance magistrale de Boussouf à l’occasion d’un stage de scout à Oran chez le Docteur Nekkache qui nous avait tous initiés au secourisme. Boussouf était arabophone et les cours étaient dispensés en langue française. Lorsque je me suis rapproché de lui pour proposer mes services de traducteur il a curieusement disparu. Il a dû trouver ma démarche suspecte.

Comment avez-vous retrouvé Boussouf par la suite ?

En fait, c’est moi qui ai rejoint la cache de chefs de la Révolution dont je connaissais le chemin pour avoir travaillé sous leurs ordres. Un soir du mois de décembre 1955, je distribuais des tracts du FLN dans la localité de Maghnia. Au moment où je glissais quelques feuillets sous la porte d’un bar, le petit chien de la patronne espagnole se mit à aboyer trahissant ainsi ma présence.

Je fus la cible de tirs nourris demitraillettes de l’armée française. Les jambes à mon cou, j’haletais des heures vers le maquis pour rejoindre la cache dont je vous parlais au lieu dit Sidi Mjahed. Boussouf me reconnut et me retint avec lui.

A quoi se résumait la vie au maquis ?

Mohamed Lemkami détourne son regard, comme absorbé par ses souvenirs et réplique la gorge nouée : On apprend à vivre dans l’obscurité, à vivre la nuit, à marcher dans le noir des dizaines de kilomètres, à travers le froid, sous la neige, affamés. C’est cela le maquis. Et seule la foi en notre idéal d’indépendance nous donnait la force de continuer…

Quels postes avez-vous occupé dans la hiérarchie de l’ALN ?
J’ai d’abord été au secrétariat du PC de la zone 1. On m’a aussi confié l’intérim du brillant capitaine Djabber tombé au champ d’honneur le 13 février 1958. Au début de l’année 1959, je ne suis pas trop d’accord avec le nouveau chef de la zone 1, Si Zoubir, sur des questions de méthode et de tactique. Le chef militaire était peu politisé et je dus demander par une missive que j’adressais au colonel Lotfi, le chef de la wilaya V, mon transfert vers la wilaya IV. Lotfi me fit convoquer à son PC d’Oujda au Maroc et me demanda de rester avec lui. Je fus donc à ses côtés jusqu’à sa mort au combat, le 27 mars 1960.

On vous connaît plutôt comme officier du MALG…

Certes, j’ai terminé ma mission au service de la Révolution dans les rangs du MALG, le Ministère de l’Armement et des Liaisons Générales, comme je le raconte dans mon livre Les Hommes de l’ombre publié par un éditeur public. En réalité, la création du MALG s’est faite au bout d’une longue structuration des services de renseignements de l’ALN.

Ce travail, rappelons-le, a été orienté par les recommandations du Congrès de la Soummam qui ont suggéré trois types de commandement. Le commandement politique, le commandement militaire et le commandement de Liaison. Vous m’excuserez d’abréger moult éléments et étapes mais on peut dire que du SRL, le service de renseignement et de liaison on en est arrivé à la naissance du MALG sous le magister de Boussouf, un homme visionnaire pour qui il n’existait aucune autre ambition que celle de libérer l’Algérie du joug colonial.
A partir de cette expérience de la wilaya V, la structure du MALG a été étendue au territoire national en marche pour l’indépendance. 

Quel rôle avez-vous assumé chez les Malgaches ?

J’étais à la DDR, la Direction de la documentation et de la recherche, qui s’occupait principalement de l’espionnage. Pour ma part, j’avais la charge des affaires militaires à la tête d’un groupe de cinquante agents sans compter ceux qui opéraient ou collaboraient avec nous à l’extérieur.

En juillet 1960, le CNE est créé, le Centre national d’exploitation, domicilié à la base Didouche au sud de la Libye, a fonctionné comme le plus moderne des centres d’intelligence militaire et politique.

On n’y effectuait un travail d’analyse en temps réel des données collectées sur le front ou dans les capitales politiques.
Nos hommes ont vécu dans le confinement le plus total, au service de la Guerre de Libération nationale. Il y en a qui ont malheureusement fini par en perdre la tête. Quelques uns parmi eux ont été soignés par l’illustre docteur Frantz Fanon.
Quels hauts faits à l’honneur du MALG pouvez-vous nous citer ?
Boussouf m’a confié un département ultra secret à l’intérieur du MALG selon le triptyque de base associant clandestinité, secret et cloisonnement.

Il s’agit du service spécial S4 dont j’ignore jusqu’à aujourd’hui la signification de son sigle et les contours exacts de sa création. Par contre, je peux vous narrer le grand succès d’une opération d’acheminement, à partir de Casablanca vers plusieurs wilayate, d’un lot de mitraillettes cachées dans des rouleaux de bitumes pour étanchéité. Le Service spécial 4 a fait appel à Ahmed Benchicou, pharmacien à Constantine et sénateur qui a pris en charge les chaniers d’étanchéité de terrasses à travers plusieurs wilayates, le long des voies ferrées. Il a aussi payé les rouleaux de bitumineux produits par une succursale casablancaise de l’entreprise française Rubbéroïde installée installée à Oran en Algérie. Benchicou a été remboursé après lindépendance pour tous ces frais. 

On parle aussi de documents officiels dérobés au gouvernement français…

Pardonnez-moi si je garde le secret des noms. Des citoyens français, de souche comme on dit aujourd’hui, ont travaillé pour le MALG ou plus exactement pour le S4. Si bien qu’il m’arrivait de lire des rapports de Challe avant le général De Gaulle. C’était extraordinaire ! Nous faisions aussi de l’écoute des communications de l’armée française, de la police…
Nous avons même eu accès, dans le secret le plis total, aux documents préparatoires commandés par De Gaulle pour mener les négociations avec le FLN. Dahleb, qui s’occupait des affaires extérieures et accompagnait nos négociateurs, n’y a pas cru au départ.

Lorsqu’il a entendu Joxe énoncer exactement le texte des dossiers dont Boussouf lui avait remis la copie, Dahleb a demandé un report des pourparlers. Les négociateurs algériens furent donc briefés en fonction des intentions gouvernementales françaises et ont préparé leurs interventions en conséquence. C’était l’époque du nationalisme indéfectible.
Le MALG a aussi commis des bavures…
La Révolution a été une œuvre humaine. Il y a eu bien entendu une part d’erreurs commises.

L’activation du MALG vers la fin de la Guerre de Libération ne cache-t-elle pas des ambitions de prise de pouvoir une fois l’Algérie indépendante ?

Je vous l’ai dit, Boussouf et nous autres, comme la grand majorité des militants n’avions qu’une ambition, qu’un idéal : vaincre le colonialisme et libérer l’Algérie. Ce n’est qu’à l’été 1962 que les démons sont venus ramener les intrigues autour de la prise du pouvoir. Le MALG voulait préparer des institutions de l’Algérie indépendante, notamment sur le volet sécuritaire. On avait envoyé des membres du FLN en formation au KGB, d’autres en formation d’aviateurs à l’époque du LGR. Le MALG avec le concours du Mhamed Yazid avait créé la radio du FLN, l’APS…

Pensez-vous que la jeune génération d’aujourd’hui est assez imprégnée de l’histoire de la Révolution ?

Malheureusement pas assez. Les parents et grands-parents n’ont pas su raconter l’histoire de leur génération à leurs enfants. Et, pour ce que les jeunes croient connaître, le contenu des enseignements qu’ils ont acquis à l’école manque d’exactitude, d’objectivité et de rigueur scientifique.

La faillite de l’arabisation mal conduite, la crise identitaire et cette drogue que le Maroc introduit chez nous pour détruire notre jeunesse sont autant d’éléments pour éloigner les jeunes Algériens des pages glorieuses de notre histoire collective. Peut-être que les Scouts d’aujourd’hui devraient reprendre avec sérieux la promotion du patriotisme…

Enfin, sur le plan politique actuel, on parle du rôle nécessaire ou non de l’ANP dans une éventuelle transition post-génération de Novembre dans la gouvernance. Qu’en pensez-vous ?
L’ANP est la digne héritière de l’ALN. Ses hommes et son encadrement ont bénéficié d’une bonne formation notamment les élèves de l’Ecole des Cadets.

Ce sont des Algériens, de jeunes patriotes qui ont le droit de réfléchir, de s’impliquer dans la politique tout en gardant leur devoir de réserve lié à leur profession. Mais il faut arrêter les sous-entendus à propos des militaires et du pouvoir. Ce sont des Algériens, ne l’oublions pas.

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