Mémoire radioactive du colonialisme : L’Algérie engage la dépollution d’In Ekker
Soixante-six ans après les premières déflagrations nucléaires françaises dans le Sud algérien, à In Ekker, dans la wilaya de Tamanrasset, l’Algérie a lancé la première opération de dépollution partielle des sites des essais nucléaires, exclusivement par des compétences nationales. C’est ce qu’a annoncé le ministère de la Défense nationale (MDN), dans un documentaire intitulé « Les Algériens au cœur des défis ».
Le documentaire réalisé par la direction de l’information et de la communication du MDN, diffusé ce vendredi soir, précise que les travaux ont débuté sur le site de Taourirt Tan Afella, théâtre de l’essai souterrain « Béryl », considéré comme l’un des plus dangereux de toute la série d’expérimentations menées par la France coloniale en Algérie. Le documentaire ajoute que ce chantier scientifique et mémoriel s’inscrit dans une volonté affirmée de « restaurer la souveraineté environnementale » sur des terres longtemps meurtries par un héritage colonial toxique.
Le 1er mai 1962, à In Ekker, la France procédait à un essai nucléaire souterrain d’une puissance estimée à 150 kilotonnes de TNT. L’opération, présentée à l’époque comme maîtrisée, s’est révélée être un échec technique majeur. La galerie censée contenir l’explosion s’est fissurée, provoquant une fuite massive de gaz radioactifs, la formation d’un nuage contaminé et des projections de lave hautement irradiées. Plus de six décennies plus tard, des traces persistantes de césium-137 et de plutonium continuent d’être détectées dans la zone. Les sols, les roches et l’écosystème portent encore les stigmates d’un accident que certains spécialistes qualifient de « catastrophe nucléaire en plein désert ».
L’ampleur de la contamination dépasse les 40 hectares, balayant les affirmations françaises selon lesquelles les essais auraient été « propres » et les déchets « définitivement éliminés ». Les images d’archives et les analyses scientifiques présentées dans le documentaire démontrent une réalité autrement plus sombre, un nuage radioactif incontrôlé, des coulées de matières contaminées et un impact durable sur l’équilibre écologique du massif.
Après des décennies d’études, de relevés scientifiques et de coordination entre différents secteurs ministériels, l’Algérie a décidé d’engager une opération pilote de dépollution partielle. Placée sous la supervision du ministère de la Défense nationale, elle mobilise des experts, ingénieurs et techniciens algériens issus de plusieurs institutions.
Transformer un passé toxique en acte de souveraineté
Un camp de dépollution a été installé sur le site, « le premier du genre à ce niveau », selon le documentaire, avec pour objectif de servir de modèle à une réhabilitation plus large et plus profonde des autres sites contaminés. L’opération consiste à identifier les zones irradiées, à collecter les déchets radioactifs et à les conditionner dans des conteneurs en béton spécialement conçus, dans le strict respect des normes de sécurité.
Mais la tâche est rendue plus complexe par « l’absence de cartes et d’archives françaises » détaillant précisément les zones d’enfouissement et les périmètres de contamination. Cette opacité historique complique la cartographie des points chauds et impose un travail de terrain minutieux, fondé sur des relevés scientifiques et des analyses radiologiques approfondies.
Face à cette difficulté, les équipes algériennes affirment leur détermination. Le documentaire souligne que les compétences nationales « relèvent le défi avec professionnalisme et engagement », animées par la conviction que « chaque parcelle de cette terre doit être restaurée ».
Abordant l’historique de ce crime colonial, le documentaire apporte le témoignage du chercheur en physique nucléaire Ammar Mansouri, qui rappelle que les essais nucléaires français en Algérie ont débuté le 13 février 1960 à Reggane, avec l’explosion baptisée « Gerboise bleue », suivie de « Gerboise blanche », « Gerboise rouge » et « Gerboise verte ». Ces explosions atmosphériques, parmi les plus puissantes de l’époque, atteignant cinq fois la bombe d’Hiroshima, ont dispersé des retombées radioactives sur de vastes territoires. Il a souligné que les explosions en surface, particulièrement dangereuses, ont suscité de vives critiques internationales. Sous pression, la France a poursuivi ses expérimentations souterraines, notamment à In Ekker. Mais l’accident de Béryl a démontré les limites techniques de ces opérations, révélant qu’il s’agissait d’un « essai souterrain non maîtrisé » dont les effets ont été loin d’être confinés.
Le chercheur Mansouri a dénoncé le fait que les déchets issus des expérimentations « n’ont pas été enfouis selon des standards techniques rigoureux », contrairement aux déclarations officielles françaises. Des études ont confirmé la persistance de la contamination, notamment dans la région de Reggane, connue pour abriter l’une des plus importantes nappes phréatiques. Selon M. Mansouri, « la dispersion des éléments radioactifs constitue un risque permanent pour les écosystèmes et pour la santé humaine ».
De son côté, le physicien Hassan Hussein évoque « des séquelles toujours perceptibles à ce jour », qu’il s’agisse de pathologies chroniques ou d’impacts environnementaux durables. Pour lui, « les effets des essais nucléaires ne relèvent pas du passé, mais d’un présent qui continue de peser sur les populations locales ».
Face à ses séquelles empoisonnées du colonialisme français, à travers cette opération de dépollution, l’Algérie entend affirmer qu’elle est « capable de relever tous les défis et de transformer l’épreuve en victoire ». Les experts mobilisés sur le terrain mènent ce que le documentaire qualifie de « guerre contre un héritage colonial caché, mais toxique et mortel ».
L’enjeu dépasse la dimension strictement environnementale. Il touche à la mémoire nationale, à la justice historique et à la dignité d’un peuple qui refuse que son territoire demeure le témoin silencieux d’expérimentations imposées. En engageant la dépollution d’In Ekker, l’Algérie affirme ainsi sa volonté de « refermer, par la science et par l’action souveraine, l’une des blessures les plus profondes de son histoire contemporaine », s’engageant à transformer un passé toxique imposé en chantier de réparation et un traumatisme en acte de souveraineté.