Marx l’Algérois ! – Le Jeune Indépendant
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Op-Ed

Marx l’Algérois !

Marx l’Algérois !

A la fin de sa vie, la santé de Karl Marx est déclinante, minée par son activité d’organisation de l’Internationale et surtout par la rédaction de son œuvre. Il boit sans cesse une bière brune très forte et cela a aggravé ses problèmes de foie. Il fume aussi beaucoup. Il est atteint d’hépatite, de furonculose et de tuberculose pulmonaire. Le 2 décembre 1881, sa femme Jenny meurt d’un cancer du foie.

Ses médecins lui recommandent donc un voyage de convalescence en Algérie afin de soigner ses problèmes respiratoires grâce au soleil. Épuisé par la maladie, Il arrive à Marseille le 17 février 1882 et la quitte le lendemain à bord du steamer Le Saïd. Il débarque à Alger le 20 février pour y séjourner environ trois mois jusqu’au 2 mai 1882. Ses gendres, Paul Lafargue et Charles Longuet demandent à un de leurs amis, Albert Fermé, juge au Tribunal d’Alger, de le prendre en charge à son arrivée dans la ville où il descend d’abord au Grand Hôtel d’Orient près de la Grande Poste.

Mais le temps est exécrable, sa toux empire et l’empêche de sortir de la capitale. Karl Marx se croît comme «poursuivi» par une sorte de mauvaise fatalité «climatique». Il écrit à Friedrich Engels le 1 mars 1882 : « Le mois de décembre a été épouvantable à Alger, en janvier il a fait beau, en février, le temps a été froid, humide aussi, je suis juste tombé sur les trois jours les plus froids de ce mois : les 20, 21, 22 février. Insomnie, manque d’appétit, forte toux, ne sachant trop que faire, et non sans des accès, de temps à autre, d’une profunda mélancolia, tout comme le grand Don Quichotte »

Il ne reste que deux jours au Grand Hôtel d’Orient et s’installe ensuite à la Pension Victoria, bien moins chère dans le quartier de Mustapha Supérieur, boulevard Bon-Accueil, devenu Saint-Saëns, puis Mohamed V.
Il est frappé par la beauté du paysage : « Ici, situation magnifique, devant ma chambre la baie de la mer que ferme la Méditerranée, le port d’Alger; des villas disposées en amphithéâtre escaladant les collines ; plus loin, des montagnes visibles entre autres les sommets neigeux derrière le Cap Matifou, sur les montagnes de Kabylie, des points culminants du Djurdjura. Le matin, à huit heures, il n’est rien de plus enchanteur que le panorama; l’air, la végétation, merveilleux mélange européo-africain. »

Il visite notamment le Jardin d’Essai : « Hier à une heure de l’après-midi nous sommes descendus à Mustapha inférieur d’où le tramway nous a amenés au Jardin Hamma ou Jardin d’Essai qui sert de «Promenade publique», avec à l’occasion des concerts de musique militaire, et qui est utilisé comme «pépinière» pour faire propager des végétaux indigènes, enfin pour des expériences botaniques scientifiques et comme jardin d’«acclimatation».

Le tout occupe un très vaste terrain, dont une partie est accidentée, tandis que l’autre est en plaine. Pour observer tout en détail, il faudrait au moins un jour entier et le faire en outre avec un connaisseur (…) J’ai beaucoup regretté que mon état physique et l’interdiction formelle du Dr Stephan ne m’aient pas jusqu’ici permis de participer à ces excursions auxquelles j’ai été invité à trois reprises.»

Rue Larbi Ben M’hidi autrefois rue d’Isly

Il remarque un café maure dans le quartier de l’Agha : « Avant de pénétrer dans le «Jardin d’Essai», nous bûmes du café, en plein air naturellement, dans un «café» maure. Le Maure en prépare d’excellent, nous étions assis sur des tabourets. Sur une table de bois brut, une douzaine de clients maures, le buste penché en avant, les jambes croisées, savouraient leurs petites «cafetières» (le fameux baqredj, NDLR), tout en jouant aux cartes.

Le spectacle était très impressionnant : certains de ces Maures étaient habillés avec recherche et même richement, d’autres portaient ce que j’oserais appeler des blouses, qui étaient autrefois de laine blanche, à présent en lambeaux et en loques, mais aux yeux d’un vrai musulman de telles contingences, la chance ou la malchance, ne sauraient établir une différence entre fils de Mahomet. Cela n’influe pas sur l’égalité absolue qu’ils manifestent dans leurs relations sociales. Ce n’est que lorsqu’ils sont démoralisés qu’ils prennent conscience de ces différences ; en ce qui concerne la haine envers les chrétiens et l’espoir de remporter finalement la victoire sur ces infidèles, leurs hommes politiques considèrent à juste titre ce sentiment et la pratique de l’égalité absolue (non du confort ou de la position sociale, mais de la personnalité) comme quelque chose qui les incite à maintenir vivante la première et ne pas renoncer au second (et pourtant il sont fichus sans un mouvement révolutionnaire ! » (Lettre à sa fille Laura Lafargue).

Café maure sous la France coloniale

C’est à Alger qu’il se fait photographier pour la dernière fois, le 27 avril 1882, par l’artiste E. Dutertre à l’Agha Supérieur, avec la barbe touffue qu’on lui connaît. Le lendemain, il écrit à Friedrich Engels : « A cause du soleil, je me suis débarrassé de ma barbe de prophète et de ma toison, mais comme mes filles me préfèrent avec, je me suis fait photographier avant de sacrifier ma chevelure sur l’autel d’un barbier algérois (un Kabyle de la Casbah, NDLR).

Puis il passe chez un barbier de la Casbah. Le docteur Stéphan qui le soigne ne parvient pas à enrayer sa maladie. Le 2 mai, il repart pour Marseille sur le paquebot Péluse et séjourne brièvement à Monaco, avant de remonter à Argenteuil, près de Paris, où demeure sa fille Jenny Longuet. Karl Marx meurt, quelques mois plus tard le 14 mars 1883 des suites d’un d’une tuberculose pulmonaire. Il est enterré aux côtés de sa femme, à Londres, dans le cimetière de Highgate.

Par ailleurs, et contrairement à une légende tenace, il n’a jamais séjourné en Kabylie. René Gallissot, l’historien français spécialiste du Maghreb colonisé a précisé à ce sujet que « dans le bouquin sur la Kabylie que j’ai publié, édité en Algérie et qui s’appelle Marx et l’Algérie, il y a des notes de Marx sur la Kabylie où il commente les formes de démocratie rurale qui avaient été mises en relief par le grand chercheur Russe Kovaleski qui s’intéressait à l’Algérie. C’est l’ensemble de ce qu’on appelle Les notes de Kovaleski, traduites et publiées dans le livre, Marx et l’Algérie.

PS : Les informations à la base de la chronique sont extraites des lettres de Karl Marx à sa famille ou ses amis, compilées dans son livre Lettres d’Alger et de la Côte-d’Azur, publié en 1997 aux Editions françaises Le Temps des cerises. Informations auxquelles s’ajoutent quelques éléments puisés du blog de Bertrand Fermé, arrière-petit-fils du juge Fermé qui a accueilli à Alger Karl Marx.

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