Mehdi Azizi, politologue iranien, au Jeune Indépendant : «C’est une guerre existentielle pour l’Iran»
Après l’annonce officielle du décès du Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, tué à la suite de bombardements américano-sionistes et d’une série de frappes meurtrières sur le territoire iranien, le pays entre dans une séquence politique et stratégique d’une intensité inédite. Depuis Téhéran, Mehdi Azizi, politologue iranien et directeur de l’Institut d’étude stratégique New Vision Center for Studies and Media, décrypte, dans cet entretien accordé au Jeune Indépendant, les ressorts d’une guerre d’existence et la capacité du système iranien à absorber le choc. Si une issue diplomatique demeure envisageable, il estime qu’elle ne saurait se faire au détriment des intérêts stratégiques iraniens, dans ce qu’il présente comme une phase charnière pour l’avenir du pays.
Le Jeune Indépendant : Après l’annonce officielle du décès du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs hauts responsables à la suite des frappes américano-sionistes, assistons-nous à un tournant politique majeur, ou le régime est-il en mesure d’absorber le choc ?
Mehdi Azizi : Le constat est que nous sommes face à un nouveau parcours politique, surtout après le martyre du dirigeant suprême de notre peuple. Mais il faut prendre conscience que l’Iran est un Etat d’institutions régi par la Constitution. Il ne repose pas sur une seule personnalité. D’ailleurs, les dispositions pour prendre le relais et assurer la transition ont d’ores et déjà été activées avec la mise en place du Conseil de direction provisoire. Je tiens à ajouter que le peuple iranien est un peuple plein de surprises. Il a la capacité de traverser cette crise et de surprendre plus d’un. Certes, nous sommes devant un tournant possible dans le parcours politique iranien, mais cela ne signifie en aucun cas un retrait ni l’abandon des principes de la Révolution islamique.
Quelle est votre lecture des récentes attaques militaires ayant visé le territoire iranien, lesquelles ont causé des victimes civiles, notamment des enfants dans une école primaire ? S’agit-il d’un tournant grave dans la nature du conflit, annonçant une phase plus large et plus complexe ?
La réalité de ces frappes est incontestable. Des territoires iraniens ont été visés, des civils sont tombés, des universités et des immeubles résidentiels ont été frappés. Parmi les victimes figurent plus de quatre-vingts fillettes tuées dans une école primaire du sud de l’Iran.
A mes yeux, ces événements doivent être replacés dans le contexte de la personnalité de Donald Trump et de son environnement politique. L’affaire Jeffrey Epstein, ses vidéos et révélations ont exposé des réseaux liés à l’exploitation sexuelle de mineurs et au commerce sexuel. Nous avons vu comment ces cercles opéraient et quelles relations les entouraient. Dans un tel climat moral et politique, je ne m’attends pas à autre chose qu’à des politiques marquées par la brutalité.
Ces frappes ont ensuite été justifiées par la machine médiatique de l’entité et par certains segments de l’opposition iranienne à l’étranger. C’est une situation honteuse pour le Conseil de sécurité. Même les déclarations du secrétaire général des Nations unies sont restées en deçà de la gravité des faits.
Du côté iranien, jusqu’à présent, nous avons ciblé des bases et installations américaines et sionistes strictement militaires. Mais si les attaques contre les civils se poursuivent, alors l’ensemble des territoires occupés et la société israélienne pourraient être considérés, dans la logique du conflit, comme des cibles légitimes pour la République islamique.
Comment qualifier ces attaques au regard du droit international ? Et la communauté internationale est-elle réellement capable de demander des comptes aux responsables ?
Je considère que le système international n’est pas en mesure aujourd’hui de réclamer des comptes. Les institutions internationales, les organisations de défense des droits humains et celles qui prétendent protéger les droits des femmes sont, selon moi, politiquement et financièrement liées au gouvernement américain et à l’entité sioniste. Si Washington suspend son financement, ces structures seront paralysées. Le Conseil de sécurité et les Nations unies ne peut alors rien faire.
Ces institutions sont devenues des instruments servant à légitimer ou à atténuer les politiques et les massacres américains. Si elles avaient réellement la capacité d’agir, il n’y aurait pas eu de violations répétées en Palestine ni dans de nombreux pays arabes et musulmans.
Aujourd’hui, le Conseil de sécurité et l’ONU apparaissent comme des outils entre les mains de Washington. Et les Etats-Unis eux-mêmes agissent comme une poupée entre les mains d’Israël. Le rôle de ces institutions ressemble à celui d’une petite marionnette dépendante d’un gouvernement américain qui ne respecte même pas les résolutions servant pourtant davantage ses propres intérêts que ceux des peuples.
Selon votre analyse, les justifications avancées au nom du dossier stratégique iranien relèvent-elles de préoccupations sécuritaires réelles, ou traduisent-elles une lutte d’influence plus vaste ?
Il est clair que nous ne sommes pas face à un simple épisode sécuritaire. Depuis les événements du 7 octobre, une partie du leadership de l’entité sioniste cherche à redessiner la carte historique de la région.
Donald Trump a lui-même déclaré que la superficie d’Israël était « petite ». Quant à Benjamin Netanyahu, il écrivait déjà, il y a trente ans, dans son ouvrage A Place Among the Nations, des passages évoquant l’élargissement stratégique de l’espace israélien sous couvert de lutte contre le terrorisme. Il existe donc une vision géopolitique qui dépasse la seule dimension sécuritaire immédiate.
Comment interprétez-vous les positions des grandes puissances ?
Les positions officielles des grandes puissances occidentales apparaissent comme un prolongement de la politique américaine. Toutefois, il faut distinguer entre gouvernements et peuples. Au sein des sociétés européennes et américaines, il existe des voix conscientes et honorables opposées aux orientations actuelles. Même certains responsables américains contestent la ligne suivie par leur Administration. Mais sur le plan institutionnel, l’Europe ne dispose pas d’une véritable autonomie stratégique. Les déclarations de responsables allemands ou les débats autour du Groenland ont montré un alignement marqué sur Washington, parfois accompagné d’une forme d’humiliation politique.
Quelles pourraient être les conséquences de cette escalade sur les équilibres régionaux et les alliances au Moyen-Orient ?
Nous assistons à un remodelage de la face du Moyen-Orient. Il s’agit d’une guerre existentielle. L’Iran ne fera pas de concessions, car cette guerre touche à son existence même, surtout après le nombre élevé de martyrs tombés et le martyre du guide suprême du peuple iranien.
Le conflit dépasse le cadre d’une confrontation ponctuelle, il marque une transformation profonde des équilibres régionaux.
Sur le plan interne, ces développements peuvent-ils fragiliser la cohésion nationale ?
Au contraire, ces pressions renforcent la cohésion interne. Même des segments de l’opposition extérieure soutiennent l’Etat face à ce qu’ils considèrent comme une agression étrangère. Le peuple iranien a démontré que, face à une intervention extérieure ou à des actes terroristes visant le pays, il resserre les rangs malgré les divergences politiques, les crises passées et les crises économiques.
Justement, d’un point de vue économique, dans un contexte de sanctions prolongées, cette phase peut-elle aggraver les difficultés sociales ?
L’Iran a déjà traversé des crises économiques sévères. Le pays a cherché des solutions en s’appuyant sur le marché intérieur et en renforçant ses relations avec ses voisins, notamment la Chine et la Russie. En outre, l’adhésion à l’Organisation de coopération de Shanghai s’inscrit dans cette stratégie d’ouverture vers des cadres internationaux alternatifs.
Dans le contexte actuel existe-t-il encore une réelle possibilité d’issue diplomatique, ou la logique de confrontation est-elle désormais dominante ?
Une solution diplomatique reste possible, mais elle dépend du rapport de force sur le terrain. Si nous sommes forts militairement, nous pourrons contraindre l’ennemi à négocier sous pression, selon les intérêts de l’Iran et non ceux des Etats-Unis. Sans puissance sur le terrain, les attaques américaines pourraient se poursuivre avec la même brutalité.