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Op-Ed

Maurice, Henri et Fernand, chouhada algérois

Maurice, Henri et Fernand, chouhada algérois

Place Maurice Audin, au cœur d’Alger-Centre. Entrée du Tunnel des Facultés. Sur un mur jouxtant la vieille enceinte universitaire, une plaque commémorative en faïence. Elle représente, avec image, texte en arabe et en français, Maurice Audin. Geste rare dans un pays où la mémoire de la reconnaissance et la culture de la gratitude à l’égard des martyrs et des moudjahidine d’origine européenne sont souvent une vue de l’esprit. Tardive, mais louable initiative, car, soyons indulgents, il n’est jamais trop tard pour perpétuer le souvenir. Notamment celui de Maurice, d’Henri, de Fernand et de bien d’autres combattants non musulmans de la Libération.

Justement, Maurice Audin. De son temps, une équation subversive et lancinante pour le pouvoir colonial. Professeur de mathématiques, membre du PCA, il est torturé et assassiné à Alger. Membre de la cellule Langevin des Etudiants Communistes, il fréquentait l’AEMAN, devenue en 1955, l’UGEMA, l’Union des étudiants musulmans algériens. Il organise, entre autres actes héroïques, l’exfiltration à l’étranger de Larbi Bouhali, premier secrétaire du Parti communiste algérien, en septembre 1956. Henri Alleg, auteur du fameux «La Question» sur la torture durant la Bataille d’Alger, est le dernier à l’avoir vu vivant. Torturé à mort par les parachutistes du général Massu, il est tué le 21 juin 1957. En 1960, le peintre algérien Khadda lui dédie une toile intitulée sobrement «Hommage à Maurice Audin», conservée depuis 1991 au Musée des beaux-arts d’Alger. La 38e promotion de l’ENA d’Alger, de juin 2005, porte également le nom du chahid.

La disparition de l’auteur de la thèse de doctorat «L’Equation linéaire dans un espace vectoriel», soutenue post mortem et in absentia, est toujours une équation insoluble pour la France postcoloniale. En juin 2007, sa veuve Josette écrit au président Nicolas Sarkozy pour lui demander de faire la lumière sur la disparition de son mari. Sa requête est restée lettre morte. Le premier janvier 2009, sa fille Michelle refuse le grade de chevalier de la Légion d’honneur. Malgré la reconnaissance par le président Emanuel Macron de la responsabilité de l’armée française dans l’assassinat de son père, elle veut toujours résoudre l’équation à plusieurs inconnues que constitue sa disparition.

Maurice Audin a par ailleurs un frère d’armes et de conviction patriotique, un autre Maurice, Laban de son nom, originaire de Biskra. Celui-là est mort, les armes à la main, dans le maquis, du côté de Khémis Miliana, en compagnie d’un autre moudjahid algérois, l’aspirant Henri Maillot, le 5 juin 1956. En compagnie de six autres moudjahidine, les deux vaillants « Combattants de la liberté » sont surpris par les miliciens du félon bachagha Boualem, appuyés par des soldats français. Le lendemain, le journal colonial L’Echo d’Alger écrivit : «l’aspirant félon maillot et Laban sont abattus près d’Orléansville. Deux traitres accompagnaient les assassins de quatre Français».

Juste avant sa désertion, à l’aide d’un camion chargé de 132 mitraillettes, 140 pistolets, 57 fusils d’assaut et un lot de grenades, l’aspirant Maillot qualifiait l’insurrection du Premier novembre 1954 de «lutte d’opprimés sans distinction d’origine contre les oppresseurs et leurs valets, sans distinction de races». Ce fils de Clos-Salembier (El Madania) avait été condamné à mort le 22 mai 1956.

Maurice Audin, Henri Maillot, martyrs d’Alger, mais aussi Fernand Iveton, autre fils du Clos-Salembier. Iveton, voisin et ami d’enfance d’Henri Maillot. Frère en sacrifice patriotique d’Ahmed Zabana, et unique algérien d’origine européenne à avoir été guillotiné. Il le fut parmi les 198 prisonniers politiques condamnés à mort, et dont le cynique François Mitterrand avait alors refusé la grâce. La tête de ce poseur de bombe conçue pour exploser sans faire de victimes, fut tranchée le 11 février 1957, après des séances de torture au Commissariat central d’Alger.

Ce sinistre 11 février 1957, Fernand Iveton est réveillé à l’aube et conduit à la guillotine. Son bourreau est un autre Maurice, mais de funeste mémoire çuilà, le guillotineur Meyssonnier. Pour vaincre sa peur, il hurle dans les couloirs : Tahia El Djazaïr ! : Vive l’Algérie ! Et toute la prison de clamer avec lui : Tahia El Djazaïr ! Sa tête tombe à cinq heures dix. Il a trente ans à peine. Il est enterré à côté de sa mère au cimetière de Bologhine. Une rue porte son nom à El Madania.

A en croire l’ancien ministre socialiste des Affaires étrangères, Roland Dumas, cité dans « De nos frères blessés » (Ed. Actes Sud), portrait profondément émouvant de Fernand Iveton par Joseph Andras, c’est notamment le tenace remord d’avoir approuvé son exécution qui a conduit le président Mitterrand à abolir la peine capitale en France, en 1981. Chaque fois que le nom d’Iveton était prononcé, affirme l’historien Benjamin Stora, l’ex-président français était pris « d’un malaise terrible, qui se transformait en éructation ».
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