Mohamed Achir : «Les marges de financement sont très étroites»
Enseignant à l’université Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou, le docteur en économie Mohamed Achir aborde, dans cet entretien, la situation difficile vécue par les entreprises publiques de transport anéanties par la crise sanitaire. L’Etat, qui est souvent allé à la rescousse des entreprises publiques, n’a plus les mêmes moyens financiers.
Le Jeune Indépendant : Cette situation va avoir un impact direct sur le plan d’investissement de ces entreprises. Air Algérie a déjà annoncé le report du programme de renouvellement d’une partie de sa flotte, pourtant nécessaire pour faire face à la rude concurrence. Outre cet impact, quelles seront les conséquences de cette situation sur les sociétés de transport ? Mohamed Achir : Effectivement, dans le monde, le transport et le tourisme sont les secteurs qui ont été touchés de plein fouet par la pandémie de la Covid-19.
On estime une perte d’environ deux tiers du chiffre d’affaires ainsi que des licenciements massifs dans ces secteurs pourvoyeurs d’emplois. En effet, le tourisme représentait avant la crise 10% du PIB mondial. En Algérie, les trois plus importantes entreprises publiques de transport, en l’occurrence Air Algérie, la Société nationale de transport ferroviaire (SNTF) et l’Entreprise nationale de transport maritime des voyageurs (ENTMVENTMV Entreprise nationale de transport maritime de voyageurs), ont subi des pertes énormes, ce qui a aggravé leur situation financière, voire leur déséquilibre financier du bas de bilan, c’est-à-dire l’exploitation, et du haut de bilan, c’est-à-dire l’investissement.
Elles ont enregistré bien avant la crise des situations de non-performance, surtout en matière de maîtrise des coûts et des charges. Souvent aidées par le Trésor public pour restructurer ou effacer leurs dettes vis-à-vis des banques, avec les conséquences drastiques de la crise sanitaire et l’arrêt quasi total de leur activité, l’Etat, qui enregistre également des déficits budgétaires sans précédent, ne peut assurer que la continuité de l’exploitation ou de l’activité de ces entreprises. Autrement dit, il n’est pas envisageable de financer l’investissement en dizaines de millions de dollars, qui coûteraient des allocations importantes au Trésor public et des sorties de devises.
En tout cas, l’Etat est obligé de financer leur fonctionnement et leur charge salariale étant donné que ces entreprises fournissent un service public et n’appliquent pas la vérité des prix dans certaines prestations et destinations. Par ailleurs, il faut envisager une nouvelle approche managériale, voire une restructuration efficiente susceptible de les rendre rentables et viables.
L’Etat doit-il aller à la rescousse de ces entreprises publiques ? Je pense qu’on ne peut pas voiler l’inefficacité et les contre-performances de l’Etat et ses différents organes de gestion des capitaux du secteur public marchand. Les entreprises publiques économiques souffrent, certes, sur le plan endogène d’une gestion inefficiente mais c’est parce qu’elles ont également évolué dans un environnement instable sur les plans juridique, politique, social et économique. Faut-il rappeler que la décennie des années 1970 a au moins été marquée par une certaine clarté de la stratégie nationale dite des industries
industrialisantes dans laquelle les entreprises publiques économiques (EPE) ont été considérées comme un lieu de création de richesses et de redistribution des revenus, en conformité avec la politique sociale de l’Etat et de ses plans économiques de développement national. Mais les années 1980 ont vu une restructuration hasardeuse, voire une déstructuration du tissu industriel à travers un émiettement qui a fait perdre aux grandes sociétés nationales leur expérience en savoir-faire et en maîtrise des coûts.
La loi de 1988 a marqué une nouvelle approche dans la gestion des EPE en leur accordant une certaine autonomie juridique et financière et la création de sociétés de participation pour gérer les capitaux marchands de l’Etat, sans pour autant instaurer une nouvelle culture managériale dans les faits. Le problème réside en fait dans la séparation des champs d’intervention entre l’Etat, propriétaire unique des capitaux, et la fonction managériale des entreprises. En tout cas, même le recours aux holdings en 1996 n’a pas contribué à améliorer la situation des EPE surtout celles affectées par la dévaluation du dinar algérien, un niveau d’endettement et des créances importants.
Les restructurations récurrentes ne sont pas également à la hauteur des effets escomptés. C’est pourquoi, aujourd’hui, il faut faire un diagnostic général et l’audit du secteur public marchand afin d’élaborer une stratégie nationale dans laquelle sera défini clairement le rôle régulateur de l’Etat et la gestion de ses capitaux marchands.
C’est une question de gouvernance économique, voire politique, qui nécessite un débat inclusif et des assises nationales. Tout effort de financement de la part de l’Etat doit répondre à une stratégie claire et à business plan des EPE.
Plusieurs compagnies étrangères, notamment aériennes, ont reçu des aides financières, comme les prêts bancaires, pour sauver ces sociétés d’une faillite certaine. Selon vous, l’Algérie optera-t-elle pour cette solution ? Mais, surtout, dispose-t-elle des moyens nécessaires pour le faire en ces temps de disette financière ? Comme je l’ai déjà souligné, l’Etat connaît une contrainte budgétaire sans précédent.
La loi de finances 2021 prévoit un déficit budgétaire à -2 700 milliards de dinars. Avec la dégradation de ses positions financières intérieures et extérieurs, notamment la baisse continuelle des liquidités monétaires et des réserves de change, les marges de financement sont vraiment très étroites. C’est pourquoi il faut faire preuve d’innovation financière dans le système bancaire et financier algérien (SBFA) et redynamiser le marché financier ou la Bourse d’Alger à travers l’ouverture du capital des entreprises publiques et la modernisation de leur management.
Il faudrait également penser à une certaine innovation susceptible de faire de l’inclusion financière et d’améliorer le taux de bancarisation pour capter une partie des fonds qui circulent dans l’informel. Il est souhaitable que la contrainte de l’Etat soit modulée intelligemment pour réorienter l’argent du commerce informel dans l’investissement productif. Mais, bien entendu, il faut assainir l’économie et réprimer l’argent des milieux mafieux.