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Nationale

Mme Benchikha Atika, 90 ans, témoin des massacres à Guelma :  «Je porte toujours le deuil de mon père, de mon oncle et de mon frère»

Mme Benchikha Atika, 90 ans, témoin des massacres à Guelma :   «Je porte toujours le deuil de mon père, de mon oncle et de mon frère»

À 90 ans passés, Mme Benchikha Atika, affectueusement appelée Lalla par ses enfants et petits-enfants, porte encore en elle les blessures ouvertes des massacres du 8 mai 1945. Originaire de Guelma, elle a vu son père Mohamed Saïd, son oncle M’barek et son frère Ahcen arrêtés puis assassinés par les milices coloniales et l’armée française, entre le 8 et le 14 mai 1945. Un pan de mémoire douloureux qu’elle accepte aujourd’hui de livrer au Jeune indépendant, malgré l’émotion.

 

Pouvez-vous nous raconter ce qui s’est passé pour votre famille en mai 1945 ?

J’étais une fillette d’une dizaine d’années. À Guelma, on venait à peine d’apprendre la victoire des Français et de leurs Alliés sur l’Allemagne nazie. Beaucoup de nos voisins avaient combattu dans l’armée française. Nous pensions, naïvement, que ce serait aussi notre tour de goûter à la liberté. Mais ce fut le contraire.

Le 8 mai, tout a basculé. Les milices coloniales sont venues chez nous. Elles cherchaient mon frère Ahcen. Il n’avait que 17 ans. Elles le soupçonnaient d’appartenir au Parti du peuple algérien. Moi, je me souviens à peine… Il avait parfois des papiers, des tracts sans doute.

Nous habitions une maison collective, une sorte de bâtisse abritant six familles. Chacune avait une seule pièce. Nous, on était huit : mes parents, trois garçons et trois filles. Les miliciens ne l’ont pas trouvé, alors ils ont frappé violemment mon père. Ils l’ont menacé : « Amenez-nous Ahcen dès qu’il rentre. »
Mon frère sera finalement arrêté un peu plus tard, au niveau du Nadi Chabab, là où il retrouvait d’autres jeunes militants.

D’autres membres de votre famille ont aussi été arrêtés ?

Oui, mon oncle M’barek tenait un petit restaurant. Un autre groupe, accompagné de gendarmes cette fois, y a fait irruption. Ils ont trouvé des documents liés au mouvement nationaliste. Il a été arrêté et torturé.

Quant à mon père, il a été arrêté à quelques mètres de sa boucherie, au centre-ville. Nous avons passé des nuits entières sans nouvelles. Puis, des rumeurs ont circulé : les personnes arrêtées avaient été exécutées  par l’armée et les membres des milices pro-Algérie-française constituées dans leur majorité de colons armés.

 

Aviez-vous entendu parler d’autres familles touchées ?

Oui, hélas. Nos voisins aussi ont souffert. La famille Séridi a perdu sept membres, les Ouarsi six… Il y a même eu une famille dont j’ai oublié le nom – à mon âge, ma mémoire me joue des tours vous savez- entièrement décimée, neuf personnes. C’était un massacre. Les milices tuaient sans pitié, souvent sur de simples soupçons.

 

Comment avez-vous survécu, vous et vos frères et sœurs ?

Nous avons été recueillis par notre oncle Abdelmadjid et sa femme qui est aussi ma tante maternelle. Sans eux, je ne sais pas ce que nous serions devenus. Mes deux frères survivants ont ensuite rejoint les partis révolutionnaires. Puis ils ont rallié le Front de libération nationale.

L’aîné, Mustapha, a dû s’exiler en France, car il était recherché. Il a fini par rejoindre des compagnons en Allemagne, où il a milité au sein de la Fédération du FLN dans ce pays. À l’indépendance, il est devenu, après son retour, le tout premier maire de Guelma.

Aujourd’hui, que vous reste-t-il de ces moments douloureux ?

La douleur ne s’efface pas. Je porte toujours le deuil de mon père, de mon oncle, de mon frère. Mais je suis fière de ce qu’ils représentaient : le courage, la dignité, l’amour de la patrie. Ce que nous avons vécu ne doit jamais être oublié.



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