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Nationale

Sécurité numérique:  » Une question de souveraineté », pour le professeur Malik Si Mohamed

Sécurité numérique:   » Une question de souveraineté », pour le professeur Malik Si Mohamed

Cyberattaques, guerres de drones, luttes d’influence, course aux ressources stratégiques ; le monde change à une vitesse inédite et les menaces se réinventent en permanence. Consciente de ces défis, l’Algérie s’est engagée à une transformation stratégique ambitieuse pour sécuriser son espace numérique à travers une série de mesures anticipatives. Le Pr Malik Si Mohamed, expert international, analyse, dans cet entretien accordé au Jeune Indépendant, les nouveaux visages de la menace et décrypte les défis d’une cybersécurité désormais au cœur de la sécurité nationale.

 Le Jeune Indépendant : Au regard des travaux du séminaire consacré aux « menaces extérieures dans un contexte de mutations géopolitiques et technologiques », quels sont, selon vous, les principaux enseignements à retenir pour la compréhension des nouvelles formes de cybermenace et leurs implications stratégiques ?

 Malik Si Mohamed : Je pense que le principal enseignement qui peut en être tiré tient à l’apparition d’un contexte tout à fait nouveau, marqué par une évolution irréversible qui se situe, selon moi, sur le plan de quatre paramètres, directement liés à l’organisation des relations internationales.

Le premier est lié à la multiplication des conflits dans de très nombreuses régions du monde, qu’il s’agisse de l’Europe avec le conflit russo-ukrainien, du Moyen-Orient qui peut s’embraser plus encore à tout moment, de l’Amérique avec ce qui s’est passé au Venezuela, ce qui est annoncé pour Cuba, sans compter les tensions autour du Golfe du Mexique, récemment « rebaptisé » de manière unilatérale, ou encore les allusions au Canal de Panama. Et bien sûr de l’Afrique, tout autour de nous et principalement dans la région du Sahel, sans compter les questions qui restent pendantes sur le plan du droit international, ou de ce qu’il en reste, à l’image de la décolonisation du Sahara occidental.

 Le deuxième aspect est lié à la nature des conflits les plus récents : il s’agit rarement de revendications territoriales, du moins revendiquées comme telles, comme cela pouvait être le cas dans les décennies précédentes. Le but généralement inavoué est toujours, d’une part, le maintien voire l’extension des zones d’influence et, d’autre part, de manière quasi-systématique, le contrôle des ressources naturelles, le pétrole en premier lieu bien sûr, mais également les terres rares et autres matériaux stratégiques nécessaires au développement technologique.

 Le troisième aspect tient à l’apparition de ce concept incroyable qui rend légitime le fait de « se défendre en attaquant le premier », dans lequel il s’agit, pour ainsi dire, de recourir directement à la force pour se défendre d’une attaque qui n’a pas encore eu lieu. Ce simple changement de paradigme fait que, contrairement à l’usage diplomatique habituel, le premier qui recourt à la force n’est plus forcément taxé d’agresseur, les médias internationaux se chargeant, selon les intérêts des uns ou des autres, de « vendre » à l’opinion internationale le concept de la « victime fautive et responsable de ce qui lui arrive ».

 Enfin, le dernier aspect est lié à la typologie même de ces conflits armés, puisque la puissance militaire seule montre clairement ses limites ici et là. La guerre hybride, à distance, sur des champs de bataille, soit virtuels à travers des opérations de cyberguerre, soit terrestre, aérien ou maritime, mais sans que les troupes ne se fassent forcément face, comme le montre le recours massif aux drones dans les conflits récents. Il est très intéressant, me semble-t-il, de voir les comparaisons qui sont faites entre les armes ultra-sophistiquées des superpuissances, qui coûtent excessivement cher sans pour autant permettre à ces superpuissances de renverser le cours des événements de manière décisive, et les armes « bon marché » de puissances bien moindres (à l’image des drones dont la dimension cyber est évidente) mais qui font presque autant de dégâts.

Cela me semble prouver, de manière définitive, une dimension que j’ai eu l’occasion d’évoquer dans de nombreuses conférences. Alors qu’il y a quelques décennies, le pouvoir des Etats était lié essentiellement à leur puissance militaire et/ou financière, aujourd’hui, il est impossible de ne pas tenir compte de la puissance technologique et de la puissance médiatique, qui redéfinissent entièrement, à mon sens, l’équilibre de la puissance à travers le monde.

  Les orientations mises en avant par le général d’armée Saïd Chanegriha insistent sur la culture de la pensée proactive et de la prospective stratégique. Dans quelle mesure cette approche structure-t-elle aujourd’hui la vision nationale en matière de cybersécurité ?

 Dans son adresse à la conférence, le ministre délégué à la Défense nationale et chef d’état-major de l’Armée nationale populaire a, en effet, mis l’accent sur l’environnement géopolitique complexe et instable qui caractérise ce début de siècle, lequel se caractérise par les luttes d’influence et la compétition autour des ressources naturelles, notamment les plus critiques d’entre elles, et définit l’approche idoine pour se préserver et préserver les intérêts vitaux de notre pays.

Dans un tel contexte, en premier lieu, il s’agit de promouvoir l’anticipation à travers une veille stratégique permanente, la plus exhaustive possible, de l’ensemble des évolutions géopolitiques qui ont lieu à un endroit ou un autre de la planète, fût-il géographiquement éloigné. Par ailleurs, il s’agit d’acquérir et/ou de maintenir une maîtrise complète des outils de prospective et d’intelligence économique, incluant les moyens d’analyse des données, d’aide à la décision stratégique et, bien entendu, d’intelligence artificielle. Il convient de noter, et c’est très caractéristique d’une vision complètement pragmatique, que la formation de nos soldats, plus généralement de nos ressources humaines, revêt une transversalité complète et est clairement présentée dans le discours du général d’armée Saïd Chanegriha comme l’axe central de l’approche dans ce domaine.

 La stratégie nationale de sécurité des systèmes d’information 2025-2029 met en avant la souveraineté numérique et la cyber-résilience. Comment s’articule concrètement l’équilibre entre ces deux priorités dans la mise en œuvre de cette stratégie ?

 En réalité, ces deux notions sont intrinsèquement liées : la cyber-résilience implique que le paysage national cyber puisse résister aux attaques de différentes natures, et ne soit donc pas perturbé au point de compromettre le fonctionnement normal de la société, de l’économie nationale, ou encore des dimensions liées à la sécurité des personnes et des biens. La souveraineté numérique, quant à elle, définit le contrôle exercé par la nation, à travers l’Etat national, sur ses ressources numériques et technologiques. Il y va de soi que plus ce contrôle est important, voire quasi total, plus cela favorise directement la résilience du paysage cyber au niveau national.

 Cette stratégie repose également sur le renforcement des capacités de prévention, de détection et de réponse aux cyber-incidents avec des objectifs définis et mesurables. Quels sont aujourd’hui les principaux défis pour garantir son efficacité et son évaluation sur le terrain ?

 J’en vois personnellement un en particulier, mais dont les promoteurs de la stratégie nationale ainsi que les personnes et institutions en charge de sa mise en œuvre ont parfaitement conscience. Ayant eu le privilège de participer à de nombreuses discussions à ce sujet, il s’agit de la nécessité absolue de renforcer les performances de notre système de formation, notamment universitaire, et les efforts menés dans ce cadre sont à souligner, ne serait-ce qu’à travers la multiplication de formations et d’établissements de formation en cybersécurité ou en IA, par exemple.

Mais il convient d’ajouter à cela la nécessité d’agir de manière à offrir aux ressources ainsi formées la capacité de résister aux offres très alléchantes qui leur sont faites par de nombreux pays étrangers, qu’ils soient occidentaux ou, depuis peu, moyen-orientaux. Je pense qu’une réflexion approfondie devrait être menée, à un moment ou à un autre, sur la meilleure manière de fidéliser ces compétences au service de l’Algérie, même si, bien sûr, la diaspora constitue déjà, et dans sa grande majorité, une partie intégrante de la force nationale en la matière.

 L’avant-projet de loi sur la cybersécurité introduit une obligation de conformité pour les institutions afin de renforcer la protection des informations sensibles. En quoi ce dispositif constitue-t-il une évolution majeure de la gouvernance nationale de la cybersécurité ?

 Je pense que c’est tout le dispositif de sécurité des systèmes d’information qui constitue un édifice complet et cohérent, et les données sensibles en sont un aspect, certes très important, mais l’étendue de ce dispositif, y compris à travers l’avant-projet de loi, est bien plus large. Je pense qu’il faut relever notamment, et à titre d’exemple, l’obligation de désigner un responsable de la sécurité des systèmes d’information (RSSI) en tant que fonction de plein exercice au sein des entreprises et institutions nationales.

Comme vous le dites si bien, c’est clairement une évolution majeure dans la mesure où des ressources humaines sont dédiées exclusivement à la prise en charge de cet aspect, qui est une composante directe de la sécurité nationale. Mais il ne faut surtout pas voir en cela la simple affectation de personnes. Il est nécessaire d’y voir l’ensemble des ressources organisationnelles, et donc matérielles et logistiques qui accompagnent cette mesure, que je crois, pour ma part, décisive.

 Dans un environnement numérique interconnecté, comment serait-il possible de concilier le renforcement de la coopération internationale en matière de cybersécurité avec l’exigence de souveraineté, de protection des données sensibles et d’autonomie stratégique ?

 C’est une excellente question, parce qu’en effet, la coopération internationale en la matière implique un certain partage d’information avec les partenaires, ce qui peut poser question quant à la nécessité de préserver des données sensibles et de conserver son autonomie stratégique. Bien évidemment, cela n’est pas propre au domaine de la cybersécurité puisque toute collaboration, par exemple dans le domaine militaire, inclut à la fois un certain degré de confiance et en même temps des mécanismes très stricts de contrôle pour faire en sorte que des informations partagées ne puissent, en aucun cas, être utilisées contre nous.

Ceci est une problématique d’autant plus prégnante que l’histoire, très récente, montre que l’allié d’aujourd’hui peut devenir l’adversaire, voire l’ennemi de demain, et que la constance n’est malheureusement plus, et pour de nombreux pays, une valeur diplomatique d’actualité. Je crois qu’en la matière, chacun s’accorde à saluer l’attitude exemplaire de notre pays, qui promeut, envers et contre tous, les principes et valeurs qui ont toujours été les siens, en stricte conformité avec le droit international et au-delà de la préservation d’intérêts purement conjoncturels qui sont, je le crois, l’une des raisons de l’affaiblissement du rôle et du pouvoir de la diplomatie à travers le monde.

 

 



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