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Nationale

Marseille ne s’aime plus

Marseille ne s’aime plus

Depuis les terribles ratonnades des années 1970, jamais les Marseillais d’origine étrangère, et plus particulièrement de confession musulmane, n’ont autant ressenti l’hostilité raciste au quotidien.

Les témoignages inquiétants de victimes d’une xénophobie insidieuse ou de provocations flagrantes et décomplexées illustrent les souffrances qu’endurent les métèques et les Français aux faciès « non conformes » à la France de souche. Nous arpentons les rues et nous attardons sur quelques places du centre-ville de la ville phocéenne en ce mois de mai 2015, magnéto.

Ils sont nombreux, descendants de plusieurs générations d’immigrés ou nouveaux arrivés à Marseille, la ville qui faisait de son cosmopolitisme sa fierté, la « force de l’OM ». D’origine comorienne, algérienne, marocaine, kurde, sénégalaise ou asiatique, les Marseillais d’aujourd’hui, ignorant parfois tout de ces terres lointaines de leurs aïeux, portent pourtant encore leur « étrangeté » aux yeux de certains. Si bien qu’il ne suffit pas d’y être né, d’avoir l’accent, d’y travailler, de l’aimer pour être… de Marseille.

L’histoire colle à la peau. Farid, attablé sur une terrasse du Vieux-Port, n’a jamais connu Oran, la ville de ses grands-parents. Il est né dans les quartiers nord il y a un peu plus de 20 ans, comme sa mère. « Ils nous ont parqués dans des cités ghettos, entre nous, et nous reprochent aujourd’hui de ne pas vouloir nous intégrer parce qu’on ne veut pas manger de cochon à la cantine ou qu’on se rend à la mosquée. « La vérité, parfois, j’affirme mon algérianité, mon islam pour les em… Si je ne suis pas un vrai Français, il faut bien que je sois quelque chose, non ? »

Les jeunes offensés

Quand nous demandons à ce jeune Marseillais s’il a déjà été victime de racisme, un rictus tord sa bouche : « Vous me posez cette question sérieusement ? C’est tous les jours qu’on paye à cause de notre nom, de notre tête d’arabe et de notre adresse. Et maintenant, à cause de notre religion. On est devenu tous des Ben Laden pour les racistes. »

Un cas précis ? Farid nous raconte comment il a été congédié lors d’un entretien d’embauche dans un garage de mécanique auto, situé dans les quartiers sud, et ce malgré sa formation et sa bonne volonté. « Dès le départ, le patron m’a regardé avec mépris et m’a parlé ironiquement.

Il m’a dit qu’on ne démontait pas les véhicules volés dans son atelier. Pourquoi m’a-t-il dit cela à moi ? Si je ne m’étais pas retenu, je lui aurais craché à la figure ; je suis rentré malade chez moi. J’ai pleuré aux chiottes. C’est à chaque fois la même chose. Mon cousin a été abattu dans ma cité à coups de kalachnikov, il y a deux ans. Il était dealer. Je dois faire comme lui pour avoir de quoi vivre ? Risquer Les Baumettes (nom de la prison de Marseille, ndlr) ou le cercueil…

La résistance des filles

Asma éclate de rire. Ses fossettes se creusent davantage et illuminent son visage magnifique encerclé comme un joli fruit dans son foulard coquettement assorti au rose de sa tunique et à ses ballerines. L’étudiante en droit hésite avant de nous répondre : « Je rigole parce que déjà que je fous la pagaille quand on m’attaque sur le sujet, vous voulez que je témoigne dans la presse. Le Front national va lancer une fetwa contre moi. « 

Asma porte le hidjab depuis deux ans. Elle n’a jamais mis les pieds en Tunisie et ne parle pas un traître mot d’arabe. « Pas étonnant, je suis française ! Par contre, je connais ma religion, je lis le Saint Coran en français. Il y a bien des Arabes chrétiens, des noirs musulmans… Faut pas tout mélanger, la nationalité, la culture, la foi ou la citoyenneté sont des concepts distincts et autonomes.

Y a un prof en première année qui s’est amusé à me taquiner sur la liberté de la femme en faisant allusion à ma tenue vestimentaire. Je lui ai alors demandé s’il fallait qu’on se promène à moitié nue pour qu’on soit effectivement émancipée. Mes camarades ont tellement ri dans l’amphi qu’il a vite changé de thématique. C’est incroyable comment ces gens peuvent être intolérants dès qu’il s’agit des musulmans. Un enseignant de droit constitutionnel borné ! »

Torts partagés ?

Pour Sofiane, la question n’est pas si simple. Ce militant associatif, dont le grand-père kabyle vint d’Algérie en 1950 pour exercer le pénible métier de docker au port de marchandises, considère que « c’est aussi l’intolérance d’une partie de nos communautés d’origine étrangère qui attise celle des autres Français, plus anciennement installés ».

Et d’ajouter : « On n’a pas besoin d’affirmer notre islam contre les autres. Il y a de la place pour tout le monde dans la République française, on est dans un pays de droit. Moi, je pense que si je pratique ou pas ma religion, que si j’observe ou non le jeûne du ramadhan, cela ne relève pas du débat public, c’est ma vie privée. Il faut arrêter avec ce conflit artificiel qui dresse des Marseillais contre d’autres Marseillais. A la terrasse d’un bar, tu peux boire un pastis ou un thé. Tu es libre ! Certains Français deviennent racistes en réaction à notre repli identitaire. »

Sofiane a-t-il été victime de racisme ? « Oui, manifestement trop souvent. Mais le mec te dit qu’il n’aime pas les Algériens, par exemple, en payant ton coup au comptoir, parce que toi, il t’estime vraiment. C’est compliqué le racisme. »

Des générations de migrants ont de tout temps peuplé la ville de l’antique Massilia à nos jours mais le racisme persiste. Malaise social, crise politique dans l’une des plus grandes villes de France qui connaît cependant un des taux de chômage les plus élevés. Ils sont donc nombreux les Français d’origine étrangère à Marseille. Trop nombreux aussi les Marseillais à subir le racisme. Nous y reviendrons.

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