Mohamed Yeslem Beissat au Jeune Indépendant : « Le Maroc joue la négation systématique »
À l’occasion de la session ministérielle du Congrès international sur la criminalisation du colonialisme, organisé à Alger, le ministre sahraoui des Affaires étrangères et des Affaires africaines, Mohamed Yeslem Beissat, est revenu sur les enjeux d’une démarche œuvrant à reconnaître le colonialisme comme un ensemble d’actes gravement préjudiciables aux peuples relevant des crimes contre l’humanité.
Dans cet entretien accordé au Jeune Indépendant, il évoque les mécanismes de domination toujours à l’œuvre au XXIᵉ siècle et rappelle que le Sahara occidental demeure un territoire dont le peuple revendique pleinement ses droits et où la justice internationale doit garantir l’autodétermination et le respect de ses droits légitimes.
Le Jeune Indépendant : Vous avez consacré une partie de votre intervention à expliquer pourquoi le colonialisme devait être reconnu comme un crime contre l’humanité. Pourquoi cette qualification est-elle indispensable aujourd’hui ?
Mohamed Yeslem Beissat : J’ai voulu rappeler une vérité essentielle : le colonialisme n’est pas un phénomène du passé. Il ne s’agit pas seulement de pages anciennes de l’Histoire mondiale. Le colonialisme est une pratique, une mentalité, une méthode de domination toujours active dans le monde contemporain. Il continue de produire des victimes, de détruire des identités, de confisquer des souverainetés et de piller des richesses. C’est précisément pour cela qu’il doit être défini clairement comme un crime contre l’humanité. Sa qualification en tant que crime contre l’humanité constitue une nécessité à la fois morale, juridique et politique, bien au-delà du symbole. Reconnaître le colonialisme comme crime permet d’abord de désigner les responsables. Les puissances qui se sont livrées à ces pratiques doivent être identifiées, mais plus encore, celles qui continuent à les perpétuer doivent être contraintes d’y mettre fin. J’ai aussi souligné l’importance de la question de la réparation morale due aux victimes. Une réparation n’est pas une faveur, c’est un droit
Il ne s’agit pas seulement des conquêtes européennes d’hier, mais d’une pratique systématique de contrôle, de domination et d’exploitation des peuples. Cela englobe le pillage des ressources naturelles, la répression politique, la marginalisation culturelle et le déni du droit fondamental à l’autodétermination.
Cette reconnaissance juridique crée un cadre de responsabilité et de réparation. Plus encore, elle devient un outil de prévention. Des peuples subissent encore aujourd’hui ces mêmes mécanismes d’exploitation économique, de contrôle politique et d’influence étrangère. Si nous minimisons le colonialisme ou si nous l’acceptons comme un sujet « du passé », alors nous ouvrons la porte à une nouvelle vague coloniale. Certains comportements actuels dans le monde montrent que les mécanismes coloniaux n’ont jamais disparu. Ils se réactivent lorsque l’impunité perdure. C’est pour cela que la qualification de crime contre l’humanité est indispensable aujourd’hui. Sans action résolue, nous risquons de voir se perpétuer sous de nouvelles formes ce que nous pensions révolu.
Selon vous, comment le colonialisme se manifeste-t-il encore au XXIᵉ siècle, et en quoi constitue-t-il une menace pour l’Afrique ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : dix-sept territoires non autonomes demeurent recensés par les Nations unies. Au XXIᵉ siècle, ce constat reste alarmant. Il témoigne que la lutte pour la souveraineté des peuples n’est pas achevée.
Sur le Continent africain, un seul territoire figure sur cette liste : le Sahara occidental. Dernière colonie d’Afrique. Dans les Caraïbes, une vingtaine de territoires demeurent sous tutelle de puissances comme la France, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne ou les Pays-Bas. Loin d’être des vestiges historiques, ces situations illustrent les formes contemporaines du colonialisme : dépendance économique, manipulation politique, contrôle indirect des institutions.
Pour l’Afrique, la menace est directe. Ces pratiques entravent le développement, limitent l’exercice des droits fondamentaux et perpétuent les inégalités héritées de la période coloniale. Notre vigilance doit être constante, notre dénonciation ferme, et notre unité continentale renforcée.
Le Sahara occidental demeure la dernière colonie d’Afrique. Comment expliquez-vous cette situation alors que la décolonisation est engagée depuis des décennies ?
Ce que pratique le Maroc au Sahara occidental relève du colonialisme. Une occupation illégale doublée de violations systématiques qui correspondent exactement à la définition internationale du crime colonial.
Inscrit depuis des décennies sur la liste des territoires non autonomes de l’ONU, le Sahara occidental symbolise l’inachèvement de la décolonisation africaine. Malgré tous les efforts déployés pour libérer le continent, ce territoire subit une occupation qui viole frontalement le droit international et les résolutions onusiennes.
Le Maroc procède par négation systématique : négation de l’existence du peuple sahraoui, de son identité, de son droit à l’autodétermination, jusqu’à la légitimité même de sa représentation. Cette stratégie du déni constitue en soi une violation grave. Elle s’accompagne d’un pillage organisé des ressources naturelles : celui du phosphate, des ressources marines, des minerais… Des richesses exploitées pour financer l’occupation elle-même à l’encontre du droit international.
Il ne s’agit pas d’un simple différend territorial. Nous sommes face à une violation persistante du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. C’est la preuve que le colonialisme peut se maintenir même face aux normes internationales, et que la lutte pour la décolonisation demeure un enjeu de crédibilité pour l’ensemble du système international.
Comment qualifiez-vous les pratiques de l’occupation marocaine documentées par de nombreuses organisations internationales ?
Ces pratiques constituent des violations graves et systématiques du droit international. Ce sont une appropriation illégale des ressources naturelles, une répression politique et sociale, un déni de représentation légitime, une négation de l’identité sahraouie. Bien au-delà de simples abus administratifs, il s’agit de crimes codifiés par le droit international.
La communauté internationale doit saisir la portée de ces actes. Ils représentent un obstacle majeur à la paix, au développement et au respect des droits humains dans la région.
Je tiens à souligner un principe fondamental : ces crimes sont imprescriptibles. Le jour viendra où le Maroc devra répondre de l’intégralité de ses actes devant le droit international. L’impunité n’est pas éternelle.
Quelles sont vos attentes vis-à-vis de cette Conférence internationale sur la criminalisation du colonialisme ?
Tout d’abord, je tiens à exprimer notre profonde gratitude envers l’Algérie pour l’organisation de cette rencontre. Son rôle est essentiel dans la sensibilisation des peuples, l’éducation des gouvernements et la mobilisation de l’opinion publique. L’Algérie montre, par ce geste, un engagement concret pour soutenir le peuple sahraoui et tous ceux qui luttent pour la justice et la souveraineté. Cette conférence est aussi une étape importante pour corriger les injustices historiques et contemporaines, et pour affirmer que le colonialisme n’a pas sa place au XXIᵉ siècle.
Nous espérons qu’elle permettra de définir des mesures concrètes pour lutter contre les pratiques coloniales encore observées et pour imposer un cadre légal et diplomatique efficace afin de contraindre les puissances coloniales à rendre des comptes.
Nous attendons également que la conférence renforce l’unité africaine, qu’elle mette en place des mécanismes fiables pour protéger les droits des peuples à l’autodétermination et qu’elle contribue à consolider les efforts internationaux en matière de justice et de réparation historique.
Le temps des ambiguïtés est révolu. Le monde doit affirmer clairement que le colonialisme n’a plus de place au XXIᵉ siècle. Cette conférence représente une étape essentielle vers cette reconnaissance. Elle offre une plate-forme unique pour documenter la persistance du colonialisme et définir des mesures concrètes de lutte. Nous attendons l’émergence d’un cadre légal et diplomatique contraignant, capable d’obliger les puissances coloniales à rendre des comptes.
Au-delà, nous espérons un renforcement de l’unité africaine, la mise en place de mécanismes robustes de protection du droit à l’autodétermination, et une consolidation des efforts internationaux pour la justice et la réparation historique. Pour le Sahara occidental, nous attendons des mesures concrètes destinées à mettre fin aux pratiques coloniales marocaines. Le peuple sahraoui a droit à la justice, à la liberté et à la dignité.
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